PARTIE V, LETTBB III
Livrés nous-mômes a cette double contemplation, nous nous laissions entraîner Wolmar et moi à nos rêveries, quand les enfants qui les causaient les ont fait finir. L'aiué, qui s'amusait aux images , voyant que les onehets empêchaient son frère d'être attentif, a pris le temps qu'il les avait rassemUés, et, lui donnant un coup sur la main, < les a fait sauter par la chambre. Marcellin s'est mis à pleurer, et , sans s'agiter pour le faire taire, madame ée Wolmar a dit k Fanchon d'emporter les onehets. L'enfant s'est tu sur-le-champ ; mais les onehets n'ont pas moins été emportés sans qu'il ait recommencé de pleurer comme je m'y étais attendu. Cette circonstance, qui n'était rien , m'en a rappelé beaucoup d'autres auxquelles je n'avais fait nulle attention ; et je ne me souviens pas , en y pensant , d'avoir vu d'enfants à qui l'on parlât si peu et qui fussent moins incommodes. Ils ne quittent presque jamais leur mère, et à peine s'aperçoit>on qu'ils soient là. Ils sont vifs , étourdis , sémillants, comme il convient k leur âge, jamais importuns ni criards; et l'on voit qu'ils sont discrets avant de savoir ce que c'est que discrétion. Ce qui m'étonnait le plus dans les réflexions où ce sujet m'a conduit , c'était que cela se fît comme de soi-même, et qu'avec une si vive tendresse pour ses enfants Julie se tourmentât si peu autour d'eux. En effet, on ne la voit jamais s'empresser à les faire parler ou taire, ni à leur prescrire ou défendre ceci ou cela. Elle ne dispute point avec eux, elle ne les contrarie point dans leurs amusements ; on dirait qu'elle se contente de les voir et de les aimer, et que , quand ils ont passé leur journée avec elle , tout son devoir de mère est rempli.
Quoique cette paisible tranquillité me parût plus douce a considérer que l'inquiète sollicitude des autres mères, je n'en étais pas moins frappé d'une indolence qui s'accordait mal avec mes idées. J'aurais voulu qu'elle n'eût pas encore été contente avec tant de sujets de l'être : une
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activité superflue sied si bien à Tamour maternel ! Tout ce que je voyais de bon dans ses enfants, j'aurais voulu l'attribuer à ses soins ; j'aurais voulu qu'ils dussent moins à la nature et davantage à leur mère ; je leur aurais presque désiré des défauts , pour la voir plus empressée à les corriger.
Après m'étre occupé longtemps de ces réflexions en silence , je Tai rompu pour les lui communiquer. Je vois , lui ai-je dit , que le ciel récompense la vertu des mères par le bon naturel des enfants ; mais ce bon naturel veut être cultivé. C'est dès leur naissance que doit commencer leur éducation. Ëst-il un temps plus propre à les former que celui où ils n'ont encore aucune forme à détruire? Si vous les livrez à eux-mêmes dès leur enfance , à quel âge attendrez-vous d'eux de la docilité? Quand vous n'auriez rien, à leur apprendre , il faudrait leur apprendre à vous obéir, ^ous apercevez -vous , a-t-elle répondu , qu'ils me désobéissent? Cela serait difficile, ai-je dit, quand vous ne leur commandez rien. Elle s'est mise à sourire en regardant son mari ; et, me prenant par la main, elle m'a mené dans le cabinet, où nous pouvions c^iuser tous trois sans être entendus des enfants.
C'est la que , m'expliquant à loisir ses maximes , elle m'a fait voir sous cet air de négligence la plus vigilante attention qu*ait jamais donnée la tendresse maternelle. Longtemps , m'a-t-elle dit, j'ai pensé conmie vous sur les instructions prématurées ; et durant ma première grossesse, effrayée de tous mes devoirs et des soins que j'aurais bientôt à remplir, j'en parlais souvent à M. de Wolmar avec inquiétude. Quel meilleur guide pouvais-je prendre en cela qu'un observateur éclairé qui joignait a l'intérêt d'un père le sang-froid d'un philosophe? Il remplit et passa mon attente ; il dissipa mes préjugés , et m'apprit à m'assurer avec moins de peine un succès beaucoup plus étendu. Il me fit sentir que la première et plus importante
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éducatioD , celle précisémeot que tout le monde oublie ' , est de rendre un enfant propre à être élevé. Une erreur commune à tous les parents qui se piquent de lumières est de supposer leurs enfants raisonnables dès, leur naissance, et de leur parler comme à des honmies ayant même qu'ils sachent parler. La raison est Tinstrument qu'on pense empjqyer à les instruire ; aa lieu que les autres instruments doivent servir k former celui-là , et que de toutes les instructions propres à Thomme celle qu'il acquiert le plus tard et le plus difficilement est la raison même. En leur parlant dès leur bas âge une langue qu'Us n'entendent point , on les accoutume à se payer de mots , à en payer les autres, à contrôler tout ce qu'on leur dit , à se croire aussi sages que leurs maîtres^ à devenir disputeurs et mutins ; et tout ce qu'on pense obtenir d'eux par des motifs raisonnables, on ne l'obtient en effet que par ceux de crainte ou de vanité qu'on est toujours forcé d'y joindre.
11 n'y a point de patience que ne lasse enfin l'enfant qu'on veut élever ainsi; et voilà comment, ennuyés, rebutés, excédés de l'éternelle importunité dont ito leur ont donné l'habitude eux-mêmes, les parents, ne pouvant plus supporter le tracas des enfauts , sont forcés de les éloigner d'eux en les livrant à des maîtres ; comme si Ton pouvait jamais espérer d'un précepteur plus de patience et de douceur que n'en peut avoir un pèrel
La nature , a continué Julie , veut que les enfants soient enfants avant que d'être hommes. Si nous voulons pervertir cet ordre, nous produirons des fruits précoces qui n'auront ni maturité ni saveur, et ne tarderont pas à se corrompre; nous aurons de jeunes docteurs et de vieux enfants. L'enfance a des manières de voir , de penser , de sentir, qui lui sont propres. Rien n'est moins sensé que d'y vouloir substituer .les nôtres; et j'aimerais autant exiger
' Locke lui-même , le sage Locke l'a oubliée; il dit bien plus ce qu'on. doit exiger des enfants que ce qu'il faut faire pour l'obtenir.
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qu'uQ enfant eût cinq pieds de haut que du jugement à dix ans.
La raison ne commence à se former qu'au bout de plusieurs années , et quand le corps a pris une certaine consistance. L'intention de la nature est donc que le corps se fortifie avant que l'esprit s'exerce. Les enfants sont toujours en mouyement; le repos et la réflexion sont l'ayersion de leur âge; une vie appliquée et sédentaire les empêche de croître et de profiter; leur esprit ni leur corps ne peuvent supporter la contrainte. Sans cesse enfermés dans une chambre avec des liyres, ils perdent toute leur rigueur; ils deviennent délicats, faibles, malsains, plutôt hébétés que raisonnables; et l'âme se sent toute la vie dq dépérissement du corps.
Quand toutes ces instructions prématurées profiteraient à leur jugement autant qu'elles y nuisent, encore y aurait-il un très-grand inconvénient à les leur donner indistinctement, et sans égard a celles qui conviennent par préférence au génie de chaque enfant. Outre la constitution commune à l'espèce, chacun apporte en naissant un tempérament particulier qui détermine son génie et son caractère, et qu'il ne s'agit ni de changer ni de contraindre, mais de former et de perfectionner. Téus les caractères sont bons et sains en eux-mêmes, selon M. de Wolmar. Il n'y a point, dit-il, d'erreurs dans la nature <; tous les . vices qu'on impute au naturel sont l'effet des mauvaises formes qu'il a reçues. 11 n'y a point de scélérat dont les penchants mieux dirigés n'eussent produit de grandes vertus. Il n'y a point d'esprit faux dont on n'eût tiré des talents utiles en le prenant d'un certain biais , comme ces figures difformes et monstrueuses qu'on rend belles et bien proportionnées en les mettant à leur point de vue. Tout concourt au bien commun dans le système universel. Tout
' ÇttUi doctrine si yral« me surprend dans M. de Wolmar ; on verra bientôt ^urquol.
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homme a sa place assignée dans le meilleur ordre des choses : il s'agit de trouver cette place et de ne pas pervertir cet ordre. Qu'arrive-t-il d'une éducation commencée dès le berceau et toujours sous une même formule, sans égard à la prodigieuse diversité des esprits? Qu'on donne h la plupart des instructions nuisibles ou déplacées, qu'on les prive de celles qui leur conviendraient , qu'on gêne de toutes parts la nature, qu*on efface les grandes qualités de l'âme pour en substituer de petites et d'apparentes qui n'ont aucune réalité; qu'en exerçant indistinctement aux mêmes choses tant de talents divers, on efface les uns par les autres, on les confond tous; qu'après bien des soins perdus à gâter dans les enfants les vrais dons de la nature, on voit biei|[tôt ternir cet éclat passager et frivole qu'on leur préfère, sans que le naturel étouffé revienne jamais ; qu'on perd à la fois ce qu'on a détruit et ce qu'on a fait; qu'enfin, pour le prix de tant de peine indiscrètement prise, tous ces petits prodiges deviennent des esprits sans force et des hommes sans mérite, uniquement remarquables par leur faiblesse et par leur inutilité.
Tentends ces maximes , ai-je dit a Julie ; mais j'ai peine à les accorder avec vos propres sentiments sur le peu d'avantage qu'il y a de développer le génie et les talents naturels de chaque individu , soit pour son propre bonheur, soit pour le vrai bien de la société. Ne vaut-il pas infiniment mieux former un parfait modèle de l'homme raisonnable et de l'honnête homme, puis rapprocher chaque enfant de ce modèle par la force de l'éducation , en excitant l'un , en retenant l'autre, en réprimant les passions, en perfectionnant la raison, en corrigeant la nature?... Corriger la nature ! a dit Wolmar en m'interrompant ; ce mot est beau, mais avant que de l'employer il fallait répondre à ce que Julie vient de vous dire.
Une réponse très-péremptoire, h ce qu'il me semblait, était de nier le principe ; c'est ce que j'ai fait. Vous supposez toujours que celle diversité d'esprits et de génies qu'
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distingue les individus est l'ouvrage de la nature; et cela n'est rien moins qu'évident. Car enfin, si les esprits sont différents, ils sont inégaux; et si la nature les a rendus inégaux , c'est en douant les uns préférablement aux autres d'un peu plus de finesse de sens, d'étendue de mémoire, ou de capacité d'attention. Or, quant au sens et à la niémoire, il est prouvé par l'expérience que leurs divers de* grés d'étendue et de perfection ne sont point la mesure de l'esprit des hommes; et, quanta la capacité d'attention, elle dépend uniquement de la force des passions qui nous animent; et il est encore prouvé que tous les hommes sont par leur nature susceptibles de passions assez fortes pour les douer du degré d'attention auquel est attachée la supériorité de l'esprit.
Que si la diversité des esprits, au lieu de venir de la nature, était un effet de l'éducation, c'estrà-dire des diverses idées , des divers sentiments qu'excitent en nous dès l'enfance les objets qui nous frappent, les circonstances où nous nous trouvons, et toutes les impressions que nous recevons, bien loin d'attendre pour élever les enfants qu'on connût le caractère de leur esprit, il faudrait au contraire se hâter de déterminer convenablement ce caractère par une éducation propre a celui qu'on veut leur donner.
A cela il m'a répondu que ce n^était pas sa méthode de nier ce qu'il voyait , lorsqu'il ne pouvait l'expliquer. Regardez, m'a-t-il dit, ces deux chiens qui sont dans la cour; ils sont de la même portée, ils ont été nourris et traités de même, ils ne se sont jamais quittés; cependant l'un des deux est vif, gai, caressant, plein d'intelligence; l'autre , lourd, pesant, hargneux, et jamais on n'a pu lui rien apprendre. La seule différence des tempéraments a produit en eux celle des caractères , comme la seule différence de l'organisation intérieure produit en nous celle des esprits : tout le reste a été semblable... Semblable? ai-je interrompu; quelle différence! Combien de petits
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objets oolI agi sur Tun et ûod pas sur l'autre ! combien de petites circonstances les ont frappés diversement sans que vous vous en soyez aperçu ! Bon I a-t-il repris , vous voila raisonnant comme les astrologues. Quand on leur opposait que deux hommes nés sous le même aspect avaient des fortunes si diverses, ils rejetaient bien loin cette identité. Ils soutenaient que, vu la rapidité des cieux, il y avait une dislance immense du thème de Tun de ces hommes à celui de l'autre , et que , si l'on eût pu marquer les deux instants précis de leurs naissances, lobjection se fût tournée en preuve.
Laissons , je vous prie, toutes ces subtilités, et nous en tenons à l'observation. Elle nous apprend qu'il y a des caractères qui s'annoncent presque en naissant, et des enfants qu'on peut étudier sur le sein de leur nourrice. Ceux-là font une classe à part et s'élèvent en commençant de vivre; mais quant aux autres qui se développent moins vite, vouloir former leur esprit avant de le connaître, c'est s'exposer à gâter le bien que la nature a fait, et à faire plus mal à sa place. Platon votre maître ne soutenait-il pas que tout le savoir humain, toute la philosophie ne pouvait tirer d'une âme humaine que ce que la nature y avait mis, comme toutes les opérations chimiques n'ont jamais tiré d'aucun mixte qu'autant d'or qu'il en contenait déjà? Cela n'est vrai ni de nos sentiments ni de nos idées ; mais cela est vrai de nos dispositions à les acquérir. Pour changer un esprit, il faudrait changer l'organisation intérieure; pour changer un caractère, il faudrait changer le tempérament dont il dépend. Avez-vous jamais ouï dire qu'un emporté soit devenu flegmatique , et qu'un esprit méthodique et froid ait aequis de l'imagination? Pour moi, je trouve qu'il serait tout aussi aisé de faire un blond d'un brun , et d'un sot un homme d'esprit. C'est donc eu vain qu'on prétendrait refondre les divers esprits sur un modèle commun. On peut les contraindre et non les changer : on peut empêcher les hommes de se montrer tels qu'ils
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sont, mais non les- faire devenir antres ; et s'ils se déguisent dans le ooars ordinaire de la vie , vous les v^ree dans toutes les occasions importantes reprendre leur caractère originel , et s'y livrer avec d'autant moins de règle qu'ils n'en connaissent plus en s'y livrant. Encore une fois, il ne s'agit point de changer le caractère et de plier le naturel, mais au contraire de le pousser aussi loin qu'il peut aller, de le cultiver, et d'empêcher qu'il ne dégénère; car c'est ainsi qu'un homme devient tout ce qu'il peut être , et que l'ouvrage de la nature s'achève en lui par l'éducation. Or, avant de cultiver le caractère, il faut l'étudier, attendre paisiblement qu'il se montre, lui fournir les occasions de se montrer, et toujours s'abstenir de rien -inire plutôt que d'agir mal h propos. A tel génie il faut donner des ailes, a d'autres dos entraves; l'un veut être pressé , l'autre retenu ; l'un veut qu'on le flatte , et l'autre qu'on J^timide : il faudrait tantôt éclairer, tantôt abru* tir. Tel homme est fait pour porter la connaissance humaine jusqu'à son dernier terme; a tel autre, il est même funeste de savoir lire. Attendons la première étincelle de la raison , c'est elle qui fait sortir le caractère et lui donne sa véritable forme; c'est par elle aussi qu'on le cultive, et il n'y a point avant la raison de véritable éducation pour l'homme.
Quant aux maximes de Julie que vous mettez en opposition , je ne sais ce que vous y voyez de contradictoire : pour moi , je les trouve parfaitement d'accord ; chaque homme apporte en naissant un caractère , un génie et des talents qui lui sont propres. Ceux qui sont destinés k vivre dans la simplicité champêtre n'ont pas besoin , pour être heureux, du développement de leurs facultés, et leurs talents enfouis sont comme les mines d'or 4^ Valais que le bien public ne permet pas qu'on exploite. Mais dans l'état civil , où l'on a moins besoin de bras que de têtes, et où chacun doit compte à soi-même et aux autres de tout son prix, il importe d'apprendre à tirer des hommes
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tout ce que la nature leur a donné, à les diriger du côté où ils peuvent aller le plus loin, et surtout k nourrir leurs inclinations de tout ce qui peut les rendre utiles. Dans le premier cas , on n'a d*égard qu'à Pespèce , chacun fait ce que font tous les autres ; l'exemple est la seule règle , l'habitude est le seul talent; et nul n'exerce de son âme que la partie commune à tous. Dans le second, on s'applique à l'individu, à Thomme en général; on ajoute en lui tout ce qu'il peut avoir de plus qu'un autre ; on le suit audsi loin que la nature le mène, et Ton en fera le plus grand des hommes s'il a ce qu'il faut pour le devenir. Ces maximes se contredisent si peu , que la pratique en est la même pour le premier âge. N'instruisez point l'enfant du villageois , car il ne lui convient pas d'être instruit. N'instruisez pas l'enfant du citadin , car vouis ne savez encore quelle instruction lui convient. En tout état de cause , laissez former le corps jusqu'à ce que la raison commence à poindre ; alors c'est le moment de la cultiver.
Tout cela me paraîtrait fort bien, ai-Jedit, si je n'y voyais un inconvénient qui nuit fort aux avantages que vous attendez de cette méthode : c'est de laisser prendre aux enfants mille mauvaises habitudes qu'on ne prévient que par les bonnes. Voyez ceux qu'on abandonne à euxmêmes, ils contractent bientôt tous les défauts dont •l'exemple frappe leurs yeux , parce que cet exemple est commode k suivre, et n'imitent jamais le bien, qui coûte plus à pratiquer. Accoutumés à tout obtenir, à faire en toute occasion leur indiscrète volonté, ils deviennent mutins, têtus, indomptables... Mais, a refNrisM. de Wolmar, il me semble que vous avez remarqué le contraire dans les nôtres, et que c'est ce qui a donné lieu à cet entretien. Je Tavoue, ai-je dit, et c'est précisément ce qui m'étonne. Qu'a-t-elle fait pour les rendre dociles? comment s'y estelle prise? qu'a-t-elle substitué au joug de la discipline? Un joug bien plus inflexible, a-t-il dit à l'instant : celui de la nécessité. Mais, en vous détaillant sa conduite, elle
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VOUS fera mieux entendre ses vues. Alors il Ta engagée à in'expliquer sa méthode; et, après une courte pause, voici à peu près comme elle m'a parlé :
Heureux les enfants bien nés , mon aimable ami 1 je ne présume pas autant de nos soins que M. de Wolmar. Malgré ses maximes , je doute qu'on puisse jamais tirer un bon parti d'un mauvais caractère , et que tout naturel puisse être tourné a bien; mais, au surplus, convaincue de la bonté de sa méthode , je tâche d'y conformer en tout ma conduite dans le gouvernement de la famille. Ma première espérance est que des méchants ne seront pas sortis de mon sein; la seconde est d'élever assez bien les enfants que Dieu m'a donnés, sous la direction de leur père, pour qu'ils aient un jour le bonheur de lui ressembler. J'ai tâché pour cela de m'approprier les règles qu'il m'a prescrites , en leur donnant un principe moins philosophique et plus convenable a l'amour maternel : c'est de voir mes enfants heureux. Ce fut le premier vœu de mon coeur en portant le doux nom de mère, et tous les soins de mes jours sont destinés a l'accomplir. La première fois que je tins mon fils aîné dans mes bras , je songeai que l'enfance est presque un quart des plus longues vies , qu'on parvient rarement aux trois autres quarts , et que c'est une bien cruelle prudence de rendre cette première position ^ malheureuse pour assurer le bonheur du reste, qui peut-* éire ne viendra jamais. Je songeai que, durant la faiblesse du premier âge, la nature assujettit les enfants de tant de manières, qu'il est barbare d'ajouter a cet assujettissement l'empire de nos caprices , en leur ôtant une liberté si bornée, et dont ils peuvent si peu abuser. Je résolus d'épargner au mien toute contrainte autant qu'il serait possible , de lui laisser tout l'usage de ses petites forces , et de ne gêner en lui nul des mouvements de la nature. J'ai déjà gagné h cela deux grands avantages : l'un , d'écarter de son âme naissante le mensonge , la vanité , la colère , l'envie, en un mot tous les vices qui naissent de l'esclavage , et qu'on est
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côDlraint de fomenter dans les enfonts pour obtenir d'eux ce qu'on en exige ; l'antre, de laisser fortifier librement son corps par l'exercice continuel que l'instinct lui demande. Accoutumé tout comme les paysans à courir tête une au soleil, au froid, a s'essouffler, à se mettre en sueur « il s'endurcit comme eux aux injures de l'air, et se rend plus robuste en vivant plus content. C'est le cas de songer h l'âge d'homme et aux accidents de rhumanité. Je vous l'ai déjà dit, je crains cette pusillanimité meurtrière qui , à force de délicatesse et de soins , affaiblit, eflCtatioe un enfant, le tourmente par une éternelle contrainte, l'encbaine par mille vaines précautions, enfin l'expose pour toute sa vie aux périls inévitables dont elle veut le préserver un moment, et, pour lui sauver quelques rhumes dans son enfance, lui prépare de loin des fluxions de poitrine, des pleurésies , des coups de soleil , et la mort étant grand.
Ce qui donne aux enfants livrés à eux-mêmes la plupart dos défauts dont vous parliez, c'est lorsque , non contents de faire leur propre volonté , ils la font encore faire aux autres , et cela par l'insensée indulgence des mères a qui l'on ne complaît qu'en servant toutes les fantaisies de leurs enfants. Mon ami , je me flatte que vous n'avez rien vu dans les miens qui sentit l'empire et l'autorité, même avec le dernier domestique , et que vous ne m'avez pas vue non plus applaudir en secret aux fausses complaisances qu'on a pour eux. C'est ici que je crois suivre une route nouvelle et sûre pour rendre k la fois un enfant libre, paisible, caressant, docile, et cela par un moyen fort simple : c'est de le convaincre qu'il n'est qu'un enfant.
A considérer l'enfance en elle-même, y a-t-il au monde un être plus faible , plus misérable , plus à la merci de tout ce qui l'environne, qui ail si grand besoin de pitié, d'amour, de protection , qu'un enfant? Ne semble-fril pas que c'est pour cela que les premières voix qui lui sont suggérées par la nature sont les cris et les plaintes; qu'elle lui
IM»0 LA. NOUVBLLB ijiÉLOlSS.
a dooDé une figure si douce et un air si touchant, afin que tout ce qui l'approche s'intéresse a sa faiblesse , et s'empresse à le secourir? Qu*y a-t-il donc de plus choquant, de plus contraire à l'ordre, que de yoir un enfant, impérieux et mutiU; commander a tout ce qui l'entoure, prendre impudemment un Ion de maître avec ceux qui n'ont qu'à l'abandonner pour le faire périr, et d'aveugles parents, approuvant cette audace, l'exercer k devenir le tyran de sa nourrice, en attendant qu'il devienne le leur?
Quant à moi , je n'ai rien épargné pour éloigner de mon fils la dangereuse image de l'empire et de la servitude , et pour ne jamais lui donner lieu de penser qu'il fût plutôt ^rvi par devoir que par pitié. Ce point est peut-élre le plus difficile et le plus important de toute l'éducation , et c'est un détail qui ne finirait point que eeM de toutes les précautions qu'il m^a lallu prendre pour prévenir en lui cet instinct si prompt k distinguer les services mercenaires des domestiques de la tendresse des soins maternels.
L'un des principaux moyens que j'aie employés a été , comme je vous l'ai dit, de le bien convaincre de l'impossibilité où le tient son âge de vivre sans notre assistance. Après quoi je n'ai pas eu peine k lui montrer que tous les secours qu'on est forcé de recevoir d'autrui sont des actes de dépendance; que les domestiques ont une véritable supériorité sur lui , en ce qu'il ne saurait se passer d'eux , tandis qu'il ne leur est bon k rien ; de sorte que , bien loin de tirer vanité de leurs services, il les reçoit avec une sorte d'humiliation, comme un témoignage de sa faiblesse; et il aspire ardemment au temps où il sera assez grand et assez fort pour avoir l'honneur de se servir lui-même.
Ces idées , ai-je dit , seraient difficiles a établir dans des maisons où le père et la mère se font servir conune des enfants; mais dans celle-ci, où chacun, k conuneneer par vous, a ses fonctions k remplir, et où le rapport des valets aux maîtres n'est qu'un échange perpétuel de services et ^e soins, je ne «rois pas cet établissement impossible.
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Cependant il me reste à coDceTOtr comment des enfants accoutumés à voir prévenir leurs besoins n'étendent pas ee droit à leurs fantaisies , ou comment ils ne souffrent pas quelquefois de Phumeur d'un domestique qui traitera de fantaisie un véritable besoin.
Mon ami, a repris madame de Wolmar, une mère peu éclairée se fait des monstres de tout. Les vrais besoins sont très-bornés dans les enfants comme dans les hommes, et l'on doit plus regarder à la durée du bien-être qu'au bien-ôtre d'un seul moment. Pensez-vous qu'un enfant qui n'est point gôné puisse assez souffrir de l'humeur de sa gouvernante , sous les yeux d'une mère , pour en être incommodé? Vous supposez des inconvénients qui naissent de vices déjà contractés, sans songer que tous mes foins ont été d'empêcher ces vices de naître. Naturellement les femmes aiment les enfants. La mésintelligence ne s'élève entre eut que quand l'un veut assujettir l'autre à ses caprices. Or ceVa ne peut arriver Ici, ni sur l'enfant dont on n'exige rien , ni sur la gouvernante à qui l'enfant n'a rien à commander. J'ai suivi en cela tout le contre-pied des autres mères, qui font semblant de vouloir que l'enfant obéisse au domestique , et veulent en effet que le domes^ tique obéisse à l'enfant. Personne ici ne commande ni n'obéit; mais l'enfant n'obtient jamais de ceux qui l'approchent qu'autant de complaisance qu'il en a pour eux. Par là, sentant qu'il n'a sur tout ce qui l'environne d'autre autorité que celle de la bienveillance, il se rend docile et complaisant ; en cherchant à s'attacher les cœurs des alitres , le sien s'attache à eux à son tour : car on aime en se faisant aimer, c'est l'infaillible effet de l'amour-propre ; et de cette affection réciproque , née de l'égalité, résultent sans effort les bonnes qualités qu'on prêche sans cesse à tous les enfants , sans jamais en obtenir aucune.
J'ai pensé que la partie la plus essentielle de l'éducation d'un enfant, celle dont il n'est jamais question dans les
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éducations les plus soignées , c'est de lui bien faire sentir sa misère, sa faiblesse, sa dépendance, et, comme vous a dit mon mari, le pesant joug de la nécessité que la nature impose à Thomme; et cela , non-seulement afin qu'il soit sensible à ce qu'on fait pour lui alléger ce joug, mais surtout afin qu'il connaisse de bonne heure en quel rang l'a placé la Providence, qu'il ne s'élève point au-dessus de sa portée, et que rien d'humain ne lui semble étranger à lui.
Induits dès leur naissance par la mollesse dans laquelle ils sont nourris , par les égards que tout le monde a pour eux, par la facilité d'obtenir tout ce qu'ils désirant, k penser que tout doit céder à leurs fantaisies , les jeunes gens entrent dans le monde avec cet impertinent préjugé, et souvent ils ne s'en corrigent qu'à force d'humiliations, d*affronts et de déplaisirs. Or je voudrais bien sauver à mon fils cette seconde et mortifiante éducation , en lui donnant par la première une plus juste opinion des choses. J'avais d'abord résolu de lui accorder tout ce qu'il demanderait , persuadée que les premiers mouvements de la nature sont toujours bons et salutaires. Mais je n'ai pas tardé de connaître qu'en se faisant un droit d'être obéis, les enfants sortaient de l'état de nature presque en naissant, et contractaient nos vices par notre exemple, les leurs par notre indiscrétion. J'ai vu que, si je voulais contenter toutes ses fantaisies , elles croîtraient avec ma complaisance; qu'il y aurait toujours un point où il faudrait s'arrêter, et où, le refus lui deviendrait d'autant plus sensible qu'il y serait moins accoutumé. Ne pouvant donc, en attendant la raison , lui sauver tout chagrin, j'ai préféré le moindre et le plus tôt passé. Pour qu'un refus lui fût moins cruel , je Tai plié d'abord au refus ; et pour lui épargner de longs déplaisirs, des lamentations, des mutineries, j'ai rendu tout refus irrévocable. Il est vrai que j'en fais le moins que je puis, et que j'y regarde à deux fois avant que d'en venir la. Tout ce qu'on lui accorde est
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accordé sans condition dès la première demande , et Ton est très-indulgent la-dessus : mais il n'obtient Jamais rien par importunité ; les pleurs et les flatteries sont également inutiles. Il en est si convaincu , qu'il a cessé de les employer ; du premier mot il prend son parti , et ne se tourmente pas plus de voir fermer un cornet de bonbons qu'il voudrait manger , qu'envoler un oiseau qu'il voudrait tenir; car il sent la même impossibilité d'avoir l'un et l'autre. Il ne voit rien dans ce qu'on lui ôte , sinon qu'il ne l'a pu garder , ni dans ce qu'on lui refuse , sinon qu'il n'a pu l'obtenir; et, loin de battre la table contre laquelle il se blesse, il ne battrait pas la personne qui lui résiste. Dans tout ce qui le chagrine il sent l'empire de la nécessité, l'effet de sa propre faiblesse, jamais l'ouvrage du mauvais vouloir d'autrui... Un moment , dit-elle un peu \ivement, voyant que j'allais répondre ; je pressens votre objection , j'y vais venir a l'instant.
. Ce qui nourrit les criailleries des enfants , c'est l'attention qu'on y fait, soit pour leur céder, soit pour les contrarier. 11 ne leur faut quelquefois pour pleurer tout unjourque s'apercevoir qu'on ne veut pas qu'ils pleurent. Qu'on les flatte ou qu'on les menace, les moyens qu'on prend pour les faire taire sont tous pernicieux et presque toujours sans effet. Tant qu'on s'occupe de leurs pleurs, c'est une raison pour eux de les continuer; mais ils s'en corrigent bientôt quand ils voient qu'on n'y prend pas garde; car, grands et petits, nul n'aime a prendre une peine inutile. Voilà pr^isément ce qui est arrivé à mon aîné. C'était d'abord un petit criard qui étourdissait tout le monde; et vous êtes témoin qu'on ne l'entend pas plus à présent dans la maison que s'il n'y avait point d'enfant. Il pleure quand il souffre, c'est la voix de la nature, qu'il ne faut jamais contraindre ; mais il se tait k l'instant qu'il ne souffre plus. Aussi* fais-je une très-grande attention a ses pleurs , bien sûre qu'il n'en verse jamais en vain. Je gagne a cela de savoir b point nommé quand il sent de la
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doaleur et quand il n'en sent pas , quand il se porte bien et quand il est malade ; avantage qu'on perd avec ceux qui pleurent par fantaisie et seulement pour se faire apaiser. Au reste , j'avoue que ce point n'est pas facile à obtenir des nourrices et des gouvernantes : car comme rien n'est plus ennuyeux que d'entendre toujours lamenter un enfant, et que ces bonnes femmes ne voient jamais que l'instant présent, ejles ne songent pas qu'à faire taire l'enfant aujourd'hui , il en pleurera demain davantage. Le pis est que l'obstination qu'il contracte tire à conséquence dans un âge avancé. La môme cause qui le rend criard à trois ans le rend mutin à douze , querelleur à vingt , impérieux k trente, et insupportable toute sa vie.
Je viens maintenant à vous , me dit-elle en souriant. Dans tout ce qu'on accorde aux enfants, ils voient aisément le désir de leur complaire; dans tout ce qu'on en exige ou qu'on leur refuse , ils doivent supposer des raisons sans les demander. C'est un autre avantage qu'on gagne a user avec eux d'autorité plutôt que de persuasion dans les occasions nécessaires : car, comme il n'est pas possiUe qu'ils n'aperçoivent quelquefois la raison qu'on a d'en user ainsi, il est naturel qu'ils la supposent encore quand ils sont hors d'état de la voir. Au contraire, dès qu'on a soumis quelque chose à leur jugement , ils prétendent juger de tout, ils deviennent sophistes, subtils, de mauvaise foi, féconds eu chicanes, cherchant toujours a réduire au silence ceux qui ont la faiblesse de s'exposer à leurs petites lumières. Quand on est contraint de leur rendre compte des choses qu'ils ne sont point en état d'entendre, ils attribuent au caprice la conduite la plus prudente , isitôt qu'elle est au-dessus de leur portée. £n un mot , le seul moyen de les rendre dociles à la raison n'est pas de raisonner avec eux, mais de les bien convaincre que la raison est au-dessus de leur âge : car alors ils la supposent du c5(é où elle doit être , à moins qu'on ne leur . donne un)uste sujet de penser autrement. Ils savent bien
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qu'on ne veut pas les loormenter quand ils sont sûrs qu'on les aime; et les enfants se trompent rarement Fadessus. Quand donc je refuse quelque chose aux miens, je n'argumente point avec eux, je ne leur dis point pourquoi je ne veux pas, mais je fais en sorte qu'ils le voient, autant qu'il est possible, et quelquefois après coup. De cette manière ils s'accoutument h comprendre que Jamais je ne les refuse sans en avoir une bonne raison, quoiqu'ils ne l'aperçoivent pas toujours.
Fondée sur le môme principe, je ne souffrirai pas non plus que mes enfants se mêlent dans la conversation d^ gens raisonnables, et s'imaginent sottement y tenir leur ' rang comme les autres , quand on y souffre leur babil indiscret. Je veux qu'ils répondent modest^nent et en peu de mots quand on les interroge, sans jamais parler de leur chef, et surtout sans qu'ils s'ingèrent a questionner hors de propos les gens plus âgés qu'eux , auxquels ils doivent du respect.
En vérité, Julie, dis-je en l'interrompant, voilà hïea de la rigueur pour une mère aussi tendre! Pythagore n'était pas plus sévère à ses disciples que vous l'êtes aux vôtres. Non-seulement vous ne les traitez pas en hommes, mais on dirait que vous craignez de les voir cesser trop tôt d'être enfants. Quel moyen plus agréable et plus sûr peuvent-ils avoir de s'instruire, que d'interroger sur les choses qu'ils ignorent les gens plus éclairés qu'eux? Que penseraient de vos maximes les dames de Paris , qui trouvent que leurs enfants ne jasent jamais assez tôt ni assez longtemps, et qui jugent de l'esprit qu'ils auront étant grands par les sottises qu'ils débitent étant jeunes? Wolmar me dira que cela peut être bon dans un pays où le premier mérite est de bien babiller, et où Ton est dispensé de penser pourvu qu'on parle. Mais vous qui voulez faire à vos enfants un sort si doux, comment accorderez-vous tant de bonheur avec tant de contrainte? et que devient
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parmi toute celte gêne la libellé que vous prétendez leur
Quoi donc ! a-t-elle repris a Finstant , est-ce gêner leur liberté que de les empêcher d'attenter à la nôtre? et ne juraient-ils être heureux à moins que toute une compagnie en silence n'admire leurs puérilités? Empêchons leur vanité de naître, ou du moins arrêtons-en les progrès; c'est là vraiment travailler a leur félicité : car la vanité de l'bonmie est la source de ses plus grandes peines, et il n'y a personne de si parfait et de si fêté à qui elle ne donne encore plus de chagrins que de plaisirs ^
Que peut penser un enfant de lui-même, quand il voit autour de lui tout un cercle de gens sensés l'écouter , l'agacer, l'admirer, attendre avec un lâche empressement les oracles qui sortent de sa bouche, et se récrier avec des retentissements de joie k chaque impertinence qu'il dit? La tête d'un homme aurait bien de la peine à tenir à tous ces faux applaudissements; jugez de ce que deviendra la nenue! Il en est du babil des enfants comme des prédictteos des almanachs : ce serait un prodige si , sur tant de vaines paroles, le hasard ne fournissait jamais une rencontre heureuse. Imaginez ce que font alors les exclamations de la flatterie sur une pauvre mère déjà trop abusée par son propre cœur, et sur un enfant qui ne sait ce qu'il dit et se voit célébrer! Ne pensez pas que pour démêler l'erreur Je m'en garantisse : non, je vois la faute, et j'y tombe; mais si j'admire les reparties de mon fils, au moins Je les admire en secret; il n'apprend point, en me les voyant applaudir, à devenir babillard et vain, et les flatteurs, en me les faisant répéter, n'ont pas le plaisir de rire de ma faiblesse.
Un Jour qu'il nous était venu du monde, étant allée donner quelques ordres, je vis en rentrant quatre ou cinq
* Si Jamais la vanité fit quelque heureux sur la terre , à coup sûr cet heureux-U n'était qu'un bOt.