‹ Julie (volume 2)Chapitre 135 sur 187 · LETTRE IV. — DE MILOBD EDOUARD A SAINT-PREUX · texte numérisé non relu

LETTRE IV. — DE MILOBD EDOUARD A SAINT-PREUX

Je vois par vos deux dernières lettres qu'il m'en manque une antérieure à ces deux-là , apparemment la première que vous m'aviez écrite a l'armée, et dans laquelle était l'explication des chagrins secrets de mallame de Wolmar. Je n'ai point reçu cette lettre, et je conjecture qu'elle pouvait être dans la malle d'un courrier qui nous a été enlevé. Répétez-moi donc , mon ami , ce qu'elle contenait; ma raison s'y perd et mon cœur s'en inquiète : car, encore une fois, si le bonheur et la paix ne sont pas dans l'âme de Julie, où sera leur asile ici-bas?

Rassurez-la sur les risques auxquels elle me croit exposé. Nous avons affaire à un ennemi trop habile pour nous en laisser courir; avec une poignée de monde il rend toutes nos forces inutiles , et nous ôlc partout les

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moyens de Taltaquer. Cependant, comme nous sommes confiants, nous pourrions bien lever des difficultés insurmontables peur de meilleurs généraux , et forcer à la fin les Français de nous battre. J'augure que nous payerons cher nos premiers succès, et que la bataille gagnée à Dettingue nous en fera perdre une en Flandre. Nous avons en tête un grand capitaine : ce n'est pas tout , il a la confiance de ses troupes ; et le soldat français qui compte sur son général est invincible ; au contraire , on en a si bon marché quand il est commandé par des courtisans qu'il méprise, et cela arrive si souvent, qu'il ne faut qu'attendre les intrigues de cour et Poccasion pour vaincre à coup sûr la plus brave nation du continent. Us le savent fort bien eux-mêmes. Milord Mariborough, voyant la bonne mine et l'air guerrier d'un soldat pris à Bleinhem < , lui dit : S'il y eût eu cinquante mille hommes comme toi k l'armée française , elle ne se fût pas ainsi laissé battre. Eh morbleu I repartit le grenadier , nous avions assez d'hommes comme moi ; il ne nous en manquait qu'un comme vous. Or cet homme comme lui commande à présent l'armée de France , et manque a la nôtre ; mais nous ne songeons guère à cela.

Quoi qu'il en soit , je veux voir les manœuvres du reste de cette campagne, et j'ai résolu de rester à l'armée jusqu'à ce qu'elle entre en quartiers. Nous gagnerons tous à ce délai. La saison étant trop avancée pour traverser les monts , nous passerons l'hiver où vous êtes , et n'irons en Italie qu'au commencement du printemps. Dite$ à monsieur et madame de Wolmar que je fais ce nouvel arrangement pour jouir à mon aise du touchant spectacle que vous décrivez si bien, et pour voir madame d'Orbe établie avec eux. Continuez, mon cher , à m'écrire avec le même soin, et vous me ferez plus de plaisir que jamais. Mon équipage a été pris, et je suis sans livres; mais je lis vos lettres.

' C'eat le nom qae les Anglais donnent à la bataille d'Hochstet.

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LETTBE V. — DE SAINT-PREUX A MlLOBD ÉBOUABO.

Quelle joie vous me donnez en m'annonçant que nous passerons l'hiver à Clarens ! mais que vous me la faîtes payer cher en prolongeant votre séjour à Tarmée ! Ce qui me déplaît surtout, c'est de voir clairement qu'avant notre séparation le parti de faire la campagne était déjk pris y et que vous ne m'en Voulût^ rien dire. Milord , je sens la raison de ce mystère et ne puis vous en savoir bon gré. Me mépriseriez-vous assez pour croire qu'il me fût bon de vous survivre, ou m'avez-vous connu des attachements si bas que je les préfère à l'honneur de mourir avec mon ami? Si je ne méritais pas de vous suivre, il fallait me laisser a Londres ; vous m'auriez moins offensé que de m'eiivoyer ici.

Il est clair par la dernière de vos lettres qu'en effet une des miennes s*est perdue ; et cette perte a dû vous rendre les deux lettres suivantes fort obscures a bien des égards ; mais les éclaircissements nécessaires pour les bien entendre viendront à loisir. Ce qui presse le plus k présent est de vous tirer de l'inquiétude où vous êtes sur le chagrin secret de madame de Wolmar.

Je ne vous redirai point la suite de la conversation que j'eus avec elle après le départ de son mari. Il s'est passé depuis bien des choses qui m'en ont fait oublier une partie ; et nous la reprîmes tant de fois durant son absence , que je m'en tiens au sommaire pour épargner des répétitions.

Elle m'apprit donc que ce même époux qui faisait tout pour la rendre heureuse était l'unique auteur de toute sa peine, et que plus leur attachement mutuel était sincère , plus il lui donnait à souffrir. Le diriez-vous, milord? cet homme si sage, si raisonnable , si loin de toute espèce de vice , si peu soumis aux passions humaines, ne croit rien

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de ce qui donne ua prix aux vertus, et, dans l^innocence d'une vie irréprochable, il porte au fond de son cœur Tarfreuse paix des méchants. La réflexion qui natt de ce contraste augmente la douleur de Julie ; et il semble qu'elle lai pardonnerait plutôt de méconnaître Tautear de son être, s'il avait plus de motifs pour le craindre ou plas d'orgueil pour le braver. Qu'un coupable apaise sa conscience aux dépens de sa raison , que l'honneur de penser autrement que le vulgaire anime celui qui dogmatise , cette erreur au moins se conçoit; mais, poursuit-elle en soupirant , pour un si honnête homme et si peu vain de son savoir, c*était bien la peine d'être incrédule!

Il faut être instruit du caractère des deux époux; il faut les imaginer concentrés dans le sein de leur famille, et se tenant l'un k l'autre lieudu reste de l'univers; il faut connaître l'union qui règne entre eux dans tout le reste, poar concevoir combien leur différend sur ce seul point est capable d'en troubler les charmes. M. de Wolmar, élevé dans le rite grec, n'était pas fait pour supporter l'absurdité d'un culte ^ussi ridicule. Sa raison , trop supérieure h rimbécile joug qu'on lui voulait imposer, le secoua bientôt avec mépris; et rejetant à la fois tout ce qui lui venait d'une autorité si suspecte, forcé d'être impie, il se fit athée.

Dans la suite, ayant toujours vécu dans des pays catholiques, il n'apprit pas à concevoir une meilleure opinion de la foi chrétienne par celle qu'on y professe. Il n'y vit d'autre religion que l'intérêt de ses ministres. Il vit que tout y consistait encore en vaines simagrées, plâtrées an peu plus subtilement par des mots qui ne signifient rien ; il s'aperçut que tous les honnêtes gens y étaient unanimement de son avis, et ne s'en cachaient guère; que le clergé même, un peu plus discrètement, se moquait en secret de ce qu'il enseignait en public ; et il m'a protesté souvent qu'après bien du temps et des recherches, il ik'avait trouvé de sa vie que trois prêtres qui crurent en

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' Dieu ^ En voulant s'éclaircir de bonne foi sur ces matières, il s'était enfoncé dans les ténèbres de la métaphysique, où rhomme n'a d'antres guides que les systèmes qu'il y porte; et ne voyant partout que doutes et contradictions, quand enfin il est venu parmi des chrétiens, il y est venu trop tard ; sa foi s'était déjà fermée a la vérité , sa raison n'était plus accessible à la certitude ; tout ce qu'on lui prouvait détruisant plus un sentiment qu*il n'en établissait un autre, il a fini par combattre également les dogmes de toute espèce, et n'a cessé d'être athée que pour devenir sceptique.

Voilà le mari que le ciel destinait à cette Julie en qui vous connaissez une foi si simple et une piété si douce. Mais il faut avoir vécu aussi familièrement avec elle que sa cousine et moi , pour savoir combien cette âme tendre est naturellement portée h la dévotion. On dirait que rien dé terrestre ne pouvant suffire au besoin d'aimer dont elle est dévorée , cet excès de sensibilité soit forcé de remonter à sa source. Ce n'est point, comme sainte Thérèse, un cœur amoureux qui se donne le change et veut se trom* per d'objet ; c'est un cœur vraiment intarissable que l'amour ni Tamitié n'ont pu épuiser, et qui porte, ses affections surabondantes au seul être digne de les absorber 2. L'amour de Dieu ne la détache point des créatures; il ne lui donne ni dureté ni aigreur. Tous ses attachements.

I A Dieu ne plaise que Je veuille approuver ces assertions dures et téméraires ! J'affirme seulement qu'il y a des gens qui les font , et dont la conduite da cierge de tous les pays et de toutes les sectes n'autorise que trop souvent l'Indiscrétion. Mais, loin que mon dessein dans cette note soit de me mettre lâchement k couvert, voici bien nettement mon propre sentiment sur ce point : c'est que nul vrai croyant ne saurait être Intolérant ni persécuteur. SI J'étais magistrat, et que la loi portftt peine de mort contre les atliées, Je commencerais par taire brûler comme tel quiconque en viendrait dénoocer un autre.

' Comment! Dieu n'aura donc que les restes des créatures? Au contraire, ce que les créature.^ peuvent occuper du cœur humain est si peu de chose, que, quand on croit l'avoir rempli d'elles , 11 est encore vide. 11 faut un objet inflnl pour le remplir.

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prodtttls paf ht miêflie canse, en s'animant Tun par Tautre, en devienaeiii plus charmants et plus dotix ; et pour moi , je crois qu'elle serait mokis décote si elle aimait moins tendrement son père , son mari , ses enfants , sa cousine et moi-même.

Ce ^u'il y a de singulier , c'est que plus elle Fest, moins elle croit l'être, et qu'elle se plaint de sentir en elle-même «ne âme aride qui ne sait point aimer Dieu. On a beaa foire , dit-elle souvent , le cœur ne s'attache que par l'entremise des sens ou de l'imagination qui les représente : et le moyen de voir ou d'imaginer l'immensité du grand Être ^ ? Quand je veux m'élever h lui , je ne sais où je suis : n'apercevant ancun rapport entre lui et moi , je ne sais par où l'atteindre , je ne vois ni ne sens plus rien , je me trouve dans une espèce d'anéantissement ; et si j'osais juger d*autrui par moi*même , je craindrais que les extases des mystiques ne vinssent moins d'un cœur plein que d'ua cerveau vide.

Que faire donc, continue-t-elle , pour me dérober aux fantômes d'une raison qui s'égare? Je substitue un culte grossier, mais à ma portée, a ces sublimes contemplations qui passent mes facultés. Je rabaisse à regret la majesté divine, j'interpose entre elle et moi des objets sensibles; ne la pouvsTnt contempler dans son essence, je la contemple au moins dans ses œuvres , je l'aime dans ses bienfaits; mais, de quelque manière que je m'y prenne , au lieu de l'amour pur qu'elle exige , je n'ai qu'une reconnaissance intéressée à lui présenter.

* M est certain quHl faut se fatiguer l'âme pour l'élever aux sublimes idées <de la Divinité. Un culte plus sensible repose l'esprit du peuple : il aime qu'on Hii offre des objets de piété qui le dbpensent de penser & Dieu. Sur ces maximes, les catholiques ont-ils mal fait de remplir leurs légendes, leurs calendriers, leurs églises, de petits anges, de beaux garçons et de jolies saintes? L'enfant Jésus entre les bras d'une mère charmante et modeste est en même temps un (les plus touchants et des plus agréables spectacles que la dévotion chrétienne puisse offrir aux yeux des fidèles.

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Cesl ainsi que tout devient sentiment dans un cœur sensible. Julie ne trouve dans l'univers entier que des sujets d'attendrissement et de gratitude : partout elle aperçoit la bienfaisante main de la Providence ; ses enfants scjnt le cher dépôt qu'elle a reçu ; elle recueille ses dons dans les productions de la terre, elle voit sa table couverte par ses soins ; elle s'endort sous sa protection ; son paisible réveil lui vient d'elle; elle sent ses leçons dans les disgrâces, et ses faveurs dans les plaisirs; les biens dont jouit tout ce qui lui est cher sont autant de nouveaux sujets d'hommages; si le Dieu de l'univers échappe k ses faibles yeux , elfe voit partout le père commun des hommes. Honorer ainsi ses bienfaits supr^es, n'est-ce pas servir autant qu'on peut l'Être infini?

Concevez, milord, quel tourment c'est de vivre dans la retraite avec, celui qui partage notre existence et ne peut partager l'espoir qui nous la rend chère ; de ne pouvoir avec lui ni bénir les œuvres de Dieu, ni parler de l'heuretix avenir que nous promet sa bonté; de le voir insensible , en faisant le bien , a tout ce qui le rend agréable à faire, et, par la plus bizarre inconséquence, penser en impie et vivre en chrétien ! Imaginez Julie à la promenade avec son mari : Tune, admirant, dans la riche et brillante parure que la terre étale, l'ouvrage et les dons de l'auteur de l'univers; l'autre , ne voyanten toutcela qu'une combinaison fortuite , où rien n'est lié que par une force aveugle. Imaginez deux époux sincèrement unis, n'osant, de peur de s'importuner mutuellement, se livrer, l'un aux réflexions, l'autre aux sentiments que leur inspirent les objets qui les entourent, et tirer de leur attachement même le devoir de se contraindre incessanunent. Nous ne nous promenons presque jamais, Julie et moi, que quelque vue frappante et pittoresque ne lui rappelle ces idées douloureuses. Hélas! dit-elle avec attendrissement, le spectacle de la nature, si vivant, si animé pour nous, est mort aux yeux de l'infortuné Wolmar, et, dans cette

grande harmonie des êtres où tout parle de Dieu d'une voix si douce, il n'aperçoit qu'un silence éternel! Vous qui connaissez JuUe, vous qui savez combien cette âme communicative aime à se répandre, concevez ce qu'elle souffrirait de ces réserves, quand elles n'auraient d'autre inconvénient qu'un si triste partage entre ceux à qui tout doit être commun. Mais des idées plus funestes s'élèvent , malgré qu'elle en ait, à la suite de celle-là. Elle a beau vouloir rejeter ces terreurs involontaires, elles reviennent la troubler a chaque instant. Quelle horreur pour une tendre épouse d'imaginer TËlre suprême vengeur de sa divinité méconnue, de songer que le bonheur de celui qui fait le sien doit finir avec sa vie, et de ne voir qu'un réprouvé dans le père de ses enfants ! A cette affreuse image , toute sa douceur la garantit h peine du désespoir; et la religion, qui lui rend amère l'incrédulité de son mari , lui donne seule la force de la supporter. Si le ciet, ditrelle souvent, me refuse la conversion de cet honnête homme, je n'ai plus qu'une grâce a lui demander, c'est de mourir la première.

Telle est, milord; la trop juste cause de ses chagrins secrets, telle est la peine intérieure qui semble charger sa conscience de l'endurcissement d'autrui , et ne lui devient que plus cruelle par le soin qu'elle prend de lU dissimuler. L'athéisme, qui marche à visage découvert chez les papistes, est obligé de se cacher dans tous pays oîi, la raison permettant de croire en Dieu, la seule excuse des incrédules leur est ôtée. Ce système est naturellement désolant : s'il trouve des partisans chez les grands et les riches qu'il favorise, il est partout en horreur au peuple opprimé et misérable, qui, vpyant délivrer ses tyrans du seul frein propre à les contenir, se voit encore enlever, dans l'espoir d'une autre vie, la seule consolation qu'on lui laisse en celle-ci. Madame de Wolmar, sentant donc le mauvais effet que ferait ici le pyrrhonisme de son mari, et voulant surtout garantir ses enfants d'un si dangereux exemple,

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n'a pas eu de peine à engager au seerel un homme sincère et vrai, mais discret , simple, sans vanité, et foct éloigné de vouloir dter aux autres un bien dont il est fâché d'être privé lui-même. Il ne dogmatise jamais ; il vient au^ temple avec nous , il se conforme aux usages établis , sans professer . de bouche une foi qu'il n'a pas; il évite le scandale, et fait sur le culte réglé par les lois tout ce que l'État peut exiger d'un citoyen.

Depuis près de huit ans qu'ils sont unis , la seule madame d'Orbe est du secret, parce qu'on le lui a cotifié. Au surplus , les apparences sont si bien sauvées , et avec si peu d'affectation , qu'au bout de six semaines passées ensemble dans la plus grande intimité , je n'avais pas même conçu le moindre soupçon , et n'aurais peut-être jamais pénétré la vérité sur ce point, si Julie elle-même ne me l^eût apprise.

Plusieurs motifs l'ont déterminée à cette confidence. Premièrement, quelle réserve est compatible avec l'amitié qui règne entre nous? N'est-ce pas aggraver ses chagrins à pure perte que s'ôter la douceur de les partager avec un ami ? De plus , elle n'a pas voulu que ma présence fût plus longtemps un obstacle aux entretiens quMIs ont souvent ensemble sur un sujet qui lui tient si fort au cœur. Enfin, sachant que vous deviez bientôt venir nous joindre, elle a désiré, du consentement de son mari, que vous fussiez d'avance instruit de ses sentiments; car elle attend de votre sagesse un supplément à nos vains efforts , et des effets dignes de vous.

Le temps qu'elle choisit pour me confier sa peine m'a fait soupçonner une autre raison dont elle n'a eu garde de me parler. Son mari nous quittait, nous restions seuls : nos cœurs s'étaient aimés , ils s'en souvenaient encore; s'ils s'étaient un instant oubliés, tout nous livrait k l'opprobre. Je voyais clairement qu'elle avait craint ce tête-àtete et lâché de s'en garantir ; et la scène de Meillerie m'a

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trop appris qae celui des deux qui se défiait le moins de lui même devait seul s'en défier.

Dans rinjuste crainte que lui inspirait sa timidité natu^ relie , elle n'imagina point de précaution plus sûre que de se donner incessamment un témoin qu'il fallût respecter , d'appeler en tiers le juge intègre et redoutable quLvoît les actions secrètes et sait lire an fond des cœurs. Elle s'environnait de la majesté suprême ; je voyais Dieu sans cesse entre elle et moi. Quel coupable désir eût pu franchir une telle sauvegarde? Mon cœur s'épurait au feu de sou zèle , et je partageais sa vertu.

Ces graves entretiens remplirent presque tous nos têteà-tête durant l'absence de son mari; et depuis son retour nous les reprenons fréquemment en sa présence. 11 s'y prête conune s'il était question d'un autre, et, sans mépriser nos soins , il nous donne souvent de lM>ns conseils sur la manière dont nous devons raisonner avec lui. C*est cela même qui me fait désespérer du succès; car, s'il avait moins de bonne foi, l'on pourrait attaquer le vice de l'âme qui nourrirait son incrédulité ; inais s'il n'est question que de convaincre , où chercherons-nous des lumières qu'il n'ait point eues et des raisons qui lui aientéchappé? Quand j'ai voulu disputer avec lui , j'ai vu que tout ce que je pouvais employer d'arguments avait été déjà vainement épuisé par Julie , et que ma sécheresse était bien loin de cette éloquence du coBur , et de cette douce persuasion qui coule de sa bouche. Milord , nous ne ramènerons jamais cet homme ; il est trop froid et n'est point méchant : il ne s'agit pas de le toucher; la preuve intérieure ou de sentiment lui manque, et celle-là seule peut rendre invincibles toutes les autres.

Quelque soin que prenne sa femme de lui déguiser sa tristesse, il la sent et la partage : ce n'est pas un œil aussi clairvoyant qu'on abuse. Ce chagrin dévoré ne lui en est que plus sensible. Il m'a dit avoir été tenté plusieurs fois

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