LETT&E VI. — DE SAINT-PBEUX A MILOBD EDOUARD
Quoi ! même après la séparation de l'armée, encore un voyage k Paris! Oubliez-vous donc tout k fait Clarens et celle qui l'habite? Nous êtes-vous moins cher qu'k milord liyde? êtes-vous plus nécessaire k cet ami qu'k ceux qui vous attendent ici? Vous nous forcez k faire des vœux opposés aux vôtres, et vous me faites souhaiter d'avoir du crédit k la cour de France pour vous empêcher d'obtenir les passe-ports que vous en attendez. Contentez- vous
^ Il j avait ici une grande lettre de milord édouard & Julie. Dans la suite , il «en parlé de cette lettre ; mais , pour de krauncs raifoos , J'ai été forcé de la supprimer.
toutefois; allez voir votre digne compatriote. Malgré lui , malgré vous , nous serons vengés de cette préférence; eC, quelque plaisir que vous goûtiez à vivre avec lui, je sais que, quand vous serez avec nous, vous regretterez le temps que vous ne nous aurez pas donné.
En recevant votre lettre, j'avais d'abord soupçonné qu'une commission secrète.... Quel plus digne médiateur de paix!... Mais les rois donnent-ils leur confiance k des kommes vertueux? osent-ils écouter la vérité? savent*ils môme honorer le vrai mérite?... Non, non, cber Edouard, vous n'êtes pas fait pour le ministère ; et je pense trop bien de vous pour croire que , si vous n'étiez pas né pair d'Angleterre, vous le fussiez jamais devenu.
Viens , ami ; tu s^ras mieux à Clarens qu'à la cour. Oh ! quel liiver nous allons passer tous ensemble , si Tespoir de notre réunion ne m'abuse pas ! Chaque jour la prépare , en ramenant ici quelqu'une de ces âmes privilégiées qui sont si chères l'une à l'autre , qui sont si dignes de s'aimer, et qui semblent n'attendre que vous pour se passer du reiste de l'univers. En apprenant quel heureux hasard a fait passer ici la partie adverse du baron d'Étange , vous avez prévu tout ce qui devait arriver de cette rencontre, et ce qui est arrivé réellement*. Ce vieux plaideur , quoique infle;[ible et entier presque autant que son adversaire, n'a pu résister à l'ascendant qui nous a tous subjugués. Après avoir vu Julie, après l'avoir entendue, après avoir conversé avec elle, il a eu honte de plaider contre son père. 11 est parti pour Berne si bien disposé , et l'accommoder ment est actuellement en si bon train, que, sur la dernière lettre du baron, nous l'attendons de retour dans peu de jours.
Voilà ce que vous aurez déjà su par M. de W^olmar; mais ce que probablement vous ne savez point encore,
< On voit qa'U manque Ici plusieurs lettres Intermédiaires . atosl qu'en beaucoup d'antres endroits. Le lecteur dira qu'on se tire fort commodément d'affaire .ivoc dr pareilles omissions , et Je suis tout à fait de son avis.
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c'est que madame d'Orbe, ayant enfin terminé ses affaires, est ici depuis jeudi, et n'aura pks d'autre demeure que celle de son amie. Comme j'étais prévenu du jour de son arrivée, j'allai au-devant d'elle à l'inàu de madame de Wolmar qu'elle voulait surprendre, et l'ayant rencontrée au deçà de Lutri, je revins sur mes pas avec elle.
Je la trouvai plus vive et plus charmante que jamais, mais inégale , distraite , n'écoutant point , répondant encore moins, parlant sans suite et par saillies, enfin livrée à cette inquiétude dont on ne peut se défendre sur le point d'obtenir ce qu'on a fortement désiré. On eût dit à chaque instant qu'elle tremblait de retourner eu arrière. Ce départ, quoique longtemps différé, s'était fait si à la hâte que la tête en tournait à la maîtresse et aux domestiques. Il régnait un désordre risible dans le menu bagage qu'oit amenait. A mesure que la fesmie de chambre craignait d'avoir oublié quelque chose, Glaire assurait toujours l'a^ voir fait mettre dans le coffre du carrosse; et le plaisant, quand on y regarda, fut qu'il ne s'y trouva rien du tout.
Comme elle ne voulait pas que Julie entendit sa voiture, elle descendit dans l'avenue , traversa la cour en courant comme une folle, et monta si précipitanmient qu'il fallut respirer après la première rampe avant d'achever de monter. M. de Wolmar vint au-devant d'elle : elle ne put lui dire un seul mot.
£n ouvrant la porte de la chambre, je vis Julie assise vers la fenêtre et tenant sur ses genoux la petite Henriette, comme elle faisait souvent. Claire avait médité un beau discours à sa manière , mêlé de sentiment et de gaité ; mais, en mettant le pied sur le seuil de la porte, le discours, la gaité, tout fut oublié; elle vole a son amie, en s'écriant avec un emportement impossible à peindre: Cousine, toujours, pour toujours , jusqu'à la mort! Henriette , apercevant sa mère , saute et court au-devant d'elle en criant aussi Maman! maman! de toute sa force, et la
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rencontre si riidement que la pauvre petile tomba du cou p. Cette subite apparition , cette chute, la joie, le trouble, saisirent Julie à tel point, que, s'étant levée en étendant les bras avec un cri très-aigu , elle se laissa retomber et se trouva mal. Claire, voulant relever sa fille, voit pâlir son amie : elle hésite, elle ne sait k laquelle' courir. Enfin , me voyant relever Henriette, elle s'élance pour secourir Julie défaillante, et tombe sur elle dans le même état.
Henriette , les apercevant toutes deux sans mouvement, se mit à pleurer et pousser des cris qui firent accourir la Fanchon : l'une court a sa mère, l'autre à sa maîtresse. Pour moi, saisi , transporté, hors de sens, j^errais k grands pas par la chambre sans savoir ce que je faisais , avec des exclamations interrompues, et dans un mouvement convulsif dont je n'étais pas le maître. Wolmar lui-même, le froid Wolmar se sentit ému. O sentiment! sentiment! douce vie de l'âme ! quel est le cœur de fer que tu n'as jamais touché? quel est l'infortuné mortel à qui tu n'arrachas jamais de larmes? Au lieu de courir k. Julie, cet heureux époux se jeta sur un fauteuil pour contempler avidement ce ravissant spectacle. Ne craignez rien, dit-il en voyant notre empressement ; ces scènes de plaisir et de joie n'épuisent un instant la nature que pour la ranimer d'une vigueur nouvelle; elles ne sont jamais dangereuses. Laissez-moi jouir du bonheur que je goûte et que vous partagez. Que doit-il être pour vous ! Je n'en connus jamais de semblable, et je suis témoins heureux des six.
Milord , sur ce premier moment vous pouvez juger du reste. Cette réunion excita dans toute la maison un ressentiment d'allégresse, et une fermentation qui n'est pas encore calmée. Jufie, hors d'elle-même, était dans -une agitation où je ne l'avais jamais vue; il fut impossible de songer à rien de toute la journée qu'a se voir et s'embrasser sans cesse avec de nouveaux transports. On ne s'avisa pas même du salon d'Apollon; le plaisir était partout, on n'avait pas besoin d*y songer. A peine le lendemain
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eut-on assez de sang-froid pour préparer une fête. Sans Wolmar, tout serait allé de travers. Chacun se para de son mieux. Il n'y eut de travail permis que ce qu'il en fallait pour les amusements. La fête fut célébrée , non pas avec pompe, mais avec délire; il y régnait une confusion qui la rendait touchante, et le désordre en faisait le plus bel ornement.
La matinée se passa à mettre madame d'Orbe en possession de son emploi d'intendante ou de maîtresse d'hôtel , et elle se hâtait d'en faire les fonctions avec un empressement d'enfant qui nous fit rire. En entrant pour dîner dans le beau salon, lesdeui cousines virent de tous côtés leurs chiffres unis et formés avec des fleurs. Julie devina dans l'instant d'où venait ce soin : elle m'eAibrassa dans un saisissement de joie. Claire , contre son ancienne coutume, hésita d'en faire autant. "Wolmar lui en fit la gjuerre; elle prit en rougissant le parti d'imiter sa cousine. Cette rougeur, que je remarquai trop, me fit un effet que je ne saurais dire ; mais je ne me sentis pas dans ses bras sans émotion.
L'après-midi il y eut une belle collation dans le gynécée, où pour le coup le maître et moi fûmes admis. Les bonmies tirèrent au blanc une mise donnée par madame d'Orbe. Le nouveau venu l'emporta, quoique moins exercé que les autres. Claire ne fut pas la dupe de son adresse : Hauz lui-même ne s'y trompa pas, et refusa d'accepter le prix; mais tous ses camarades l'y forcèrent, et vous pouvez juger que cette honnêteté de leur part ne fut pas perdue.
Le soir, toute la maison, augmentée de trois personnes, se rassembla pour danser. Claire semblait parée par la main des Grâces; elle n'avait jamais été si brillante que ce jour-lb. Elle dansait, elle causait, elle riait, elle donnait ses ordres, elle suffisait à tout. Elle avait juré de m'excéder de fatigue; et, après cinq ou six contredanses très-vives tout d'une haleine, elle n'oublia pas le reproche
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ordinaire que je dansais comme un philosophe. Je lui dis, moi, qu'elle dansait conmie un lutin, qu'elle ne faisait pas .Qioins de ravage, et que j'avais peur qu'elle ne me laissftt reposer ni jour ni nuit. Au contraire , difr^lle , voici de quoi vous faire dormir tout d'une pièce ; et à l'instant elle me reprit pour danser.
Elle était infatigable; mais il n'en était pas ainsi de Julie : elle avait peine à se tenir, les genoux lui tremblaient en dansant; elle était trop touchée pour pouvoir être gaie: souvent on voyait des larmes de joie couler de ses yeux ; elle contemplait sa cousine avec une sorte de ravisse* ment; elle aimait a se croire l'étrangère a qui l'on donnait la fête, et à regarder Claire comme la maîtresse de la maison qui l'ordonnait. Après le souper je tirai des fusées que j'avais apportées de la Chine , et qui firent beaucoup d'effet. Nous veillâmes fort avant dans la nuit. Il fallut enfin se quitter : madame d'Orbe était lasse, ou devait l'être , et Julie voulut qu'on se couchât de bonne heure.
Insensiblement le calme renaît, et l'ordre avec lui. Claire, toute folâtre qu'elle est, sait prendre quand il lui plaît un ton d'autorité qui en impose. Elle a d'ailleurs du sens, un discernement exquis, la pénétration de Wolmar, la bonté de Julie; et, quoique extrêmement libérale, elle ne laisse pas d'avoir aussi beaucoup de prudence; en sorte que , restée veuve si jeune , et chargée de la garde noble de sa fille, les biens de Tune et de l'autre n'ont fait que prospérer en ses mains : ainsi l'on n'a pas lieu de craindre que, sous ses ordres, la maison soit moins bien gouvernée qu'auparavant. Cela donne à Julie le plaisir de se livrer tout entière à l'occupation qui est le plus de son goût, savoir, l'éducation des enfants; et je ne doute pas qu'Henriette ne profite extrêmement de tous les soins dont une d^ ses mères aura soulagé l'autre. Je dis ses mères; car, a voir la manière dont elles vivent avec elle, il est difficile de distinguer la vc'ritable; et des étrangers qui
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nous sont venus aujourd'hui sont ou paratsMut Bt-dessus encore eu doute. Eo effet, toutes deux rappellent Henriette , ou ma fille, indifféremment. Elle appelle mcamn l'une, et l'autre petite maman; la même tendresfç fi^ne de part et d'autre; elle obéit également à toutes deux. S'ils demandent aux dames à laquelle elle appartient, chacune répond : A moi. S'ils interrogent Henriette, il se trouve qu'elle a deux mères. On serait embarrassé a moins. Les plus clairvoyants se décident pourtant à la fin pour Julie. Henriette, dont le père était blond, est blonde conune elle , et lui ressemble beaucoup. Une certaine tendresse d^ mère se peint encore mieux dans ses yeux si doux que dans les regards plus enjoués de Claire. La petite prend auprès de Julie un air plus respectueux , plus attentif sur ellemême. Machinalement elle se met plus souvent à ses côtés , parce que Julie a plus souvent quelque chose à lui dire. Il faut avouer que toutes les apparences sont en faveur de la petite maman ; et je me suis aperçu que celte erreur est si agréable aux deux cousines, qu'elle pourrait bien être quelquefois volontaire, et devenir un moyen de Jeur faire sa cour.
Milord, dans quinze jours il ne manquera plus ici que vous. Quand vous y serez, il faudra mal penser do tout honune dont le cœur cherchera sur le reste de la terre des vertus, des plaisirs qu'il n'aura pas trouvés dans cette maison.