‹ Julie (volume 2)Chapitre 138 sur 187 · LETTRE VII. — DE SAINT-PBEUX A MILOBD EDOUARD · texte numérisé non relu

LETTRE VII. — DE SAINT-PBEUX A MILOBD EDOUARD

Il y a trois jours que j'essaie chaque soir de vous écrire. Mais, après une journée laborieuse, le sommeil me gagne en rentrant : le matin , dès le point du jour, il faut retourner à l'ouvrage. Une ivresse plus douce que celle du vin me jette au fond de l'âme un trouble délicieux, et je ne puis dérober un moment à des plaisirs devenus tout nouveaux poar moi.

08S LA. NOUYBLLS HÉLOiSB.

Je ne conçois pas quel séjour pourrait me déplaire avec la société que je trouve dans celui-ci. Mais savez-vous en quoi Clarens me plaît pour lui-même? c*est que je m'y sens vraiment à la campagne, et que c'est presque la première fois que j'en ai pu dire autant. Les gens de ville ne savent point aimer la campagne; ils ne savent pas môme y être : à peine quand ils y sont savent-ils ce qu*on y fait. Ils en dédaignent les tiavaux, les plaisirs; ils les ignorent; ils sont chez eux comme en pays étranger; je ne m'étonne pas qu'ils s'y déplaisent. Il faut être villageois au village, ou n*y point aller; car qu'y va-tron faire? Les habitants de Paris qui croient aller à la campagne n'y vont point; ils portent Paris avec eux. Les chanteurs, les beaux esprits , les auteurs, les parasites, sont le cortège qui les suit. Le jeu, la musique, la comédie, y sont leur seule occupation ^ Leur table est couverte conmie à Paris; ils y mangent aux mêmes heures; on leur y sert les mômes mets avec le môme appareil; ils n'y font que les mômes choses : autant valait y rester; car, quelque riche qu'on puisse ôtre et quelque soin qu'on ait pris, on sent toujours quelque privation , et l'on ne saurait apporter avec soi Paris tout entier. Ainsi cette variété qui leur est si chère, ils ta fuient; ils ne connaissent jamais qu'une manière de vivre, et s'en ennuient toujours.

Le travail de la campagne est agréable a considérer, et n'a rien d'assez pénible en lui-même pour émouvoir à compassion. L'objet de l'utilité publique et privée le rend intéressant : et puis , c'est la première vocation de l'honmie; il rappelle à l'esprit une idée agréable, et au cœur tous les charmes de l'âge d'or. L'imagination ne reste point froide à l'aspect du labourage et des moissons. La simplicité de la vie pastorale et champêtre a toujours

* Il y faut ajouter la chasse; encore la font-Ils al commodément, qu'ils n'en ont pas la moitié de la fatlgae ni du plaisir. Mais Je n'entame point ici cet article de, la chasse; il fournit trop pour être traité dans une note; J'aurai pcatétre occasion d'en parler ailleurs.

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quelque chose qui touche. Qu'on regarde les prés couverts de gens qui fanent et chantent, et des troupeaux épars dans l'éloignement ; insensiblement on se sent attendrir sans savoir pourquoi. Ainsi quelquefois encore la voix de la nature amollit nos cœurs farouches; et, quoiqu*on l'entende avec un regret inutile , elle est si douce , qu'on ne l'entend jamais sans plaisir.

J'avoue que la misère qui couvre les champs en certains pays où le publicain dévore les fruits de la terre , l'âpre avidité d'un fermier avare, Tinflexible rigueur d'un maître inhumain , ôtent beaucoup d'attrait k ces tableaux. Des chevaux étiques près d'expirer sous les coups, de malheureux paysans exténués de jeûnes, excédés de fatigue et couverts de haillons, des hameaux de masures, offrent un triste spectacle k la vue : on a presque regret d'être homme, quand on songe aux malheureux dont il faut manger le sang. Mais quel charme de voir de bons et sages régisseurs faire de la culture de leurs terres l'instrument de leurs bienfaits, leurs amusements, leurs plaisirs; verser à pleines mains les dons de la Providence ; engraisser tout ce qui les entoure, hommes et bestiaux, des biens dont regorgent leurs granges, leurs caves , leurs greniers ; accumuler l'abondance et la joie autour d'eux, et faire du travail qui les enrichit une fête continuelle I Conmient se dérober k la douce illusion que ces objets font naître? On oublie son siècle et ses contemporains ; on se transporte.au temps des patriarches ; on veut mettre soi-même la main à l'œuvre, partager les travaux rustiques et le bonheur qu'on y voit attaché. O temps de l'amour et de l'innocence , où les femmes étaient tendres et modestes, où les hommes étaient simples et vivaient contents! 0 Rachell fille charmante et si constanunent aimée, heureux celui qui pour t'obtenir ne regretta pas quatorze ans d'esclavage 1 1 O douce élève de Noèmi ! heureux le bon vieillard

' Qinin, chap. xxix.

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dont tu réchauffais les pieds et te cœur M Non , Jamais la beauté ne règne avec plus d'empire qu'au milieu des soins champêtres. C'est la que les grâces sont sur leur trône , ' que la simplicité les pare, que la gaité les anime, et qu'il faut les adorer malgré soi. Pardon, milord; je reviens à nous.

Depuis un mois les chaleurs de Pautomne apprêtaient d'heureuses vendanges ; les premières gelées en ont amené l'ouverture > ; le pampre grillé, laissant la grappe à découvert, étale aux yeux les dons du père Lyée, et semble inviter les mortels à s'en emparer. Toutes les vignes chargées de ce fruit bienfaisant que le ciel offre aux infortunés pour leur faire oublier leur misère ; le bruit des tonneaux, des cuves, des légrefass ^ qu'on relie de toutes paris; le chant des vendangeuses dont ces coteaux retentissent ; la marche continuelle de ceux qui portent la vendange au pressoir; le rauque son des instruments rustiques qui les anime au travail ; l'aimable et touchant tableau d'une allé grosse générale qui semble en ce moment étendue sur la face de la terre; enfin le voile de brouillard que le soleil élève au matin comme une toile de théâtre pour découvrir k l'œil un si charmant spectacle : tout conspire à lui donner un air de fête; et cette fête n'en devient que plus belle à la réflexion , quand on songe qu'elle est la seule oii les hommes aient su joindre l'agréable à l'utile.

M. de Wolmar , dont ici le meilleur terrain consiste en vignobles, a fait d'avance tous les préparatifs nécessaires. Les cuves, le pressoir, le cellier, les futailles, n'attendaient que la douce liqueur pour laquelle ils sont desti* nés. Madame de Wolmar s'est chargée de la récolte; le choix des ouvriers, Tordre et la distribution du travail, la regardent. Madame d'Orbe préside aux festins de ven-

> Rura. cbap. xi, m , iv.

3 Od vendange fort tard dans le pays de Vaud . parce que la principale récolte est en vins blancs . et que la gelée leur est salutaire. ^ Sorte de fondre ou de grand tonneau du pajs.

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dange et au salaire des jouroaliers, selon la police établie., dont les lois ne s'enfreignent jamais ici. Mon inspection k moi est de faire observer au pressoir les directions de Julie, dont la tête ne supporte pas la vapeur des cuves; et Claire n'a pas manqué d'applaudir k cet emploi, comme étant tout k fait du ressort d'un buveur.

Les tâches ainsi partagées, le métier commun pour remplir les vides est celui de vendangeur. Tout le monde est sur pied de grand matin : on se rassemble pour aller k la vigne. Madame d'Orbe, qui n'est jamais assez occupée au gré de son activité, se charge, pour surcroit, de faire avertir et tancer les paresseux, et je puis me vanter qu'elle s'acquitte envers moi de ce soin avec une maligne vigilance. Quant au vieux baron, tandis que nous travaillons tous, il se promène avec un fusil , et vient de temps en temps m'ôter aux vendangeuses pour aller avec lui tirer des grives, k quoi Ton ne manque pas de dire que je l'ai secrètement engagé ; si bien que j'en perds peu k peu le nom de philosophe pour gagner celui de fainéant , qui dans te fond n'en diffère pas de beaucoup.

Vous voyez, par ce que je viens de vous marquer du baron, que notre réconciliation est sincère, et que Wolmar a lieu d'être content de sa seconde épreuve ^. Moi, de la haine pour le père de mon amiel Non, quand j'aurais été son fils, je ne l'aurais pas plus parfaitement honoré.

■ Ceci s'entendra mieux par Textralt suivant d'une lettre de Julie qui n'est pas dans ce recueil :

« Voilà, me dit M. de Wolmar en me tirant à part » la seconde épreuve que M je lui destinais. S'il n'eût pas caressé votre père , Je me serais défié de lui. » Hais, dis-Je» comment concilier ces caresses et votre épreuve avec l'antlpa- » thie que vous avez vons-méme trouvée entre eux? Elle n'existe plus » reprlt- » 11; les préjugés de votre père ont fait à Saint-Prenx tout le mal qu'Us poun valent lui (aire; Il n'en a plus rien à craindre, il ne les hait plus, il les » plaint. Le baron , de son côté , ne le craint plus : il a le cœur bon ; U sent » qu'il lui a fait bien du mal, U en a pitié. Je vois qu'ils seront fort bien » ensemble , et se verront avec plaisir ; aussi . dès cet instant . Je compte sur I* lui tout i fait, t

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£n vérité je ne connais point d'homme plus droit, plus franc, plus généreux, plus respectable a tous égards que ce bon gentiibonmie. Mais la bizarrerie de ses préjugés est étrange. Depuis qu'il est sûr que je ne saurais lui appartenir, il n'y a sorte d'honneur qu'il ne me fasse; et pourvu que je ne sois pas son gendre , il se mettrait volontiers audessous de moi. La seule chose que je ne puis lui pardonner, c'est , quand nous sommes seuls, de railler quelquefois le prétendu philosophe sur ses anciennes leçons. Ces plaisanteries me sont amères, et je les reçois toujours fort mal ; mais il rit de ma colère, et dit : Allons tirer des grives, c'est assez pousser d'arguments. Puis il crie en passant : Claire, Claire, un bon souper a ton maître, car je vais lui faire gagner de l'appétit. En effet, à son âge il court les vignes avec son fusil tout aussi vigoureusement que moi, et tire incomparablement mieux. Ce qui me venge un peu de ses railleries, c'est que devant sa fille il n'ose plus souffler; et la petite écolière n'en impose guère moins a son père même qu'a son précepteur. Je reviens à nos vendanges.

Depuis huit jours que cet agréable travail nous occupe, on est à peine a la moitié de l'ouvrage. Outre les vins destinés pour la vente et pour les provisions ordinaires, lesquels n'ont d'autre façon que d'être recueillis avec soin, la bienfaisante fée en prépare d'autres plus fins pour nos buveurs ; et j'aide aux opérations magiques dont je vous ai parlé , pour tirer d'un môme vignoble des vins de tous les pays. Pour l'un , elle fait tordre la grappe quand elle est mûre . et la laisse flétrir au soleil sur la souche ; pour l'autre, elle fait égrapper le raisin et trier les grains avant de les jeter dans la cuve; pour un autre, elle fait cueillir avant le lever du soleil du raisin rouge, et le porter doucement sur le pressoir couvert encore de sa fleur et de sa rosée , pour en exprimer du vin blanc. Elle prépare un vin de liqueur en mêlant dans les tonneaux du moût réduit en sirop sur le feu; un vin sec, en l'empêchant de

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cuver ; uii vin d'absinthe pour Festomac i ; un vin muscat avec des simples. Tous ces vins différents ont leur apprêt particulier; toutes ces préparations sont saines et naturelles : c'est ainsi qu'une économe industrie supplée a la diversité des terrains , et rassemble vingt climats en un seul.

Vous ne sauriez concevoir avec quel zèle, avec quelle gaité tout cela se fait. On chante, on rit toute la journée , et le travail n'en va que mieux. Tout vit dans la plus grande familiarité; tout le monde est égal, et personne ne s'oublie. Les dames sont sans airs ; les paysannes sont décentes, les hommes badins et non grossiers.

C'est à qui trouvera les meilleures chansons, à qui fera les meilleurs contes, à qui dira les meilleurs traits. L'union même engendre les folâtres querelles ; et l'on ne s'agace mutuellement que pour montrer combien on est sûr les uns des autres. On ne revient point ensuite faire chez soi les messieurs ; on passe aux vignes toute la journée : Julie y a fait faire une loge où l'on va se chauffer quand on a froid , et dans laquelle on se réfugie en cas de pluie. On dîne avec les paysans et a leur heure, aussi bien qu'on travaille avec eux. On mange avec appétit leur soupe un peu grossière , mais bonne , saine, et chargée d'excellents légumes. On ne ricane point orgueilleusement de leur air gauche et de leurs compliments rustauds; pour les mettre à leur aise, on s'y prête sans affectation. Ces complaisances ne leur échappent pas, ils y sont sensibles; et, voyant qu'on veut bien sortir pour eux de sa place, ils s'en tiennent d'autant plus volontiers dans la leur. A dîner, on amène les enfants, et ils passent le reste de la journée a la vigne. Avec quelle joie ces bons villageois les voient arriver! O bienheureux enfants I disent-ils en les pressant dans leurs bras robustes, que le bon Dieu pro-

< En Suisse on boit beaucoup de vin d'absinthe ; et en général , comme les herbes des Alpes ont plus de vertu que dans Iqs plaines , on y fait plus d*uyge des infusions.

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longe vos jours aux dépens des nôtres ! ressemblez à vos pères et mères ^ et soyez comme eux la bénédiction du pays! Souvent, en songeant que la plupart de ces hommes ont porté les armes , et savent manier l'épée et le mous^ quet aussi bien que la serpette et la houe , en voyant Julie au milieu d'eux si charmante et si respectée recevoir, elle et ses enfants, leurs touchantes acclamations, je me rappelle rillustre et vertueuse Agrippine montrant son fils aux troupes de Germanicus. Julie 1 femme incomparable! vous exercez dans la simplicité de la vie privée le despotique empire de la sagesse et des bienfaits : vous êtes pour tout le pays un dépôt cher et sacré que chacun voudrait défendre et conserver au prix de son sang; et vous vivez plus sûrement, plus honorablement au milieu d'un peuple entier qui vous aime, que les rois entourés de tous leurs soldats.

Le soir, on revient gaiment tous ensemble. On nourrit et loge les ouvriers tout le temps de la vendange : et même le dimanche , après le prêche du soir, on se rassemble avec eux et l'on danse jusqu'au souper. Les autres jours on ne se sépare point non plus en rentrant au logis, hors le baron , qui ne soupe jamais et se couche de fort bonne heure, et Julie, qui monte avec ses enfants chez lui jusqu'à ce qu'il s'aille coucher. A cela près , depuis le moment qu'on prend le métier de vendangeur jusqu'à celui qu'on le quitte, on ue mêle plus la vie citadine à la vie rustique. Ces saturnales sont bien plus agréables et plus sages que celles des Romains. Le renversement qu'ils affectaient était trop vain pour instruire le maître ni l'esclave : mais la douce égalité qui règne ici rétablit l'ordre de la nature, forme une instruction pour les uns, une consolation pour les autres, et un lien d'amitié pour tous*.

i SI de là oalt an commun état de fêle , non moins doox h ceux qui descendent qu'à ceux qui montent , ne s'ensuit-il pas que tous les états sont pres' ue Indifférents par eux-mêmes, pourvu qu'on puisse et qu'on veuille tpt

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Le lieu d'assemblée est une salle à Fanlique avec une grande cheminée où l'on fait bon feu. La pièce est éclairée de trois lampes, auxquelles M. de Wolmar a seulement fait ajouter des capuchons de fer-blanc pour intercepter la fumée et réfléchir la lumière. Pour prévenir l'envie et les regrets , on tâche de ne rien étaler aux yeux de ces bonnes gens qu'ils ne puissent retrouver chez eux, de ne leur montrer d'autre opulence que le choix du bon dans les choses communes, et un peu plus de largesse dans la distribution. Le souper est servi sur deux longues tables. Le luxe et l'appareil des festins n'y sont pas , mais l'abondance et la joie y sont. Tout le monde se met a table , maîtres, journaliers, domestiques; chacun se lève indifféremment pour servir , sans exclusion , sans préférence , et le service se fait toujours avec grâce et avec plaisir.. On boit a discrétion ; la liberté n'a point d'autres bornes que l'honnêteté. La présence de maîtres si respectés eootient tout le monde, et n'empêdie pas qu'on ne soit à s(mi aise et gai. Que s'il arrive h quelqu'un de s'oublier, on ne trouble point la fête par des réprimandes, mais il est congédié sans rémission dès le lendemain.

Je me prévaut aussi des plaisirs du pays et de la saison. Je reprends la liberté de vivre à la valaisanne , et de boire assez souvent du vin pur; mais je n'en bois point qui n^ait été versé de la main d'une des deux cousines. Elles se chargent de mesurer ma soif à mes forces, et de ménager ma raison. Qui sait mieux qu'elles conmient il la faut gouverner, et l'art de me l'ôter et de me la rendre? Si le travail de la journée, la durée et la gaîté du repas donnent

sortir quelquefois? Les gueni sont malheureux parce qu'ils sont toujours gueux ; les rois sont malheureux parce qu'ils sont toujours rois. Les états moyens , dont on sort plus aisément , offrent des plaisirs au-dessous et audessus de soi; Us étendent aussi les lumières de ceux qui les remplissent , en leur donnant plus de préjugés à oonnattre. et plus de degrés à comparer. VollA , ce me semble , la principale raison pourquoi c'est généralement dans les conditions'médiocres qu'on trouve les hommes les plus heureux et du meilleur scr'^

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plus de force an via versé de ces mains chéries, je laisse exhaler mes transports sans contrainte; ils n'ont plus riea que je doive taire , rien que gêne la présence du sage Wolmar. Je ne crains point que son œil éclairé lise au fond do mon cœur; et quand un tendre souvenir y veut renaître^ un regard de Claire lui donne le change, un regard de Julie m'en fait rougir.

Après le souper on veille encore une heure ou deux ea teillant du chanvre : chacun dit sa chanson tour à tour. Quelquefois les vendangeuses chantent en chœur toutes ensemble, ou bien alternativement à voix seule et en refrain. La plupart de ces chansons sont de vieilles romances dont les airs ne sont pas piquants , mais ils ont je ne sais quoi d'antique et de doux qui touche à la longue. Les paroles sont simples, naïves, souvent tristes; elles plaisent pourtant. Nous ne pouvons nous empêcher, Claire de sourire, Julie de rougir, moi de soupirer, quand nous retrouvons dans ces chansons des tours et des expressions dont nous nous sonunes servis autrefois. Alors, en jetant les yeux sur elles et me rappelant les temps éloignés, un tressaillement me prend , un poids insupportable me tombe tout à coup sur le cœur , et me laisse une impression funeste qui ne s'efface qu'avec peine. Cependant je trouve à ces veillées une sorte de charme que je ne puis vous expliquer , et qui m'est pourtant fort sensible. Celte réunion des différents états, la simplicité de celte occupation, l'idée de délassement, d'accord, de tranquillité, le sentiment de paix qu'elle porte à l'âme , a quelque chose d'attendrissant qui dispose à trouver ces chansons plus intéressantes. Ce concert des voix de femmes n'est pas non plus sans douceur. Pour moi , je suis convaincu que de toutes les harmonies il n'y en a point d'aussi agréable que le chant à l'unisson , et que s'il nous faut des accords, c'est parce que nous avons le goût dépravé. En effet, toute l'harmonie ne se trouve-t-elle pas dans un son quelconque? et

'*'y pouvons-nous ajouter sans altérer les proportions que

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la nature a établies dans la force relative des sons harmonieux? En doublant les uns et non pas les autres, en ne les renforçant pas en même rapport , n'ôtons-nous pas à l'instant ces proportions? La nature a tout fait le mieux qu'il était possible; mais nous voulons mieux faire encore^ et nous gâtons tout.

Il y a une grande émulation pour ce travail du soir aussi bien que pour celui de la journée; et la filouterie que j'y voulais employer m'attira hier un petit affront. Gomme je lie suis pas des plus adroits à teiller et que j'ai souvent des distractions , ennuyé d'être toujours noté pour avoir fait le moins d'ouvrage , je tirais doucement avec le pied des chenevottes de mes voisins pour grossir mon tas ; mais cette impitoyable madame d'Orbe s'en étant aperçue , fit signe a Julie , qui , m'ayant pris sur le fait , me tança sévèrement. Monsieur le fripon, më dit-elle tout haut, point d'injustice, môme en plaisantant; c'est ainsi qu'on s'accoutume à devenir méchant tout de bon ; et, qui pis est, a plaisanter encore*.

Voila comment se passe la soirée. Quand l'heure de la retraite approche, madame de Wolmar dit : Allons tirer le feu d'artifice. A l'instant chacun prend son paquet de chenevottes , signe honorable de son travail ; on les porte en triomphe au milieu de la cour, on les rassemble en un tas , on en fait un trophée ; on y met le feu ; mais n'a pas cet honneur qui veut : Julie l'adjuge en présentant le flambeau à celui ou celle qui a fait ce soir-lk le plus d'ouvrage ; fût-ce elle-même, elle se l'attribue sans façon. L'auguste cérémonie est accompagnée d'acclamations et de batte-

' L'homme au beurre , il me semble que cet avis vous irait asseï bien *.

* Cet homme au beurre était le comte de Lastic. Voyez dans la Correxpondance des lettres h la marquise de Meoars , au comte de Lastic et à madame d'Eptnay, du même Jour so décembre 17114. — U ert yralment singoUer que par cette note , aussi étrangère au sujet qu'inintelligible pour qui n'est pas au fait da petit éréneroent qu'elle rappelle , Rousseau ait voulu éveiller sur cet objet la curiosité du public. Il fallait que ce pot.de beurre réclamé en vain par la mère Le Vasseur. à laquelle il appartenait , lai tint bien fort au cœur ; mais cela était indigne de lui.

696 L4 NOUVELLE HÉLOlSB.

ments de mains. Les chenevoUes font un feu clair et brillant qui s'élève jusqu'aux nues , un vrai feu de joie , autour duquel on saule , on rit. Ensuite on offre à boire à toute rassemblée : chacun boit à la santé du vainqueur, et va se coucher content d*une journée passée dans le travail , la gaîté , l'innocence , et qu'on ne serait pas fâcbé de recommencer le lendemain , le surlendemain , et toute sa vie.

LETtRB VIII. — DE SAINT-PBEUX A H. DE ^OLMAR.

Jouissez, cher Wolmar, du fruit de vos soins. Recevez les hommages d'un cœur épuré , qu'avec tant de peine vous avez rendu digne de vous être offert. Jamais homme n'entreprit ce que vous avez entrepris ; jamais homme ne tenta ce que vous avez exécuté; jamais âme reconnaissante et sensible ne sentit ce que vous m'avez inspiré. La mienne avait perdu son ressort, sa vigueur, son être : vous m*avez tout rendu. J'étais mort aux vertus ainsi qu'au bonheur : je vous dois cette vie morale à laquelle je me sens renaître. O mon bienfaiteur! ô mon père! en me donnant à vous tout entier, je ne puis vous offrir , comme k Dieu même, que les dons que je tiens de vous.

Faut-il vous avouer ma faiblesse et mes craintes? Jusqu'à présent je me suis toujours défié de moi. Il n'y a pas huit jours que j'ai rougi de mon cœur et cru toutes vos bontés perdues. Ce moment fut ctniel et décourageant pour la vertu : grâce au ciel , grâce a vous , il est passé pour ne plus revenir. Je ne me crois plus guéri seulement parce que vous me le dites , mais parce que je le sens. Je n'ai plus besoin que vous me répondiez de moi; vous m'avez mis en état d'en répondre moi-même. Il m'a fallu séparer de vous et d'elle pour savoir ce que je pouvais être sans votre appui. C'est loin des lieux qu'elle habite que j'apprends à ne plus craindre d'en approcher.

J'écris a madame d'Orbe le détail de notre voyage. Je ne

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VOUS le répéterai point ici. Je veux bien que vous connaissiez toutes mes faiblesses ^ mais je n'ai pas la force de vous les dire. Cher Wolmar , c'est ma dernière faute : je m'en sens déjà si loin que je n'y songe point sans fierté ; mais l'instant en est si près encore que je ne puis l'avouer sans peine. Vous qui sûtes pardonner mes égarements, comment ne pardonneriez- vous pas la honte qu'a produite leur repentir?

Rien ne manque plus à mon bonheur; milord m'a tout dit. Cher ami , je serai donc à vous , j'élèverai donc vos enfants ! L'ainé des trois élèvera les deux autres. Avec quelle ardeur je l'ai désiré! combien l'espoir d'être trouvé digne d'un si cher emploi redoublait mes soins pour répondre aux vôtres ! combien de fois j'osai montrer ladessus mon empressement à Julie! Qu'avec plaisir j'interprétais souvent en ma faveur vos discours et les siens ! Mais , quoiqu'elle fût sensible à mon zèle et qu'elle en parût approuver Tobjet , je ne la vis point entrer assez précisément dans mes vues pour oser en parler plus ouvertement. Je sentis qu'il fallait mériter cet honneur et ne pas le demander. J'attendais de vous et d'elle ce gage de votre confiance et de votre estime. Je n'ai point été trompé dans mon espoir : mes amis, croyez-moi, vous ne serez point trompés dans le vôtre.

Vous savez qu'à la suite de nos conversations sur l'éducation de vos enfants j'avais jeté sur le papier quelques idées qu'elles m'avaient fournies et que vous approuvâtes. Depuis mon départ il m'est venu de nouvelles réflexions sur le même sujet, et j'ai réduit le tout en une espèce de système que je vous communiquerai quand je l'aurai mieux digéré , afin que vous l'examiniez à votre tour. Ce n'est qu'après notre arrivée à Rome que j'espère pouvoir le mettre en état de vous être montré. Ce système commence où finit celui de Julie , ou plutôt il n'en est que la suite et le développement ; car tout consiste à ne pas gâter l'homme de la nature en^i^propriant à la société.

700 LA NOUVELLE HBLOlSE.

J'ai recouvré ma raison par vos soins : redevenu libre et sain de cœur, je me sens aimé de tout ce4]ui m'est cher; l'avenir le plus charmant se présente à moi ; ma situation devrait être délicieuse ; mais il est dit que je n'aurai jamais l'âme en paii. En approchant du terme de notre voyage, j'y vois l'époque du sort de mon illustre ami ; c'est moi qui dois pour ainsi dire en décider. Saurai-je faire au moins une fois pour lui ce qu'il a fait si souvent pour moi? Saurai-je remplir dignement le plus grand, le plus important devoir de ma vie? Cher Wolmar, j'emporte au fond de mon cœur toutes vos leçons ; mais , pour savoir les rendre utiles , que ne puis-je de même emporter votre sagesse ! Ah I si je puis voir un jour Edouard heureux; si , selon son projet et le vôtre , nous nous rassemblons tous pour ne nous plus séparer , quel vœu me restera-t-il a faire ? Un seul , dont l'accomplissement ne dépend ni de vous , ni de moi , ni de personne au monde , mais de celui qui doit un prix aux vertus de votre épouse et compte en secret vos bienfaits.

LSTTEE IX. — DE 8AINT-PBEUX A MADAME D'OBBE.

OÙ étes-vous , charmante cousine? où êtes- vous, aimable confidente de ce faible cœur que vous partagez à tant de titres et que vous avez consolé tant de fois ? Venez ; qu'il verse aujourd'hui dans le vôtre l'aveu de sa dernière erreur. N'est-ce pas à vous qu'il appartient toujours de le purifier? et saitril se reprocher encore les torts qu'il vous a confessés? Non , je ne suis plus le même , et ce changement vous est dû : c'est un nouveau cœur que vous m'avez fait et qui vous offre ses prémices ; mais je ne me croirai délivré de celui que je quitte qu'après l'avoir déposé dans vos mains. O vous qui l'avez vu naître, recevez ses derniers soupirs I

L'eussiez-vous jamais pensé ? le moment de ma vie où je fus le plus content de moi-même fut celui où je me se-

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parai de vous. Revenu de mes longs égarements , je fixais à cet instant la tardive époque de mon retour à mes devoirs; je commençais a payer enfin les immenses dettes de Famitié , en m'arrachant d'un séjouf si chéri pour suivre un bienfaiteur, un sage, qui, feignant d'avoir besoin de mes soins , mettait le succès des siens à l'épreuve. Plus ce départ m'était douloureux, plus je m'honorais d'un pareil sacrifice. Après avoir perdu la moitié de ma vie k nourrir une passion malheureuse , je consacrais l'autre à la justifier , a rendre par mes vertus un plus digne hommage à celle qui reçut si longtemps tous ceux de mon cœur. Je marquais hautement le premier de mes jours où je ne faisais rougir de moi ni vous ni elle, ni rien de tout ce qui m'était cher.

Milord Edouard avait craint l'attendrissement des adieux , et nous voulions partir sans être aperçus; mais, tandis que tout dormait encore , nous ne pûmes tromper votre vigilante amitié. £n apercevant votre porte entr'ouverte et votre femme de chambre au guet, en vous voyant venir au-devant de nous, en entrant et trouvant une table à thé préparée, le rapport des circonstances me fit songer à d'autres temps ; et comparant ce départ a celui dont il me rappelait l'idée , je me sentis si différent de ce que j'étais alors, que , me félicitant d'avoir Edouard pour témoin de ces différences, j'espérai bien lui faire oublier a Milan l'indigne scène de Besançon. Jamais je ne m'étais senti tant de courage : je me faisais une gloire de vous le montrer ; je me parais auprès de vous de cette fermeté que vous ne m'aviez jamais vue , et je me glorifiais en vous quittant de paraître un moment à vos yeux tel que j'allais être. Cette idée ajoutait à mon courage ; je me fortifiais de votre estime ; et peut-être vous eussé-je dit adieu d'un œil sec , si vos larmes coulant sur ma joue n'eussent forcé les miennes de s'y confondre.

Je partis le cœur plein de tous mes devoirs , pénétré surtout de ceux que votre amitié m'impose , et bien ré-

solu d'employer le reste de ma vie à la mériter. Edouard, passant en revue toutes mes fautes, me remit devant les yeui un tableau qui n'était pas flatté ; et je connus , par sa juste rigueur à blâmer tant de faiblesse , qu'il craignait peu de les imiter. Cependant il feignait d'avoir cette crainte ; il me parlait avec inquiétude de son voyage de Rome et des indignes attachements qui l'y rappelaient malgré lui ; mais je jugeai facilement qu'il augmentait ses propres dangers pour m'en occuper davantage et m'éloigner d'autant plus de ceux auquel j'étais exposé.

Comme nous approchions de Villeneuve, un' laquais qui montait un mauvais cheval se laissa tomber et se fit une légère contusion à la tête. Sou maître le fit saigner, et voulut coucher là cette nuit. Ayant dîné de bonne heure, nous primes des chevaux pour aller à Bex voir la saline ; et milord ayant des raisons particulières qui lui rendaient cet examen intéressant , je pris les mesures et le dessin du bâtiment de graduation : nous ne rentrâmes à Villeneuve qu'à la nuit. Après le souper nous causâmes en buvant du punch et veillâmes assez tard. Ce fut alors qu'il m'apprit quels soins m'étaient confiés , et ce qui avait été fait pour rendre cet arrangement praticable. Vous pouvez juger de l'effet que fit sur moi cette nouvelle : une telle conversation n'amenait pas le sommeil. Il fallut pourtant enfin se coucher.

En entrant dans la chambre qui m'était destinée, je la reconnus pour la même que j'avais occupée autrefois en allant h Sion ^ A cet aspect je sentis une impression que j'aurais peine a vous rendre. J'en fus si vivement frappé, que je crus redevenir à l'instant tout ce que j'étais alors ; dix années s'effacèrent de ma vie, et tous mes malheurs furent oubliés. Hélas 1 cette erreur fut courte , et le second instant me rendit plus accablant le poids de toutes mes ancienn/es peines. Quelles tristes réflexions succédèrent a ce

^ Voyez, première partie, lettres xlii etxLiii.

PAHTIE V, LETTRE IX. 70S

premier enchantement I quelles comparaisons douloureuses s'offrirent a mon esprit ! Charmes de la première jeunesse , délices des premières amours , pourquoi yous retracer encore h ce cœur accablé d'ennuis et surchargé de lui-même ?0 temps, temps heureux ! tu n'es plus! J'aimais, j'étais aimé. Je me livrais dans la paix de l'innocence aux transports d'un amour partagé ; je sayourais a longs traits le délicieux sentiment qui me faisait vivre. La douce vapeur de l'espérance enivrait mon cœur; une extase, un ravissement, un délire, absorbait toutes mes facultés. Ah f sur les rochers de Meillerie , au milieu de l'hiver et des glaces , d'affreux abîmes devant les yeux , quel être au monde jouissait d'un sort comparable au mien?... Et je pleurais ! et je me trouvais à plaindre! et la tristesse osait approcher de moi !... Que ferai-je donc aujourd'hui que }'ai tout possédé, tout perdu?... J'ai bien mérité ma misère, puisque j'ai si peu senti mon bonheur... Je pleurais alors... Tu pleurais... Infortuné, tu ne pleures plus... tu n'as pas même le droit de pleurer... Que n'est-elle ïnorte! osai-je m'écrier dans un transport de rage ; oui , je serais moins malheureux ; j'oserais me livrer à mes douleurs ; j'embrasserais sans remords sa froide tombe ; mes regrete seraient dignes d'elle ; je dirais : Elle entend mes cris, elle voit mes pleurs ; mes gémissements la louchent , elle approuve et reçoit mon pur hommage... J'aurais au moins l'espoir de la rejoindre... Mais elle vit, elle est heureuse... Elle vit, et sa vie est ma mort, et son bonheur est mon supplice ; et le ciel, après me l'avoir arrachée, m'ôte jusqu'à la douceur de la regretter!... Elle vit, mais non pas pour moi ; elle vit pour mon désespoir. Je suis cent fois plus loin d'elle que si elle n'était plus.

Je me couchai dans ces tristes idées ; elles me suivirent durant mon sommeil, et le remplirent d'images funèbres. Les amères douleurs , les regrets , la mort , se peignirent dans mes songes , et tous les maux que j'avais soufferts reprenaient à mes yeux cent formes nouvelles pour me

704 LA NOUVELLE HÉLOlSE.

tourmenter une seconde fois. Un rêve surtout, le plus cruel de tous , s'obstinait à me poursuivre ; et de fantôme en fantôme toutes leurs apparitions confuses finissaient toujours par celui-là.

Je crus voir la digne mère de votre amie dans son lit, expirante , et sa fille a genoux devant elle , fondant en larmes , baisant ses mains et recueillant ses derniers soupirs. Je revis cette scène que vous m'avez autrefois dépeinte et qui ne sortira jamais de mon souvenir. O ma mère , disait Julie d'un ton à me navrer l'âme , celle qui vous doit le jour vous l'ôte 1 Ah I reprenez votre bienfait ! sans vous il n'est pour moi qu^un don funeste. Mon enfant, répondit sa tendre mère... il faut remplir son sort.... Dieu est juste... tu seras mère à ton tour... Elle ne put achever. Je voulus lever les yeux sur elle, je ne la vis plus. Je vis Julie k sa place; je la vis, je la reconnus, quoique son vis;ige fût couvert d'un voile. Je fais un cri ; je m'élance pour écarter le voile , je ne pus l'atteindre; j'étendais les bras, je me tourmentais, et ne touchais rien. Ami, calme-toi , me dit-elle d'une voix faible : le voile redoutable me couvre, nulle main ne peut l'écarter. A ce mot je m'agite et fais un nouvel effort : cet effort me réveille ; je me trouve dans mon lit , accablé de fatigue, et trempé de sueur et de larmes.

Bientôt ma frayeur se dissipe, l'épuisement me rendort : le même songe me rend les mômes agitations ; je m'éveille, et me rendors une troisième fois. Toujours ce spectacle lugubre, toujours ce même appareil de mort; toujours ce voile impénétrable échappe à mes mains, et dérobe k mes yeux l'objet expirant qu'il couvre.

A ce dernier réveil ma terreur fut si forte, que je ne la pus vaincre étant éveillé. Je me jette à bas de mon lit sans savoir ce que je faisais. Je me mets à errer par la chambre, effrayé conmie un enfant des ombres de la nuit, croyant me voir environné de fantômes, et Toreille encore frappée de cette voix plaintive dont je n'entendis jamais le son

PABTtfi Y, LETTBE IX. 705

Sans émotion. Le crépuscule , eu commençant d'éclairer les objets, ne fit que les transformer au gré de mon imagination troublée. Mon effroi redouble et m*ôte le jugement : après avoir trouvé ma porte avec peine, je m'enfuis de ma chambre , j'entre brusquement dans celle d'Edouard ; j'ouvre son rideau , et me laisse tomber sur son lit en m'écriant hors d'haleine : C'en est fait, je ne la re verrai plus I II s'éveille en sursaut, il saute à ses armes, se croyant surpris par un voleur. A l'instant il me re- ^^onnait, je me reconnais moi-même; et pour la seconde fois de ma vie je me vois devant lui dans la confusion que vous pouvez concevoir.

H me fit asseoir, me remettre, et parler. Sitôt qu'il sut de quoi il s'agissait , il voulut tourner la chose en plaisanterie; mais voyant que j'étais vivement frappé et que cette impression ne serait pas facile à détruire, il changea de ton. Vous ne méritez ni mon amitié ni mon estime, me dit-il assez durement : si j*avais pris pour mon laquais le quart des soins que j'ai pris pour vous, j'en aurais fait un homme ; mais vous n'êtes rien. Ah I lui dis-je, il est trop vrai. Tout ce que j'avais de bon me venait d'elle : je ne la reverrai jamais; je ne suis plus rien. Il sourit, et m'embrassa. Tranquillisez-vous aujourd'hui , me dit-il ; demain vous serez raisonnable : je me charge de l'événement. Après cela , changeant de conversation , il me proposa de partir. J'y consentis. On fit mettre les chevaux, nous nous habillâmes. En entrant dans la chaise, milord dit un mot à l'oreille du postillon , et nous partîmes.

Nous marchions sans rien dire. J'étais si occupé de mon funeste rêve, que je n'entendais et ne voyais rien : je ne fis pas même attention que le lac, qui la veille était a ma droite , était maintenant à ma gauche. Il n'y eut qu'un bruit de pavé qui me tira de ma léthargie, et me fit apercevoir avec un étennement facile à comprendre que nous rentrions dans Clarens. A trois cents pas de la grille, milord fit arrêter, et me tirant à l'écart : Vous voyez, me

706 |«4 NOUVSLLB HBLOiSB.

dil-îl, mon projet; il n'a pas besoin d'explication. Allez, visionnaire, ajouta-t-il en me serrant la main , allez la revoir. Heureux de ne montrer vos folies qu'à des gens qui vous aiment! Hâtez-vous , je vous attends; mais surtout ne revenez qu'après avoir déchiré ce fatal voile tissu dans votre cerveau.

Qu'aurais-je dit? Je partis sans répondre. Je marchais d'un pas précipité que la réflexion ralentit en approchant de la maison. Quel personnage allais-je faire? conunent oser me montrer? de quel prétexte couvrir ce retour imprévu? avec quel front irais-je alléguer mes ridicules. ^ terreurs et supporter le regard méprisant du généreux Wolmar? Plus j'approchais , plus ma frayeur me paraissait puérile , et mon extravagance me faisait pitié. Cependant un noir pressentiment m'agitait encore, et je ne me sentais point rassuré. J'avançais toujours, quoique lentement , et j'étais déjà près de la cour, quand j'entendis ouvrir et refermer la porte de l'Elysée. N'en voyant sortir personne , je fis le tour en dehors , et j'allai par le rivage côtoyer la volière autant qu'il me fut possible. Je ne tardai pas de juger qu'on en approchait. Alors prêtant l'oreille, je vous entendis parler toutes deux; et, sans qu'il me fût possible de distinguer un seul mot, je trouvai dans le son de votre voix je ne sais quoi de languissant et de tendre , qui me donna de l'émotion , et dans la sienne un accent affectueux et doux à son ordinaire, mais paisible et serein, qui me remit à l'instant, et qui fit le vrai réveil de mon rêve.

Sur-le-champ je me sentis tellement changé que je me moquai de moi-même et de mes vaines alarmes. En songeant que je n'avais qu'une haie et quelques buissons à franchir pour voir pleine de vie et de santé celle que j'avais cru ne revoir jamais, j'abjurai pour toujours mes craintes, mon effroi , mes chimères , et je me déterminai sans peine à repartir, même sans la voir. Claire, je vous le jure, non-seulement je ne la vis point, mais je m'en re-

PABTIE y , LBTTBS X. 707

tournai fier de ne l'avoir point vue, de i^'avoir pas été faible et crédule jusqu'au bout, et d'avoir au moins rendu cet honneur à l'ami d'Edouard dé le mettre au-dessus d'un songe.

Voila, chère cousine , ce que j'avais à vous dire et le dernier aveu qui me restait à vous faire. Le détail du reste de notre voyage n'a plus rien d'intéressant : il me suffit de vous protester que depuis lors non-seulement mllord est content de moi , mais que je le suis encore plus moi-même qui sens mon entière guérison bien mieux qu'il ne la peut voir. De peur de lui laisser une défiance inutile, je lui ai caché que je ne vous avais point vues. Quand il me demanda si le voile était levé , je l'affirmai sans balancer, et nous n'en avons plus parlé. Oui, cousine , il est levé pour jamais ce voile dont ma raison fut longtemps offusquée. Tous mes transports inquiets sont éteints : je vois tous mes devoirs , et je les aime. Vous m'êtes toutes deux plus chères que jamais; mais mon cœur ne distingue plus l'une de l'autre et ne sépare point les inséparables.

Nous arrivâmes avant-hier à Milan : nous en repartons après-demain. Dans huit jours nous comptons être a Rome , et j'espère y trouver de vos nouvelles en arrivant. Qu'il me tarde de voir ces deux étonnantes personnes qui troublent depuis si longtemps le repos du plus grand des hommes! O Julie 1 ô Claire! il faudrait votre égale pour mériter de le rendre heureux.

LETTBE X. — DE MADAME d'ORBE A SAINT-PBEUX-

Nous attendions tous de vos nouvelles avec impatience, el je n'ai pas besoin de vous dire combien vos lettres ont fait de plaisir a la petite communauté; mais ce que vous ne devinerez pas de même, c'est que, de toute la maison, je suis peut-être celle qu'elles ont le moins réjouie. Ils

708 L\ NOUVELLE HÉLOTSE.

ont tous appris que vous aviez heureusement passé les Alpes ; moi , j*ai songé que vous étiez au delà.

A regard du détail que vous m'avez fait , nous n'en avons rien dit au baron, ^t j'en ai passé a tout le inonde quelques soliloques fort inutiles. M. de Wolmar a eu l'honnêteté de ne faire que se moquer de vous; mais Julie n'a pu se rappeler les derniers moments de sa mère sans de nouveaux regrets et de nouvelles larmes. Elle n'a remarqué de votre rêve que ce qui ranimait ses douleurs.

Quant a moi, je vous dirai, mon cher maître, que je ne suis plus surprise de vous voir en continuelle admiration de vous-même, toujours achevant quelque folie, et toujours commençant d'être sage ; car il y a longtemps que vous passez votre vie à vous reprocher le jour de là veille et à vous applaudir pour le lendemain.

Je vous avoue aussi que ce grand effort de courage, qui, si près de nous, vous a fait retourner comme vous étiez venu, ne me paraît pas aussi merveilleux qu'à vous. Je le trouve plus vain que sensé, et je crois qu'à tout prendre j'aimerais autant moins de force avec un peu plus de raison. Sur cette manière de vous en aller, pourrait-on vous demander ce que vous êtes venu faire? Vous avez eu honte de vous montrer, et c'était de n'oser vous montrer qu'il fallait avoir honte; comme si la douceur de voir ses amis n'effaçait pas cent fois le petit chagrin de leur raillerie! N'étiez-vous pas trop heureux de venir nous offrir votre air effaré pour nous faire rire? Eh bien donc ! je ne me suis pas moquée de vous alors, mais je m'en moque tant plus aujourd'hui, quoique, n'ayant pas le plaisir de vous mettre en colère, je ne puisse pas rire de si bon cœur.

Malheureusement, il y a pis encore, c'est que j'ai gagné toutes vos terreurs sans me rassurer comme vous. Ce rêve a quelque chose d'effrayant qui m*inquiète et m'attriste malgré que j*en aie. En lisant votre lettre je blâmais vos

PABTIB y, LSTTBB X. 709

agitations; en la finissant j'ai blâmé votre sécurité. L'on ne saurait voir à lalois pourquoi vous étiez ému, et pourquoi vous êtes devenu si tranquille. Par quelle bizarrerie avcz-vous gardé les plus tristes pressentiments jusqu'au moment où vous avez pu les détruire et ne l'avez pas voulu? Un pas, un. geste, un mot, tout était fini. Vous vous étiez alarmé sans raison , vous vous êtes rassuré de même; mais vous m'avez transmis la frayeur que vous n'avez plus ; et il se trouve qu'ayant eu de la force une seule fois en votre vie, vous l'avez eue à mes dépens. Depuis votre fatale lettre un serrement de cœur ne m'a pas quittée : je n'approche point de Julie sans trembler de la perdre; à chaque instant, je crois voir sur son visage la pâleur de la mort; et ce matin la pressant dans mes bras, je me suis sentie en pleurs sans savoir pourquoi. Ce voile! ce voile I... il a je ne sais quoi de sinistre qui me trouble chaque fois que j'y pense. Non, je ne puis vous pardonner d'avoir pu l'écarter sans l'avoir fait, et j'ai bien peur de n'avoir plus désormais un moment de contentement que je ne vous revcue auprès d'elle. Convenez aussi qu'après avoir si longtemps parlé de philosophie, vous vous êtes montré philosophe a la fin bien mal a propos. Ah ! rêvez, et voyez vos amis ; cela vaut mieux que de les fuir et d'être un sage.

Il paraît, par la lettre de milord à M. de Wolmar, qu'il songe sérieusement a venir s'établir avec nous. Sitôt qu'il aura pris son parti la-bas et que son cœur sera décidé , revenez tous deux heureux et fixés ; c'est le vœu de la petite communauté , et surtout celui de votre amie

Claibe d'Obbe.

P, S, Au reste , s'il est vrai que vous n'avez rien entendu de notre conversation dans TÉlysée, c'est peut-être tant mieux pour vous : car vous me savez assez alerte pour voir les gens sans qu'ils m'aperçoivent, et assez maligne pour persifler les écouteurs.

710 tA NOUVELLE HÉLOÎSE.

LETTHB XL— 'PB M. DE WOLMAE A SAlNT-PfiÉUX.

J'écris à milord Éikwaurd» et je lai parie de vous si au long qu'il ne me reste , en vous écrivant à vous-môme ^ qu'à vous renvoyer à sa lettre. La vôtre exigerait peutêtre de ma part un retour d'honnêtetés : mais vous appeler dans ma famille, vous traiter en frère, en ami, faire votre soeur de celle qui fut votre amante, vous remettre l'autorité paternelle sur mes enfants, vous confier mes droits après avoir usurpé les vôtres; voilà les compliments dont je vous ai cru digne. De votte part, si vous justifiez ma conduite et mes soins, vous m'aurez assez loué. J*ai tâché de vous honorer par mon estime ; honorez-moi par vos vertus. Tout autre éloge doit être banni d'entre nous.

Loin d'être surpris de vous voir frappé d'un songe, je ne vois pas trop pourquoi vous vous reprochez de l'avoir été. Il me semble que pour un homme à systèmes, ce n'est pas une si grande affaire qu'un rêve de plus.

Mais ce que je vous reprocherais volontiers, c'est moins l'effet de votre songe que son espèce, et cela^par une raison fort différente de celle que vous pourriez penser. Un tyran fit autrefois mourir un homme qui, dans un songe, avait cru le poignarder ^ Rappelez-vous la raison qu'il donna de ce meurtre, et faites-vous-en l'application. Quoi! vous allez décider du sort de vo)re ami , et vous songez à vos anciennes amours ! Sans les conversations du soir précédent , je ne vous pardonnerais jamais ce rêvé-là. Pensez le jour à ce que vous allez faire à Rome, vous songerez moins la nuit à ce qui s'est fait à Vevay.

La Fanchon est malade; cela tient ma femme occupée et lui ôte le temps de vous écrire. Il y a ici quelqu'un qui

1 PI.UTARQUE . Vie de Denys. Montesquieu rapporte aiasi ce trait : « Un » Marsyas songea qu'il coupait la gorge à Denys. Celui-ci ie fit mourir, disant » qu'il n'y aurait pas songé la nuit s'il n'y rût pensé le Jour. » Esprit de* ois, Hv. XII. chap- IX.

PÀHTlfi V, LETTRE XU, 7H

supplée volontiers à ce soin. Heureux jeune. homme ! tout conspire à votre bonheur ; tous les prix de la vertu vous recherchent pour vous forcer à les mériter. Quant à celui de mes bienfaits, n'en chargez personne que vous-même; e*est de vous seul que je l'attends.

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