‹ Julie (volume 2)Chapitre 134 sur 187 · PARTIE V, LETTBE III · texte numérisé non relu

PARTIE V, LETTBE III

grands nigauds occupés à jouer avec lui , el s'apprélanl à me raconter d*un air d*empliase je ne sais combien de gentillesses qu'ils venaient d'entendre, et dont ils semblaient tout émerveillés. Messieurs, leur dis-je assez froidement, je ne doute pas que vous ne sachiez faire dire à des marionnettes de fort jctlies choses ; mais j'espère qu'un jour mes enfants seront hommes, qu'ils agiront et parleront d'eux-mêmes, et alors j'apprendrai toujours dans la joie de mon cœur tout ce qu'ils auront dit et fait de bien. Depuis qu'on a vu que celte manière de faire sa cour ne prenait pas, on joue avec mes enfants comme avec des enfants, non comme avec Polichinelle ; il ne leur vient plus de compère, et ils en valent sensiblement mieux depuis qu'on ne les admire plus.

A l'égard des questions , on ne les leur défend pas indistinctement : je suis la première à leur dire de demander doucement en particulier à leur père ou à moi tout ce qu'ils ont besoin de savoir; mais je ne souffre pas qu'ils coupent un entretien sérieux pour occuper tout le monde de la première impertinence qui leur passe par la tôle. L'art d'interroger n'est pas si facile qu'on pensé : c'est bien plus l'art des maîtres que des disciples; il faut avoir déjà beaucoup appris de choses pour savoir demander ce qu'on ne sait pas. Le savant sait et s'enquiert , dit un proverbe indien; mais l'ignorant ne sait pas même de quoi s'enquérir ^ Faute de cette science préliminaire, les enfants en liberté ne font presque jamais que des questions ineptes qui ne servent a rien , ou profondes et scabreuses, dont la solution passe leur portée; et puisqu'il ne faut pas qu'ils sachent tout , il importe qu'ils n'aient pas le droit de tout demander. Voila pourquoi , généralement parlant, ils s'instruisent mieux par les interrogations qu'on leur fait que par celles qu'ils font eux-mêmes.

Quand cette méthode leur serait aussi utile qu'on croit,

» Ce proverbe est tiré de Chardin, lomc r, r- i7o, In-n.

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la première el la pius imporlaale science qui leur convient D'est-elle pas d'être discrets et modestes ?el y en a-til quelque autre qu'ils doivent apprendre au préjudice de celle-là? Que produit donc dans les enfants cette émancipation de parole avant Tâge de parler, et ce droit de soumettre effrontément les hommes à leur interrogatoire? de petits questionneurs babillards qui questionnent moins pour s'instruire que pour importuner, pour occuper d'eux tout le monde, et qui prennent encore plus de goûta ce babil par l'embarras où ils s'aperçoivent que jettent quelquefois leurs questions indiscrètes, en sorte que chacun est inquiet aussitôt qu'ils ouvrent la bouche. Ce n'est pas tant un moyen de les instruire que de les rendre étourdis et vains; inconvénient plus grand à mon avis que l'avantage qu'ils acquièrent par la n'est utile; car par degré l'ignorance diminue, mais la vanité ne fait jamais qu'augmenter.

Le pis qui put arriver de cette réserve trop prolongée serait que mon ûls en âge de raison eût la conversation moins légère, le propos moins vif et moins abondant; et, en considérant combien cette habitude de passer sa vie à dire des riens rétrécit l'esprit, je regarderais plutôt cette heureuse stérilité comme un bien que comme un mal. Les gens oisifs, toujours ennuyés d'eux-mêmes, s'efforcent de donner un grand prix à l'art de les amuser, et l'on dirait que le savoir-vivre consiste à ne dire que de vaines paroles , comme à ne faire que des dons inutiles ; mais la société humaine a un objet plus noble, et ses vrais plaisirs ont plus de solidité ; l'organe de la vérité , le plus digne organe de l'honmie, le seul dont l'usage le distingue des animaux , ne lui a point été donné pour n'en pas tirer un meilleur parti qu'ils ne font de leurs cris. Il se dégrade au-dessous d'eux quand il parle pour ne rien dire; et i'honmie doit être homme jusque dans ses délassements. S'il y a de la politesse a étourdir tout le monde d'un vain caquet, j'en trouve une bien plus véritable à laisser parler

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les antres par préférence y à faire plus graod cas do ce qu'ils disent que de ce qu'on dirait soi-même, et à montrer qu'on les estime trop pour croire les amuser par des niaiseries. Le bon usage du monde, celui qui nous y fait le plus rechercher et chérir, n'est pas tant d'y briller que d'y faire briller les autres ^ et de mettre, a foirce de modestie, leur orgueil plus en liberté. Ne craignons pas qu'un homme d'esprit qui ne s'abstient de parler que par retenue et discrétion puisse jamais passer pour un soi. Dans quelque pays que ce puisse être , il n'est pas possible qu'on juge un homme sur ce qu'il n'a pas dit, et qu'on le méprise pour s'être tu. Au contraire, on remarque en gé^ néral que les gens silencieux en imposent , qu'on s'écoute devant eux, et qu!on leur donne beaucoup d'attention quand ils parlent; ce qui, leur laissant le choix des occasions et faisant qu'on ne perd rien de ce qu'ils disent , met tout l'avantage de leur côté. Il est si difficile a 4'homme le plus sage de garder toute sa présence d'esprit dans un long flux de paroles , il est si rare qu'il ne lui échappe des choses dont il se repeut a loisir , qu'il aime mieux retenir le bon que risquer le mauvais. Enfin, quand ce n'est pas faute d'esprit qu'il se tait, s'il ne parle pas, quelque discret qu'il puisse être, le tort en est à ceux qui sont avec lui.

Mais il y a bien loin de six ans à vingt : mon fils ne sera pas toujours enfant; et, a mesure que sa raison commencera de naître, l'intention de son père est bien de la laisser exercer. Quant a moi, ma mission ne va pas jusque-là. Je nourris des enfants, et n'ai pas la présomption de vouloir former des hommes. J'espère, ditelle en regardant son mari , que de plus dignes mains se chargeront de ce noble emploi. Je suis femme et mère, je «ais me tenir à mon rang. Encore une fois, la fonction dont je suis chargée n'est pas d'élever mes fils , mais dé les préparer pour être élevés.

Je ne fais même en cela que suivre de point en point le

système de M. de Wolmar ; et plus j'avance, plus j*éprouve combien il est excellent et juste, et combien il s'accorde avec le mien. Considérez mes enfants, et surtout Falné; en connaissez-vous de plus heureux sur la terre , de plus gais, de moins importuns? Vous les voyez sauter, rire, courir toute la journée, sans jamais incommoder personne. De quels plaisirs, de quelle indépendance leur âg« est-il susceptible, dont ils ne jouissent pas ou dont ils abusent? Ils se contraignent aussi peu devant moi qu'en mon absence. Au contraire, sous les yeux de leur mère ils ont toujours un peu plus de confiance; et, quoique je sois l'auteur de toute la sévérité qu'ils éprouvent, ils me trouvent toujours la moins sévère : car je ne pourrais supporter de n'être pas ce qu'ils aiment le plus au monde.

Les seules lois qu'on leur impose auprès de nous sont celles de la liberté même, savoir, de ne pas plus gêner la compagnie qu'elle ne les gêne , de ne pas crier plus haut qu'on ne parle ; et , comme on ne les oblige point de s'occuper de nous, je ne veux pas non plus qu'ils prétendent nous occuper d'eux. Quand ils manquent a de si justes lois , toute leur peine est d'être a l'instant renvoyés , et tout mon art, pour que c*en soit une, de faire qu'ils ne se trouvent nulle part aussi bien qu'ici. À cela près, on ne les assujettit à rien ; on ne les forc^ jamais de rien apprendre; on ne les ennuie point de vaines corrections; jamais on ne les reprend ; les seules leçons qu'ils reçoivent sont des leçons de pratique prises dans la simplicité de la nature. Chacun , bien instruit là-dessus , se conforme à mes intentions avec une intelligence et un soin qui ne me laissent rien à désirer; et, si quelque faute esta craindre, mon assiduité la prévient ou la répare aisément.

Hier, par exemple, l'ainé ayant ôté un tambour au cadet, l'avait fait pleurer. Fanchon ne dit rien; mais, une heure après , au moment que le ravisseur du tambour en était le plus occupé, elle le lui reprit : il la suivait en le redemandant, et pleurantà son tour. Elle lui dit : Vous

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Pavez pris par force à votre frère, je vous le repreods de même; qu'avez-voos à dire? ne suis-]e pas la plus forte? Puis elle se mit b battre la caisse à son imitation, comme si elle y eût pris beaucoup de plaisir. Jusque-lk tout était È merveille; mais quelque temps après elle voulut reudre le tambour au cadet : alors je l'arrêtai ; car ce n'était plus la leçon de la nature , et de là pouvait naitre un premier germe d'envie entre les deux frères. En perdant le tambour, le cadet supporta la dure loi de la nécessité; l'aîné sentit son injustice, tous deux connurent leur faiblesse et furent consolés le moment d'après.

Un plan si nouveau et si contraire aux idées reçues m'avait d'abord effarouché. A force de me l'expliquer, ils m'en rendirent enfin l'admirateur , et je sentis que pour guider Thomme la marche de la nature est toujours la meilleure. Le seul inconvénient que je trouvais a cette méthode ( et cet inconvénient me parut fort grand ) , c'était de négliger dans les enfants la seule faculté qu'ils aient dans toute sa vigueur , et qui ne fait que s'affaiblir en avançant en âge. Il me semblait que, selon leur propre système , plus les opérations de l'entendement étaient faibles, insuffisantes, plus on devait exercer et fortifier la mémme, si propre alors à soutenir le travail. C'est elle, dîsais^je , qui doit suppléer à la raison jusqu'à sa naissance , et l'enrichir quand elle est née. Un esprit qu'on n'exerce à rien devient lourd et pesant dans l'inaction. La semence ne prend point dans un champ mal préparé, et c'est une étrange préparation pour apprendre à devenir raisonnable que de commencer par ôtre stupide. Comment, stupide! s'est écriée aussitôt madame de Wolmar. Confondriez-vous deux qualités aussi différentes et presque aussi contraires que la mémoire et le jugement ^? comme si la quantité des choses mal digérées et sans liaison dont on remplit une tète encore faible n'y faisait pas plus de

I Cela ne me parait pas bien vu. Rien n'est ni nécessaire au Jugement que la mémoire : il est vrai que ce n'est pas la mémoire des mots.

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tort que de profit à la raison! J*avoue que de toutes les' facultés de rhomme la mémoire est la première qui se développe et la plus commode à cultiver dans les enfants : mais , à votre avis , lequel est à préférer de ce qu'il leur est le plus aisé d'apprendre, ou de ce qu'il leur importe le plus de savoir?

Regardez à l'usage qu'on fait en eux de cette facilité, à la violence qu'il faut leur faire 5 h l'éternelle contrainte où il les faut assujettir pour mettre en étalage leur mémoire , et comparez l'utilité qu'ils en retirent au mal qu'on leur fait souffrir pour cela. Quoil forcer un enfant d'étudier des langues qu'il ne parlera jamais, même avant qu'il ait bien appris la sienne ; lui faire incessamment répéter et construire des vers qu'il n'entend point, et dont toute rharmonie n'est pour lui qu'au bout de ses doigts; embrouiller son esprit de cercles et de sphères dont il n'a pas la moindre idée, l'accabler de mille noms de villes et de rivières qu'il confond sans cesse et qu'il rapprend tous les jours; est-ce cultiver sa mémoire au profit de son jugement? et tout ce frivole acquis vaut-il une seule des larmes qu'il lui coûte?

Si tout cela n'était qu'inutile, je m'en plaindrais moins; mais n'est-ce rien que d'instruire un enfant à se payer de mots, et à croire savoir ce qu'il ne peut comprendre? Se pourrailril qu'un tel amas ne nuisit point aux premières idées dont on doit meubler une tôte humaine? et ne vaudrait-il pas mieux n'avoir point de mémoire que de la remplir de tout ce fatras, au préjudice des connaissances nécessaires dont il tient la place?

Non , si la nature a donné au cerveau des enfants cette souplesse qui le rend propre a recevoir toutes sortes d'imr pressions , ce n'est pas pour qu'on y grave des noms de rois, des dates, des termes de blason, de sphère, de géographie , et tous ces mots sans aucun sens pour leur âge , et sans aucune utilité pour quelque âge que ce soit, dont on accable leur triste et stérile enfance; mais c'est pour

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que toutes les idées relatives à Tétat de riiomme, toutes celles qui se rapportent a son bonheur et Téclairent sur ses devoirs , s'y tracent de bonne heure en caractères Ineffaçables, et lui servent a se conduire, pendant sa ^ie, d'une manière convenable à son être et à ses facultés.

Sans étudier dans les livres, la mémoire d'un enfant ne reste pas pour cela oisive : tout ce qu'il voit, tout ce qu'il entend le frappe, et il s'en souvient; il tient registre en luimême des actions, des discours des hommes; et tout ce qui l'environne est le livre dans lequel, sans y songer, il enrichit continuellement sa mémoire, en attendant que son jugement puisse en profiter. C'est dans le choix de ces objets; c'est dans le soin de lui présenter sans cesse ceux qu'il doit connaître et de lui cacher ceux qu*il doit ignorer, que consiste le véritable art de cultiver la première de ses facultés ; et c'est par la qu'il faut tâcher de lui former un magasin de connaissances qui servent k son éducation durant la jeunesse , et à sa conduite dans tous les temps. Cette méthode, il est vrai, ne forme point de petits prodiges, et ne fait pas briller les gouvernantes et les précepteurs; mais elle forme des hommes judicieux, robustes, sains de corps et d'entendement, qui , sans s'être fait admirer étant jeunes , se font honorer étant grands.

Ne pensez pas pourtant, continua Julie, qu'on néglige ci tout à fait ces soins dont vous faites un si grand cas. Une mère un peu vigilante tient dans ses mains les passions de ses enfants. Il y a des moyens pour exciter et nourrir eu eux le désir d'apprendre ou de faire telle ou telle chose; et autant que ces moyens peuvent se concilier avec la plus entière liberté de l'enfant , et n'engendrent en lui nulle semence de vice , je les emploie assez volontiers, sans m'opiniâtrer quand le succès n'y répond pas; car il aura toujours le temps d'apprendre, mais il n'y a pas un moment k perdre pour lui former un bon naturel ; et M. de Wolmar a une telle idée du premier développement de la raison , qu'il soutient que, quand son fils ne saurait rien k

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douze ans, il n'eu serait pas moins instruil à quinze , sans compter que rien n'est moins nécessaire que d'être savant , et rien plus que d'être sage et bon.

Vous savez que uotre aîné lit déjà passablement. Voici comment lui est venu le goût d'apprendre à lire. J'avais dessein de lui dire de temps en temps quelque fable de La Fontaine pour l'amuser, et j'avais déjà commencé , quand 11 me demanda si les corbeaux parlaient. A l'instant je vis la difficulté de lui faire sentir bien nettement la différence de l'apologue au mensonge : je me tirai d'affaire comme je pus; et, convaincue que les fables sont faites pour les hommes, mais qu'il faut toujours dire la vérité nue aux enfants , je supprimai La Fontaine. Je lui substituai un recueil de petites histoires intéressantes et instructives, la plupart tirées de la Bible; puis, voyant que Tenfant prenait goût à mes contes , j'imaginai de les lui rendre encore plus utiles en essayant d'en composer moi-même d'aussi amusants qu'il me fût possible , et les appropriant toujours au besoin du moment. Je les écrivais à mesure dans un beau livre orné d'images, que je tenais bien enfermé, et dont je lui lisais de temps en temps quelques contes, rarement, peu longtemps, et répétant souvent les mêmes avec des commentaires, avant de passer à de nouveaux. Un enfant oisif est sujet à Tennui; les petits contes servaient de ressources : mais , quand je le voyais le plus avidement attentif, je me souvenais quelquefois d'un ordre à donner, et je le quittais à l'endroit le plus intéressant, en laissant négligemment le livre. Aussitôt il allait prier sa bonne , ou Fanchon , ou quelqu'un , d'achever la lecture : mais comme il n'a rien à commander à personne, et qu'on était prévenu, l'on n'obéissait pas toujours. L'un refusait, l'autre avait affaire, l'autre balbutiait lentement et mal, l'autre laissait, à mon exemple, un conte à moitié. Quand on le vit bien ennuyé de tant de dépendance^ quelqu'un lui suggéra secrètement d'ap- •^rendre à lire, pour s'en délivrer et feuilleter le livre h

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son aise. Il goûta ce projet. Il fallut trouver des geos assez complaisante pour vouloir lui donner leçon : nouvelle difficulté qu'on n*a poussée qu'aussi loin qu'il fallait. Malgré toutes ces précautions , il s'est lassé trois ou quatre fois : on l'a laissé faite. Seulement je me suis efforcée de rendre les contes encore plus amusants; et il est revenu à la charge avec tant dfardeur, que, quoiqu'il n'y ait pas six mois qu'il a tout de bon commencé d'apprendre, il sera bientôt en état de lire seul le recueil.

C'est à peu près ainsi que je tâcherai d'exciter son zèle et sa bonne volonté pour acquérir les connaissances qui demandent de la suite et de l'application , et qui peuvent convenir à son âge : mais, quoiqu'il apprenne à lire , ce n'est point des livres qu'il tirera ces connaissances : car elles ne s*y trouvent point, et la lecture ne convient en aucune manière aux enfants. Je veux aussi Thabituer de bonne heure à nourrir sa lôte d'idées et non de mots : c'est pourquoi je ne lui fais jamais rien apprendre par cœur.

Jamais! interrompis-je : c'est beaucoup dire, car encore faut-il bien qu'il sache son catéchisme et ses prières. Cest ce qui vous trompe, reprit-elle. A l'égard de la prière, tous les matins et tous les soirs je fais la mienne k haute voix dans la chambre de mes enfants, et c'est assez pour qu'ils rapprennent sans qu'on les y oblige; quant au catéchisme, ils ne savent ce que c'est. Quoi ! Julie , vos enfants n'apprennent pas leur catéchisme? Non, mon ami, mes enfants n'apprennent pas leur catéchisme. Comment! ai-je dit tout étonné, une mère si pieuse!... Je ne vous comprends point. Et pourquoi vos enfants n'apprennent-ils pas leur catéchisme? Afin qu'ils le croient un jour, ditelle : j'en veux faire un jour des chrétiens. Ah I j'y suis, m'écriai-je; vous ne voulez pas que leur foi ne soit qu'en paroles, ni qu'ils sachent seulement leur religion, mais qu'ils la croient; et vous pensez avec raison qu'il est impossible k l'homme de croire ce qu'il n'entend point. Vous êtes

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bien difficile, me dit en souriant M. de Wolmar : seriezvous chrétien, par hasard? Je m'efforce dé Fétre, lui dis-je avec fermeté. Je crois de ia religion tout ce que j'en puis c(HDprendre, et respecte le reste sans le rejeter. Julie me fit un signe d'approbation , et npus reprimes le sujet de notre entretien.

Après être entrée dans d'autres détails qui m'ont fait concevoir combien le zèle maternel est actif, infatigable et prévoyant, elle a conclu en observant que sa méthode se rapportait exactement aux deux objets qu'elle s'était proposés, savoir, de laisser développer le naturel des enfants, et de l'étudier. Les miens ne sont gênés en rien , dit-elle, et ne sauraient abuser de leur liberté ; leur caractère ne peut ni se dépraver ni se contraindre : on laisse en paix renforcer leur corps et germer leur jugement; Tesclavage n'avilit point leur âme; les regards d'autrui ne font point fermenter leur amour-propre; ils ne se croient ni des hommes puissants ni des animaux enchaînés, mais des enfants heureux et libres. Pour les garantir des vices qui ne sont pas en eux, ils ont, ce me semble, un préservatif plus fort que des discours qu'ils n'entendraient point, ou dont ils seraient bientôt ennuyés : c'est l'exemple des OMBurs de tout ce qui les environne ; ce sont les entretiens qu'ils entendent, qui sont ici naturels à tout le monde, et qu'on n'a pas besoin de composer exprès pour eux ; c'est la paix et l'union dont ils sont témoins; c'est l'accord qu'ils voient régner sans cesse et dans la conduite respective de tous, et dans la conduite et les discours de chacun.

Nourris encore dans leur première simplicité , d'où leur viendraient des vices dont ils n'ont point vu d'exemple, des passions qu'ils n'ont nulle occasion de sentir, des préjuge que rien ne leur inspire? Vous voyez qu'aucune erreur ne les gagne, qu'aucun mauvais penchant ne se montre en eux. Leur ignorance n'est point enlôtée, leurs désirs ne sont point obstinés; les inclinations au mal sont prévenues; la nature est justifiée; et tout me pit>uve que

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les défaute dont nous l'accusoDs ne sont point son ouvrage , mais la nôtre.

C'est ainsi que, livrés au penchant de leur cœur sans que rien le déguise ou l'altère, nos enfants ne reçoivent point une forme extérieure et artificielle , mais conservent exactement celle de leur caractère originel ; c'est ainsi que ce caractère se développe journellement à nos yeux sans réserve, et que nous pouvons étudier les mouvements de la nature jusque dans leurs principes les plus secrets. Sûrs de n'être jamais ni grondés ni punis, ils ne savent ni ipentir ni se cacher; et, dans tout ce qu'ils disent, soit entre eux, soit k nous, ils laissent voir sans contrainte tout ce qu'ils ont au fond de l'âme. Libres de babiller entro eux toute la journée, ils ne songent pas même à se gêner un moment devant moi. Je ne les reprends jamais, ni ne les fais taire, ni ne feins de les écouter, et ils diraient les choses du monde les plus blâmables que je ne ferais pas semblant d'en rien savoir; mais en effet je les écoute avec la plus grande attention sans qu'ils s*en doutent; je tiens un registre exact de ce qu'ils font et de ce qu'ils disent; ce $ont les productions naturelles du fonds qu'il faut cultiver. Un propos vicieux dans leur bouche est une herbe étrangère dont le vent apporta la graine : si je la coupe par une réprimande, bientôt elle repoussera; au lieu de cela , j'en cherche en secret la racine, et j'ai soin de l'arracher. Je ne suis, m'a-t-elle dit en riant, que la servante du jardinier ; je sarcle le jardin , j'en ôte la mauvaise herbe : c'est à lui de cultiver la bonne.

Convenons aussi qu'avec toute la peine que j'aurais pu prendre, il fallait être aussi bien secondée pour espérer de réussir, et que le succès de mes soins dépendait d'un concours de circonstances qui ne s'est peutrêtre jamais trouvé qu'ici : il fallait les lumières d'un père éclairé pour démêler, k travers les préjugés établis,- le véritable art de gouverner les enfants dès leur naissance; il fallait toute sa patience pour se prêter a l'exécution, sans jamais dé-

mentir ses leçons par sa conduite; il fallait des enfants bien nés en qui la nature eût assez fait pour qu'on pût aimer son seul ouvrage; il fallait n'avoir autour de sol que des domestiques intelligents et bien intentionnés, qui ne se lassassent point d'entrer dans les vues des maîtres : un seul valet brutal ou flatteur eût suffi pour tout gâter. En vérité, quand on songe combien de causes étrangères peuvent nuire aux meilleurs desseins et renverser les projets les mieux concertés, on doit remercier la fortune de tout ce qu'on fait de bien dans la vie, et dire que la sagesse dépend beaucoup du bonheur.

Dites, me suis-je écrié, que le bonheur dépend encore plus de la sagesse. Ne voyez-vous pas que ce concours dont vous vous félicitez est votre ouvrage, et que tout ce qui tous approche est contraint de vous ressembler? Mères, de famille, quand vous vous plaignez de n'être pas secondées, que vous connaissez mal votre pouvoir! Soyez tout ce que vous devez être, vous surmonterez tous les obstacles; vous forcerez chacun de remplir ses devoirs, si vous remplissez bien tous les vôtres. Vos droits ne sontils pas ceux de la nature? Malgré les maximes du vice > ils seront toujours chers au cœur humain. Ah ! veuillez être femmes et mères, et le plus doux empire qui soit sur la terre sera aussi le plus respecté.

En achevant cette conversation, Julie a remarqué que tout prenait une nouvelle facilité depuis l'arrivée d'Henriette. Il est certain, dit-elle, que j'aurais besoin de beaucoup moins de soins et d'adresse si je voulais introduire Témulation entre les deux frères ; mais ce moyen me paraît trop dangereux; j'aime mieux avoir plus de peine, et ne rien risquer. Henriette supplée à cela : comme elle est d'un autre sexe, leur aînée, qu'ils l'aiment tous deux k la folie, et qu'elle a du sens au-dessus de son âge, j'en fais en quelque sorte leur première gouvernante , et avec d'autant plus 'le succès que ses leçons leur sont moins suspectes.

Ouant à elle, son éducation me regarde : mais les prin-

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cipes en sont si différents qu'ils méritent iin entretien à part. Au moins puis^je bien dire d'avance qu'il sera difficile d'ajouter en elle aux dons de la nature , et qu'elle vaudra sa mère elle^-méme, si quelqu'un au monde la peut valoir.

Milord , on vous attend de jour en jour, et ce devrait être ici ma dernière lettre. Mais je comprends ce qui prolonge votre séjour à l'armée, et j'en frémis. Julie n'en est pas moins inquiète : elle vous prie de nous donner plus souvent de vos nouvelles, et vous conjure de songer, en exposant votre personne , combien vous prodiguez le repos de vos amis. Pour moi , je n'ai rien à vous dire. Faites votre devoir : un conseil timide ne peut non plus sortir de mon cœur qu'approcher du vôtre. Cher Bomston , je le sais trop, la seule mort digne de ta vie serait de verser ton sang pour la gloire de ton pays ; mais ne dois-tu nul compte de tes jours à celui qui n'a conservé les siens que pour toi?

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