PARTIE V , LETTBE V
de céder en apparence, el de feindre, pour la tranquilliser , des sentiments qu'il n'avait pas; mais une telle bassesse d'âme est trop loin âe lui. Sans en imposer a Julie, cette dissimulation n'eût été qu'un nouveau tourment pour elle. La bonne foi, la franchise, l'union des cœurs, qui console: de tant de maux , se fût éclipsée entre eux. Étaitce en ^faisant moins estimer de sa femme qu'il pouvait la rassurer sur s«s craintes? Au lieu d'user de déguisement avec elle , il lui dii sincèrement ce qu'il pense; mais il le dit d'un ton si simple , avec si peu de mépris des opinions vulgaires, si peu de cette ironique fierté des espriis forts, que ces tristes aveux donnent bien plus d'affliction que de colère à Julie , et que , ne pouvant transmettre à son mari ses sentiments et ses espérances , elle en cherche avec plus de soin à rassembler autour de lui ces douceurs passagères auxquelles il borne sa félicité. Ah! dit-elle avec douleur , si l'infortuné fait son paradis en ce monde , rendonsle-lui du moins aussi doux qu'il est possible K
Le voile de tristesse dont cette opposition de sentiments couvre leur union prouve mieux que toute autre chose l'invincible ascendant de Julie, par les consolations dont cette tristesse est mêlée, et qu'elle seule au monde était peut-être capable d'y joindre. Tous leurs démêlés, toutes leurs disputes sur ce point important, loin de se tourner en aigreur, en mépris, en querelles, finissent toujours par quelque scène attendrissante, qui ne fait que les rendre plus chers l'un à l'autre.
Hier, l'entretien s'étant fixé sur ce texte, qui revient souvent quand nous ne sommes que nous trois, nous tombâmes sur l'origine du mal, et je m'efforçais de montrer que non-seulement il n'y avait point de mal absolu et
I Combien ce sentiment plein d'iinmanité n'est-ll pas plus naturel que le zèle affreux des persécuteurs , toujours occupés a tourmenter les Incrédules , comme pour les damner dès cette vie , et se faire les précurseurs des démons ! Je ne cesserai Jamais de le redire , c'est que ces persécuteurs-là ne sont point des croyants ; ce sont des fourbes.
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général dans le système des ôlres, mais que môme les maux parliéuliers étaient beaucoup moindres qu'ils ne le semblent au premier coup d'oeil , et qu'à tout prendre ils étaient surpassés de beaucoup par les biens particuliers et individuels. Je citais a M. de Wolmar son propre exemple ; et, pénétré du bonheur de sa situation , je la peignais avec des traits si vrais, qu'il en parut ému lui-même. Voilà, dit-il en m'interrompant , les séductions de Julie. Elle met toujours le sentiment à la place des raisons, elle rend si touchant qu'il faut toujours l'embrasser pour toute réponse : ne serait-ce point de son maître de philosophie, ajouta-t-il en riant, qu'elle aurait appris cette manière d'argumenter?
Deux mois plus tôt la plaisanterie m'eut déconcerté cruellement; mais le temps de l'embarras est passé : je n'en fis que rire à mon tour, et quoique Julie eût un peu rougi, elle ne parut pas plus embarrassée que moi. Nous continuâmes. Sans disputer sur la quantité du mal , Wolmar se contentait de l'aveu qu'il fallut bien faire, que, peu ou beaucoup, enfin le mal existe; et de celte seule existence il déduisait défaut de puissance, d'intelligence ou de bonté dans la première cause. Moi, de mon côté, je tâchais de montrer l'origine du mal physique dans la nature de la matière, et du mal ihoral dans la liberté de l'homme. Je lui soutenais que Dieu pouvait tout faire, hors de créer d'autres substances aussi parfaites que la sienne , et qui ne laissassent aucune prise au mal. Nous étions dans la chaleur de la dispute, quand je m'aperçus que Julie avait disparu. Devinez où elle est, me dit son mari, voyant que je la cherchais des yeux. Mais, dis-je, elle est allée donner quelque ordre dans le ménage. Non, dit-il ; elle n'aurait point pris pour d'autres affaires le temps de celle-ci : tout se fait' sans qu'elle me quitte, et je ne la vois jamais rien faire. Elle est donc dans la chambre des enfants? Tout aussi peu : ses enfants ne lui sont pas ^lus cliers que mon salut. Hé bien ! repris-je , ce qu'eli<»
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fait, je n'en sais rieo ; mais je suis Irès-sûr qu'elle n« s'occupe qu'à des soins utiles. Encore moins , dit-il froidement ; venez , venez , vous verrez si j'ai bien deviné.
Il se mit à marcher doucement : je le suivis sur la pointe du pied. Nous arrivâmes à la porte du cabinet : elle était fermée; il l'ouvrit brusquement. Milord, quel spectacle! Je vis Julie à genoux, les mains jointes et tout en larmes. Elle se lève avec précipitation , s'essuyant les yeux, se cachant le visage, et cherchant k s'échapper. On ne vit jamais une honte pareille. Son mari ne lui laissa pas le temps de fuir; il courut à elle dans une espèce de transport. Chère épouse, lui dit-il en l'embrassant, l'ardeur même de tes vceux trahit ta cause : que leur manque-t-il pour être efficaces? Va, s'ils étaient entendus, ils seraient bientôt exaucés. Ils lejseront, lui dit-elle d'un ton ferme et persuadé ; j'en ignore l'heure et l'occasion. Pussé-je l'acheter aux dépens de ma vie! mon dernier jour serait le mieux employé.
Venez, milord, quittez vos malheureux combats, venez remplir un devoir plus noble. Le sage préfère-t-il l'honneur de tuer des hommes aux soins qui peuvent en sauver uni?