‹ Julie (volume 2)Chapitre 139 sur 187 · LETTRE XII. — DE SAINT-PBEUX A M. DE WOLMAB · texte numérisé non relu

LETTRE XII. — DE SAINT-PBEUX A M. DE WOLMAB

Que cette lettre demeure entre vous et moi; qu'un pro^ fond secret cache à jamais les erreurs du plus vertueux des hommes. Dans quel pas dangereux je me trouve engagé! O mon sage et bienfaisant ami, que n'ai-je tous vos conseils dans la mémoire comme j'ai vos bontés dans le cœur! Jamais je n'eus si grand besoin de prudence, et jamais la peur d'en manquer ne nuisit tant au peu que j'en ai. Ah 1 où sont vos soins paternels? où sont vos leçons, vos lumières? que deviendrai-je sans vous? Dans ce moment de crise , je donnerais tout l'espoir de ma vie pour vous avoir ici durant huit jours.

Je me suis trompé dans toutes mes conjectures ; je n'ai fait que des fautes jusqu'à ce moment. Je ne redoutais que la marquise : après l'avoir vue, effrayé de sa beauté, de son adresse, je m'efforçais d'en détacher tout & fait l'âme noble de son ancien amant. Charmé de le ramener du côté d'où je ne voyais rien a craindre, je lui parlais de Laureavec l'estime et l'admiration qu*elle m'avait inspirée; en relâchant son plus fort attachement par l'autre, j'espérais les rompre enfin tous les deux.

Il se prêta d^abord à mon projet , il outra même la complaisance; et voulant peut-être punir mes importunités par un peu d'alarmes , il affecta pour Laure encore plus d'empressement qu'il ne croyait en avoir. Que vous dirai-je aujourd'hui ? Son empressement est toujours le même, mais il n'affecte plus rien. Son cœur, épuisé par tant de combats , s'est trouvé dans un état de faiblesse dont elle a profité. Il serait difficile à tout autre de feindre Ion?-

713 LA NOUYBLLB HÉLOiSE.

teiD|>s de ramour auprès d'elle; jugez pour Fobjet m^e de la passion qui la consume. Eu vérité , Ton ne peut voir cette infortunée sans être touché de son air et de sa figure; une impression de langueur et d'abattement qui ne quitte point son charmant visage, en éteignant la vivacité de sa physionomie, la rend plus intéressante; et, comme les rayons du soleil échappés k travers les nuages , ses yeux ternis par la douleur lancent des feux plus piquants. Son humiliation môme a toutes les grâces de la modestie : en la voyant on la plaint, en l'écoutant on l'honore : enfin je dois 4]ire, k la justification de mon ami , que je ne connais que deux hommes au monde qui puissent rester sans risque auprès d'elle.

Il s'égare , ô Wolmar 1 je le vois , je le sens , je vous l'avoue dans l'amertume de mon cœur. Je frémis en songeant jusqu'où son égarement peut lui faire oublier ce qu'il est et ce qu'il se doit. Je tremble que cet intrépide amour de la vertu, qui lui fait mépriser l'opinion publique, ne le porte à l'autre extrémité, et ne lui fasse braver encore les lois sacrées de la décence et de Thonnételé. Edouard Bomston faire un tel mariage!... vous concevez!... sous les yeux de son amil... qui le permet!... qui le souffre et qui lui doit toi !... Il faudra qu'il m'arrache le cœur de sa main avant de la profaner ainsi.

Cependant que faire? conunent me comporter? Vous connaissez sa violence, on ne gagne rien avec lui par les discours, et les siens depuis quelque temps ne sont pas propres à calmer mes craintes. J'ai feint d'abord de ne pas Tentendre; j'ai fait indirectement parler la raison en maximes générales : k son tour il ne m'entend point. Si j'essaie de le toucher un peu plus au vif, il répond des sentences , et croit m'a voir réfuté; si j'insiste, il s'emporte, prend un ton qu'un ami devrait ignorer et auquel l'amitié ne sait point répondre. Croyez que je ne suis en cette occasion ni craintif ni timide; quand on est dans son devoir, on n'est que trop tenté d'être fier : mais il ne s'agit pas ici

PÀBTIB V, LSTTBE XH. 713

de fierté, il s'agit de réussir, et de fausses tentatives peuiwnt nuire aui meilJeurs moyens. Je n'ose presque entrer avec lui dans aucune discussion ; car je sens tous les jours la vérité de Tavertissement que vous m'avez donné, qu'il est plus fort que moi de raisonnement, et qu'il ne faut point l'enflammer par la dispute.

Il paraît d'ailleurs un peu refroidi pour moi ; on dirait que je Tinquiète. Combien , avec tant de supériorité à tous égards, un homme est rabaissé par un moment de faiblesse 1 Le grand , le sublime Edouard a peur de son an^i , de sa créature, de son élève I il semble même , par quelques mots jetés sur le choix de son séjour s'il ne se marie pas , vouloir tenter ma fidélité par mon intérêt. Il sait bien que je ne dois ni ne veux le quitter. 0 Wolmarl je ferai mon devoir, et suivrai partout mon bienfaiteur. Si j'étais lâche et vil , que gagnerais-je à ma perfidie? Julie et son digne époux confieraient-ils leurs enfants à un traître?

Vous m'avez dit souvent que les petites passions ne prennent jamais le change, et vont toujours à leur fin, mais qu'on peut armer les grandes contre elles-mêmes. J'ai cru pouvoir ici faire usage de cette maxime. £n effet, la compassion, le mépris des préjugés , l'habitude , tout ce qui détermine Edouard en cette occassion échappe à force de petitesse, et devient presque inattaquable; au lieu que le véritable amour est inséparable de la générosité, et que par elle ou a toujours sur lui quelque prise. J'ai tenté cette voie indirecte, et je ne désespère pas du succès. Ce moyen parait cruel; je ne l'ai pris qu'avec répugnance. Cependant , tout bien pesé , je crois rendre service à Laure elle-même. Que ferait-elle dans Tétat auquel elle peut monter, qu'y montrer son ancienne ignominie? mais qu'elle peut être grande en demeurant ce qu'elle est! Si je connais bien cette étrange fille, elle est faite pour jouir de son sacrifice plus que du rang qu'elle doit refuser.

Si celte ressource me manque, il m'en reste une de la part du gouvernement à cause de la religion; mais ce

714 LA NOUVBLLE HBLOÎSB.

moyen ne doit être employé qu'à la dernière extrémité et au défaut de tout autre : quoi qu'il en soit, je n'en veux épargner aucun pour prévenir une alliance indigne et déshounête. O respectable Wolmar! je suis jaloux de votre estime durant tous les moments de ma vie. Quoi que puisse vous écrire Edouard , quoi que vous puissiez entendre dire, souvenex-vous qu'h quelque prix que ce puisse être, tant que mon cœur battra dans ma poitrine, jamais Lanretta Pisatma ne sera lady Bomston.

Si vous approuvez mes mesures, cette lettre n'a pas besoin de réponse. Si je me trompe , instruisez-moi ; mais hâtez-vous, car il n'y a pas un moment a perdre. Je ferai mettre l'adresse par une main étrangère. Faites de même en me répondant. Après avoir examiné ce qu'il faut faire, brûlez ma lettre et oubliez ce qu'elle contient. Voici le premier et le seul secret que j'aurai eu de ma vie à cacher aux deux cousines : si j'osais me fier davantage à mes lumières, vous-même n'en sauriez jamais rien *.

lettfib xiii. — db m4damb db wolmab a madamb d'oebb.

Le courrier d'Italie semblait n'attendre pour arriver que le moment de ton départ, comme pour te punir de ne l'avoir différé qu'à cause de lui. Ce n'est pas moi qui ai fait cette jolie découverte , c'est mon mari qui a remarqué qu'ayant fait mettre les chevaux k huit heures, tu tardas de partir jusqu'à onze, non pour l'amour de nous, mais après avoir demandé vingt fois s'il en était dix , parce que c'est ordinairement l'heure où la poste passe.

Tu es prise, pauvre cousine ; tu ne peux plus t'en dédire. Malgré l'augure de la Chaillot , cette Glaire si folle , ou plu-

I Pour bien entendre cette lettre et la troisième de la sixième partie , il fuadralt savoir les aventares de milord Edouard , et J'avais d'abord résolu de les ajouter à ce recueil. En y repensant . Je n'ai pu me résoudre À gâter 1» simplicité de l'histoire de deux amants par le romanesque de la sienne. H rant ^teui laiswr quelque chose à deviner au Icctenr.

PABTIE V, LETTBB XHI. 715

tôt si sage , n'a pu l'être jusqu'au bout : te voilà dans les mêmes las * dont tu pris tant de peine à me dégager, et tu n'as pu conserver pour toi la liberté que tu m'as rendue. Mon tour de rire est-il donc venu? Chère amie , il faudrait avoir ton charme et tes grâces pour savoir plaisanter comme toi, et donner à là raillerie elle-même l'accent tendre et touchant des caresses. Et puis quelle différence entre nous! De quel front pourrais-je me jouer d'un mal dont je suis la cause , et que tu t^es fait pour me l'ôter? Il n'y a pas un sentiment dans ton cœur qui n'offre au mien quelque sujet de reconnaissance; et tout, jusqu'à ta fai-^ blesse , est en toi l'ouvrage de ta vertu. Cest cela mêmequi me console et m'égaie. Il fallait me plaindre et pleurer de mes fautes ; mais on peut se moquer de la mauvaise honte qui te fait rougir d'un attachement aussi pur que toi.

Revenons au courrier d'Italie, et laissons un moment les moralités : ce serait trop abuser de mes anciens titres ; car il est permis d'endormir son auditoire, mais non pas de l'impatienter. Hé bien doncl ce courrier que je fais si lentement arriver, qu'a-t-il apporté? Rien que de bien sur la santé de nos amis , et de plus une grande lettre pour toi. Ahl bon! je te vois déjà sourire et reprendre haleine; la lettre venue te fait attendre plus patiemment ce qu'elle contôeiit.

Elle a pourtant bien son prix encore, même après s'être fait désirer; car elle respire une si... Mais je ne veux te parler que de nouvelles, et sûrement ce que j'allais dire n'en est pas une.

Avec cette lettre, il en est venu une autre de milord Edouard pour mon mari, et beaucoup d'amitiés pour nous. Celle-ci contient véritablement des nouvelles, et d'autant moins attendues que la première n'en dit rien. Ils devaient le lendemain partir pour Naples, où milord

1 Je n'ai pas voulu laisser lacs , à ciuse de la prononciation genevoise remarquée par madame d'Orbe dans la lettre cloquième de la sUlème partie.

a quelques affaires , et d'où ils iront voir Je Vésuve. .. €on* çois-tu, ma chère, ce que cette vue a de si attrayant? Revenus k Rome, Claire, pense, imagine... Edouard est sur le point d'épouser... non, grâce au ciel , cette indigne marquise; il marque, au contraire, qu'elle est fort mal. Qui donc?... Laure, l'aimable Laure, qui... Mais pourtant... quel mariage!... Notre ami n'en dit pas ud mot. Aussitôt après ils partiront tous trois , et viendront ici prendre leurs derniers arrangements. Mon mari ne m'a pas dit quels; mais il compte toujours que Saint-Preux nous restera.

Je t'avoue que son silence m'inquiète un peu. J'ai peine à voir clair dans tout cela; j'y trouve des situations bizarres , et des jeux du coeur humain qu'on n'entend guère. Comment un homme aussi vertueux a-t-il pu se prendre d'une passion si durable pour une aussi méchante fenmie que cette marquise? comment elle-même , avec un caractère violent et cruel, a-t^Ue pu concevoir et nourrir un amour aussi vif pour un homme qui lui ressemblait si peu, si tant est cependant qu'on puisse honorer du nom d'amour une fureur capable d'inspirer des crimes? Conmient un jeune cœur aussi généreux, aussi tendre, aussi désintéressé que celui de Laure, a-t-il pu supporter ses premiers désordres? comment s'en est-il retiré par ce penchant trompeur fait pour égarer son sexe? et comment l'amour, qui perd tant d'honnêtes femmes, a-t-il pu venir à bout d'en faire une? Dis-moi, ma Claire; désunir deux cœurs qui s'aimaient sans se convenir; joindre ceux qui se convenaient sans s'entendre; faire triompher l'amour de l'amour même; du sein du vice et de l'opprobre tirer le bonheur et la vertu ; délivrer son ami d'un monstre en lui créant pour ainsi dire une compagne... infortunée, il est vrai, mais aimable, honnête même, au moins si, comme je l'ose croire, on peut le redevenir : dis, celui qui aurait fait tout cela serait-il coupable? celui qui l'aurait souffert serait-il k blâmer?

PABTIE V, LBTTRE XIII. 717

Lady B<Hn8ton viendra donc ici 1 ici ! mon ange! Qu'en penses-tu? Après tout, quel prodige ne doit pas être cette étonnante fille que son éducation perdit , que son cœur a sauvée , et pour qui Tamour fut la route de la vertu ! Qui doit plus Tadmirer que moi qui fis tout le contraire, et que mon penchant seul égara quand tout concourait a me bien conduire? Je m'avilis moins, il est vrai; mais me suis-je élevée comme elle? ai-je évité tant de pièges et fait tant de sacrifices? Du dernier degré de la honte elle a su remonter an premier degré de l'honneur ; elle est plus respectable cent fois que si jamais elle n'eût été coupable. Elle est sensible et vertueuse : que lui faut-il de plus pour nous ressembler? S'il n'y a point de retour aux fautes de la jeunesse, quel droit ai-je à plus d'indulgence? devant qui dois-je espérer de trouver grâce? et k quel honneur pourrais-je prétendre en refusant de l'honorer?

Hé bien 1 cousine, quand ma raison me dit cela , mon cœur en murmure ; et, sans que je puisse expliquer pourquoi , j'ai peine a trouver bon qu'Edouard ait fait ce mariage et que son ami s'en soit mêlé. O l'opinion \ l'opinion I qu'on a de peine a secouer son joug 1 toujours elle nous porte à l'injustice : le bien passé s'efface par le mal présent ; le mal passé ne s'effacera-tril jamais par aucun bien ?

Tai laissé voir a mon mari mon inquiétude sur la conduite de Saint-Preux dans cette affaire. 11 semble , ai-je dit, avoir honte d'en parler à ma cousine. Il est incapable de lâcheté, mais il est faible... trop d'indulgence pour les fautes d'un ami... Non, m'a-tril dit, il a fait son devoir; il le fera, je le sais; je ne puis rien vous dire de plus; mais Saint-Preux est un honnôte garçon ; je réponds de lui, vous en serez contente... Claire, il est impossible que Wolmar me trompe et qu'il se trompe. Un discours si po-^ sitif m'a fait rentrer en moi-même; j'ai compris que tous mes scrupules ne venaient que de fausse délicatesse , et que, si j'étais moins vaine et plus équitable, je trouverais lady Bomston plus digne de son rang.

718 LA NOUVELLE HÉLOlSE.

Mais laissons un peu lady Bomston , et revenons a nous. Ne sens-tu point trop en lisant cette lettre que nos amis reviendront plus tôt qu'ils n'étaient attendus? et le cœur ne te dit-il rien? ne bat-il point k présent plus fort qu'à Tordinaire, ce cœur trop tendre et trop semblable au mien? ne songe-t-il point au danger de vivre familièrement avec un objet chéri , de le voir tous les jours , de loger sous le même toit? Et si mes erreurs ne m'ôtèrent point ton estime, mon exemple ne te fait-il rien craindre pour loi? Combien dans nos jeunes ans la raison, Tamitié, rhonneur, t'inspirèrent pour moi de craintes que l'aveugle amour me fit mépriser! C'est mon tour maintenant, ma douce amie; et j'ai de plus, pour me faire écouter, la triste autorité de l'expérience. Écoute-moi donc tandis qu'il est temps , de peur qu'après avoir passé la moitié de ta vie k déplorer mes fautes, tu ne passes l'autre à déplorer les tiennes. Surtout ne te fie plus a cette gaîté folâtre qui garde celles qui n'ont rien à craindre et perd celles qui sont en danger. Claire ! Claire! tu te moquais de l'amour une fois, mais c'est parce que lu ne le connaissais pas; et pour n'en avoir pas senti les traits, tu te croyais au-dessus de ses atteintes. Il se venge et rit à son tour. Apprends à te défier de sa traîtresse joie , ou crains qu'elle ne te coûte un jour bien des pleurs. Chère amie , il est temps de te montrer à toi-même ; car jusqu'ici tu ne t'eâ pas bien vue, tu t'es trompée sur ton caractère, et n'as pas su t'estimer ce que tu valais. Tu t'es fiée au discours de la Chaillot : sur ta vivacité badine elle te jugea peu sensible ; mais un cœur comme le tien était au-dessus de sa portée. La Chaillot n'était pas faite pour te connaître ; personne au monde ne t'a bien connue, excepté moi seule. Notre ami même a plutôt senti que vu ton prix. .Te t'ai laissé ton erreur tant qu'elle a pu t'être utile; à présent qu'elle te perdrait , il faut te l'ôter.

Tu es vive, et te crois peu sensible. Pauvre enfant, que tu t'abuses ! ta vivacité même prouve le contraire : n'est-ce

PAHTlfi y, LETTfiB XllI. 719

pas toujours sur des choses de sentiment qu'elle s'exerce? n^est-<;e pas de ton cœur que viennent les grâces de ton enjoûment? Tes railleries sont des signe» d'intérêt plus touchants que les compliments d'une autre : tu caresses quand tu folâtres ; tu ris, mais ton rire pénètre Tâme; tu ris, mais tu fais pleurer de tendresse y et je te vois presque toujours sérieuse avec les indifférents.

Si tu n'étais que ce que tu prétends être , dis-moi ce qui nous unirait si fort l'une à l'autre; où serait entre nous le lien d'une amitié sans exemple? par quel prodige un tel attachement serait-il venu chercher par préférence un cœur si peu capable d'attachement? Quoi! celle qui n'a vécu que pour son amie ne sait pas aimer I celle qui voulut quitter père , époux , parents et son pays, pour la suivre , ne sait préférer l'amitié à rien ! Et qu'ai-je donc fait, moi qui porte un cœur sensible? Cousine, je me suis laissé aimer ; et j'ai beaucoup fait avec toute ma sensibilité , de te rendre une amitié qui valût la tienne.

Ces contradictions t'ont donné de ton caractère l'idée la plus bizarre qu'une folle comme toi pût jamais concevoir : c'est de te croire à la fois ardente amie et froide amante. Ne pouvant disconvenir du tendre attachement dont tu te sentais pénétrée , tu crus n'être capable que de celui-là. Hors ta Julie, tu ne pensais pas que rien pût t'émouvoir au monde : comme si les cœurs naturellement sensibles .pouvaient ne l'être que pour un objet , et que , ne sachant aimer que moi , tu m'eusses pu bien aimer, moi-même 1 Tu demandais plaisamment si l'âme avait uu sexe. Non, mon enfant, l'âme n'a point de sexe; mais ses affections les distinguent , et tu commences trop à le sentir. Parce que le premier amant qui s'offrit ne t'avait pas émue, tu crus aussitôt ne pouvoir l'être; parce que tu manquais d'amour pour ton soupirant, tu crus n'en pouvoir sentir pour personne. Quand il fut ton mari , tu l'aimas pourtant, et si fort que notre intimité même en souffrit : cette âme si peu sensible sut trouver à l'amour un

T20 LA NOUVELLE HBLOÎSS.

supplément encore assez tendre pour satisfaire un honnête homme.

Pauvre cousine , c'est à toi désormais de résoudre tes propres doutes ; ei s'il est vrai

I Ch'uD freddo amante è mal siciuraL am&co * ,

j'ai grand peur d^avoir maintenant une raison de trop pour compter sur toi. Mais il faut que j'achève de te dire la-dessus tout ce que je pense.

Je soupçonne que tu as aimé , sans le savoir, bien plus tôt que tu ne crois , ou du moins que le même penchant qui me perdit t'eût séduite si je ne t'avais prévenue. Conçois-tu qu'un sentiment si naturel et si doux puisse tarder si longtemps à naître? conçois-tu qu'à l'âge où nous étions on puisse impunément se familiariser avec un jeune homme aimable, ou qu'avec tant de conformité dans tous nos goûts celui-ci seul ne nous eût pas été conmiun? Non, mon ange ; tu l'aurais aimé , j'en suis sûre , si je ne l'eusse aimé la première. Moins faible et non moins sensible, tu aurais été plus sage que moi sans être plus heureuse. Mais quel penchant eût pu vaincre dans ton âme honnête l'horreur de la trahison et de l'infidélité? L'amitié te sauva des pièges de l'amour ; tu ne vis plus qu'un ami dans Tamant de ton amie, et tu rachetas ainsi ton cœur aux dépens du mien.

Ces conjectures ne sont pas même si conjectures que tu penses ; et , si je voulais rappeler des temps qu'il faut oublier, il me serait aisé de trouver dans l'intérêt que tu croyais ne prendre qu'à moi seule , un intérêt non moins vif pour ce qui m'était cher. N'osant l'aimer, tu voulais que je l'aimasse : tu jugeas chacun de nous nécessaire au bonheur de l'autre; et ce cœur, qui n'a point d'égal au

I Ce vers est renversé de l'original ; et , n'en déplaise aux belles dames , le sens de l'auteur est plus véritable et plus beau. ' Qu'un froid amant est un peu sûr ami. Métast.

P4RTIS y, LETTRE XIIT. 721

monde, nous en chérit pîus tendrement tous les deux . Sois sûre que, sans ta propre faiblesse , tu m'aurais été moins indulgente ; mais tu tè serais reprochée sous le nom de jalousie une juste-sévérité. Tu ne te sentais pas en droit de combattre en moi le penchant qu'il eût fallu vaincre ; et, craignant d'être perfide plutôt que sage, en immolant Ion bonheur au nôtre , tu crus avoir assez fait pour la vertu.

Ma Claire, voilà ton histoire : voilà comment la tyrannique amitié me force à te savoir gré de ma honte, et à te remercier de mes torts. Ne crois pas pourtant que je veuille t'imiter en cela : je ne suis pas plus disposée à suivre ton ex^nple que toi le mien ; et comme tu n'as pas à craindre mes fautes , je n'ai plus , grâce au ciel , tes raisons d'indulgence. Qu.el plus digne usage ai-je à faire de la vertu que tu m'as rendue que de t'aider à la conserver?

Il faut donc te dire encore mon avis sur ton état présent. La longue absence de notre maître n'a pas changé tes dispositions pour lui : ta liberté recouvrée et son retour ont produit une nouvelle époque dont l'amour a su profiter. Un nouveau sentiment n'est pas né dans ton cœur; celui' qui s'y cacha si longtemps n'a fait que se mettre plus à l'aise. Fière d'oser te l'avouer à toi-même , tu t'es pressée de me le dire. Cet aveu te semblait presque nécessaire pour le rendre tout à fait innocent : en devenant un crime pour ton amie, il cessait d'en être un pour toi; et peut-être ne t'es-lu livrée au mal que tu combattais depuis tant d'années que pour mieux achever de m'en guérir.

J'ai senti tout cela, ma chère; je me suis peu alarmée d'un penchant qui me servait de sauvegarde, et que tu n'avais point à te reprocher. Cet hiver , que nous avons passé tous ensemble au sein de la paix et de l'amitié, m'a donné plus de confiance encore en voyant que , loin de rien perdre de ta gaité, tu semblais Tavoir augmentée. Je

723 LA NOUVELLE HSLOÎSE

t'ai vue tendre, empressée, attentive, mais franche dans tes caresses, naïve dans tes jeux, sans mystère, sans ruse en toutes choses ; et dans tes plus vives agaceries la joie de rinnocence réparait tout.

Depuis notre entretien de i'Élysée je ne suis plus si contente de toi ; je te trouve triste et rêveuse; tu te plais seule autant qu'avec ton amie : tu n'as pas changé de langage, mais d'accent; tes plaisanteries sont plus timides : tu n'oses plus parler de lui si souvent, on dirait que tu crains toujours qu'il ne l'écoute ; et l'on voit à ton inquiétude que tu attends de ses nouvelles plutôt que tu n'en de-, mandes.

Je tremble, bonne cousine, que tu ne sentes pas tout ton mal , et que le trait ne soit enfoncé plus avant que tu n'as paru le craindre. Crois-moi, sonde bien ton cœur malade ; dis-toi bien , je le répète , si , quelque sage qu'on puisse être, on peut sans risque demeurer longtemps avec ce qu'on aime , et si la confiance qui me perdit est tout à fait sans danger pour toi. Vous êtes libres tous deux; c'est précisément ce qui rend les occasions plus suspectes. Il n'y a point dans un cœur vertueux de faiblesse qui cède aux remords ; et je conviens avec toi qu'on est toujours assez forte contre le crime : mais, hélas! qui peut se garantir d'être faible? Cependant regarde les suites, songe aux effets de la honte. Il faut s'honorer pour être honorée. Comment peut-on mériter le respect d'autrui sans en avoir pour soi-même? et où s'arrêtera dans la route du vice celle qui fait le premier pas sans effroi? Voilà ce que je dirais à ces femmes du monde pour qui la morale et la religion ne sont rien, et qui n'ont de loi que l'opinion d'autrui. Mais toi, femme vertueuse et chrétienne, toi qui vois ton devoir et qui l'aimes, toi qui connais et suis d'autres règles que les jugements publics, ton premier honneur est celui que te rend ta conscience ; et c'est celui-là qu'il s'agit de conserver.

Veux-tu savoir quel est ton tort en toute cette affaire ?

PARTIS Y, LETTBE XIII^ 723

c^est, je te le redis, de rougir d'un sentiment lionnête que tu n'as qu'a déclarer pour le rendre innocenta Mais avec toute ton humeur folâtre rien n'est si timide que toi : tu plaisantes pour faire la brave, et je vois ton pauvre cœur tout tremblant ; tu fais avec Tamour, dont tu feins de rire, comme ces enfants qui chantent la nuit quand ils ont peur. O chère amiel souviens-toi de Tavoir dit mille fois, c'est la fausse honte qui mène à la véritable , et la vertu ne sait rougir que de ce qui est mal. L'amour en lui-même est-il un crime? n'est-il pas le plus pur ainsi que le plus doux penchant de la nature? n'a-t-il pas une fin bonne et louable? ne dédaigne-t-il pas les âmes basses et rampantes? n'anime-t-il pas les âmes grandes et fortes? n'ennoblit-il pas tous leurs sentiments? ne double-t-il pas leur être? ne les élèvert-il pas au-dessus d'elles-mêmes? Ahl si pour être honnête et sage il faut être inaccessible à ses traits, dis, que reste- t-il pour la vertu sur la terre? Le rebut de la nature et les plus vils des mortels.

Qu'as-tu donc fait que tu puisses te reprocher? N'as-tu pas fait choix d'un honnête homme? N'est-il pas libre? ne l'es-tu pas? Ne mérile-t-il pas toute son estime? n'as-tu pas toute la sienne? Ne seras-tu pas trop heureuse de faire le bonheur d'un ami si digne de ce nom , de payer de ton cœur et de ta personne les anciennes dettes de ton amie , et d'honorer en élevant à toi le mérite outragé par la fortune?

Je vois les petits scrupules qui t'arrêtent : démentir une résolution prise et déclarée, donner un successeur au défunt, montrer sa faiblesse au public, épouser un aventurier (car les âmes basses, toujours prodigues de titres flétrissants, sauront bien trouver celui-ci ); voilà donc les raisons sur lesquelles tu aimes mieux te reprocher ton

t Pourquoi l'éditeur lalase-t-il les continuelles répétitions dont cette lettre est pleine , ainsi que beaucoup d'autres f Par une raison f«rt simple : c'est qu'il ne se soucie point du tout que ces lettres plaisent à ceui qui feront cette question.

724 LA NOUVELLE HBLOlSE.

penchant que le justifier , et couirer tes feux au fond de ton cœur que les rendre légitimes 1 Mais, je te prie, la iionte esi-elle d'épouser celui qu'on aime , ou de Taimer «ins l'épouser? Voila le choix qui te reste à faire. L'honneur que tu dois au dé/unt est de respecter assez sa yeuve pour lui donner un mari plutôt qu'un amant ; et si ta jeunesse te force k remplir sa place , n'est-ce pas rendre encore hommage à sa mémoire de choisir un lummiequi lui 4ut cher?

Quant k Tinégalité, je croirais t'offenser de combaltre une objection si frivole lorsqu'il s'agit de, sagesse et de bonnes mœurs. Je ne connais d'inégalité déshonoranteque edle qui vient du caractère on de l'éducation. A quelque état que panrienne un homme imbu de marimes basses, il est toujours honteux de s'allier à lui : mais un homme élevé dans des sentiments d'honneur est l'égal de tout le monde ; il n'y a point de rang ou il ne soit à sa place. Tû sais quel était l'avis de ton père même, quand il fut question de moi pour notre ami. Sa famille est honnête, quoique obscure; il jouit de l'estime publique, il la mérite. Avec cela, lùt-il lé dernier des hommes, encore ne faudrait-il pas bidancer; car il vaut mieux déroger à la noblesse qu'à la vertu, et la fenune d'un charbonnier est plus respectable que la maîtresse d'un prince ^

J'entrevois bien encore une autre espèce d'embarras dans la nécessité de te déclarer la première ; car, comme tu dois le sentir, pour qu'il ose aspirer à toi il faut que tu le lui permettes; et c'est un des justes retours de l'inégalité, qu'elle coûte souvent au plus élevé des avances mortifiantes. Quant à cette difficulté , je te la pardonne ; et j'avoue même qu'elle me paraîtrait fort grave si je ne prenais soin de la lever. J'espère que tu comptes assez sur ton amie pour croire que ce sera sans te compromettre : de mon côté , je compte assez sur le succès pour m'en char-

> Vojes sur ce passage » et l'appricatlon que la malignité ne manqua pas d'en faire, le livre x des Confessions.

PABTIE V, LETTBE XIII. 725

ger avec confiance; car, qaoi que vous m*ayez dit autrefois tous deux sur la difficulté de transformer une amie en maîtresse, si je connais bien un cœur dans lequel j'ai trop appris à lire, je ne crois pas qu'en cette occasion Tentreprise exige une grande habileté de ma part. Je te propose donc de me laisser charger de cette négociation, afin que tu puisses te livrer au plaisir que te fera son retour , sans mystère, sans regret, sans danger, sans honte. Ah! cousine, quel charme pour moi de réunir à jamais deux cœurs si bien faits Tun pour l'autre, et qui se confondent depuis si longtemps dans le mien! Qu'ils s'y confondent mieux encore, s'il est possible : ne soyez plus qu'un pour vous et pour moi. Oui , ma Claire , lu serviras encore ton amie en couronnant ton amour, et j'en serai plus sûre de mes propres sentiments quand je ne pourrai plus lès distinguer entre vous.

Que si malgré mes raisons ce projet ne te convient pas , mon avis est qu'à quelque prix que ce soit nous écartions * de nous cet homme dangereux, toujours redoutable à l'une ou à l'autre ; car , quoi qu'il arrive , l'éducation de nos enfants nous importe encore moins que la vertu de leurs mères. Je te laisse le temps de réfléchir sur tout ceci durant ton voyage : nous en parlerons après ton retour.

Je prends le parti de l'envoyer cette lettre en droiture à Genève , parce que tu n'as dû coucher qu'une nuit à Lausanne, et qu'elle ne t'y trouverait plus. Apporte-moi bien des détails de la petite république. Sur tout le bien qu'on dit de cette ville charmante , je t'estimerais heureuse de l'aller voir si je pouvais faire cas des plaisirs qu'on achète aux dépens de ses amis. Je n'ai jamais aimé le luxe , et je le hais maintenant de t'avoir ôtée à moi pour je ne sais combien d*années. Mon enfant, nous n'allâmes ni l'une ni Fautre faire nos emplettes de noce à Genève ; mais , quelque mérite que puisse avoir ton frère , je doute que ta belle-sœur soit plus heureuse avec sa dentelle de Flandre et ses étoffes des Indes que nous dans notre simplicité. Je

726 hk NOUVELLE HÉLOÎSE.

te charge pourlaat, malgré ma rancune, de l'engager a venir faire la noce à Clarens. Mon père écrit au tien , et mon mari a la mère de l'épouse , pour le^ en prier. Voila les lettres; donne-les, et soutiens l'invitation de ton crédit renaissant : c'est tout ce que je puis faire pour que la fête ne se fasse pas sans moi ; car je te déclare qu'à quelque prix que ce soit je ne veux pas quitter ma famille. Adieu , cousine : un mot de tes nouvelles, et que je sache au moins quand je dois ^attendre. Yoid le deuxième Jour écfm& lan d^aft,«t je se nn jpi» vin» u longtesips sans toi.

P. 5. Tandis que j'achevais celte lettre interrompue, mademoiselle Henriette se donnait les airs d'écrire aussi de son côté. Gomme je veux que les enfants disent toujours ce qu'ils pensent et non ce qu'on leur fait dire, j'ai laissé la petite curieuse écrire tout ce qu'elle a voulu sans y changer un seul mot. Troisième lettre ajoutée à la mienne. Je me doute bien que ce n'est pas encore celle que tu cherchais du coin de l'œil en furetant ce paquet. Pour celle-là, dispense-toi de Ty chercher plus longtemps, car tu ne la trouveras pas. Elle est adressée à Clarens , c'est à Clarens qu'elle doit être lue ; arrange-toi là-dessus.

LETTBE XiV. — d'HENBIETTE A SA MERE.

OÙ êtes-vous donc, maman? On dit que vous êtes à Genève, et que c'est si loin , si loin, qu'il faudrait marcher deux jours tout le jour pour vous atteindre : voulez-vous donc faire aussi le tour du monde? Mon petit papa est parti ce matin pourEtange ; mon petit grand-papa est à la chasse ; ma petite maman vient de s'enfermer pour écrire ; il ne reste que ma mie Pernelte et ma mie Fanchon. Mon Dieu ! je ne sais plus comment tout va ; mais , depuis le départ de notie bon ami, tout le monde s'éparpille. Maman, vous avez commencé la première. On s'ennuyait déjà bien quand vous n'aviez plus personne à faire eudê-

Page 1