‹ Julie (volume 2)Chapitre 141 sur 187 · SIXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

SIXIÈME PARTIE

LBTT&B PREMIEBB. — D£ MÂDAMB B'OBBE A MADAME DE ^OLMAB.

Avant de partir de Lausanne il faut l'écrire un petit mot pour l'apprendre que j'y suis arrivée, non pas pourtant aussi joyeuse que j'espérais. Je me faisais une fêle de ce petit voyage qui t'a toi-même si souvent tentée; mais en refusant d'en être lu me l'as rendu presque importun ; car quelle ressource y trouverai-je? S'il est ennuyeux, j'aurai l'ennui pour mon compte ; et s'il est agréable , j'aurai le regret de m'amuser sans toi. Si je n'ai rien à dire contre les raisons, crois-tu pour cela que je m'en contente? Ma foi , cousine , tu le trompes bien fort; et c'est encore ce qui me fâche de n'être pas même en droit de me fâcher. Dis , mauvaise, n'as-tu pas honte d'avoir toujours raison avec ton amie, et de résister à ce qui lui fait

bien l'esprit de savoir pour cela ce qu'il faut faire; ah! je le crois. J'emporterai d'ici tout ptein d'ajusttinents avec lesquels Je me ferai si jolie , qu'aussitôt qu'il m^aora vue il n'aura plus le courage 4'étre en coKre et ne songera plus à toi. N'est-ce pas cela , ma mignonne?

Ne parlons pobkt de ton bon ami , je t'en prie. Depuis qu'il t'a promis des coquilles, je sais qu'il t'a mise dans son parti. Mais patience : Genève a ses coquilles aussi bien que Borne , et tu verras que si je ne vends pas les miennes , je ne les donne pas légèrement.

Ne m'accuse point de faire pleurer ta petite maman , de peur que je t'en accuse la première. A ton avis , de laquelle de nous deux est-elle plus souvent mécontente? Elle est si enfant, ta petite maman ! elle aura pleuré de ce que sa poupée n'était pas sage. Tu m'entends. Prends donc soin de la faire taire. Embrasse-la , caresse-la, traite-la en enfantgftté.' Tu dois savoir comme il faut s'y prendre. Enfin , di«-lul que je la connais bien , sa poupée , et qu'elle ne veut point que ta petite maman pleure.

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plaisir, sans lui laisser même celui de gronder? Quand tu aurais planté là pour huit jours ton mari , ton ménage et tes marmots, ne dirait-on pas que tout eût été perdu? Tu aurais fait une étourderie, il est yrai, mais tu en vaudrais cent fois mieux ; au lieu qu'en te mêlant d'être parfaite, tu ne seras plus bonne à rien, et tu n'auras qu'à te chercher des amis parmi les anges.

Malgré les mécontentements passés, je n'ai pu sans attendrissement me retrouver au milieu de ma famille; j'y ai été reçue avec plaisir , ou du moins avec beaucoup de caresses. J'attends pour te parler de mon frère que j'aie fait connaissance avec lui. Avec une assez belle figure il a l'air empesé du pays d'où il vient. 11 est sérieux et froid ; je lui trouve même un peu de morgue : j'ai grand'peur pour la petite personne qu'au lieu d*étre un aussi bon mari que les nôtres, il ne tranche un peu du seigneur et maître.

Mon père a été si charmé de me voir , qu'il a quitté pour m'embrasser la relation d'une grande bataille que les Français viennent de gagner en Flandre , comme pour vérifier la prédiction de l'ami de notre ami. Quel bonheur qu'il n'ait pas été là I Imagines-tu le brave Edouard voyant fuir les Anglais, et fuyant lui-même?... Jamais, jamais!... il se fût fait tuer^cent fois.

Mais à propos de nos amis , il y a longtemps qu'ils ne nous ont écrit. N'était-ce pas hier, je crois, jour de courrier? Si tu reçois de leurs lettres, j'espère que tu n'oublieras pas l'intérêt que j'y prends.

Adieu, cousine; il faut partir. J'attends de tes nouvelles à Genève^ où nous comptons arriver demain pour dîner. Au reste , je t'avertis que de manière ou d'autre la noce ne se fera pas sans toi , et que , si tu ne veux pas venir à Lausanne , moi je viens avec tout mon monde mettre Clarens au pillage, et boire les vins de tout l'univers.

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LETTRE II. —DE MADAME d'ORBE A MADAME DE WOLMABJ

A merveille, sœur prêcheuse I mais tu comptes un peu trop , ce me semble , sur Feffet salutaire de tes sermons. Sans juger s'ils endormaient beaucoup autrefois ton ami , je t'avertis qu'ils n'endorment point aujourd'hui ton amie , et celui que j*ai reçu hier au soir, loin de m'exciter au sommeil , me Ta ôté durant la nuit entière. Gare la paraphrase de mon Argus s'il voit cette lettre ! mais j'y mettrai bon ordre , et je te jure que tu te brûleras les doigts plutôt que de la lui montrer.

Si j'allais te récapituler point par point, j'empiéterais sur tes droits ; il vaut mieux suivre ma tête : et puis, pour avoir Tair plus modeste et ne pas te donner trop beau jeu, Je ne veux pas d'abord parler de nos voyageurs et du courrier d'Italie. Le pis aller, si cela m'arrive, sera de récrire ma lettre , et de mettre le commencement à la fin. Parlons de la prétendue lady Bomston.

Je m'indigne à ce seul titre. Je ne pardonnerais pas plus a Saint-Preux de le laisser prendre à cette fille, qu'à Edouard de le lui donner, et à toi de le reconnaître. Julie de Wolmar recevoir Lauretta Pisana dans sa maison ! la souffrir auprès d'elle I eh ! mon enfant, y penses- tu? Quelle douceur cruelle est-ce là? Ne sais-tu pas que l'air qui t'entoure est mortel à l'infamie? La pauvre malheureuse oseraitrclle mêler son haleine à la tienne? oserait-elle respirer près de toi? Elle y serait plus mal a son aise qu'un possédé touché par des reliques; ton seul regard la ferait rentrer en terre , ton ombre seule la tuerait.

Je ne méprise point Laure, à Dieu ne plaise! au contraire, je l'admire et la respecte d'autant plus qu'un pareil retour est héroïque et rare. En est-ce assez pour autoriser les comparaisons basses avec lesquelles tu t'oses profaner toi-même? comme si, dans ses plus grandes faiblesses^ le

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véritable amour oe gardait pas la personne , et ne rendait pasThonneur plus jaloux! Mais je t'entends, et je t'excuse. Les objets éloignés et bas se confondent maintenant à ta vue; dans ta sublime élévation, tu regardes la terre et n'en vois plus les inégalités : ta dévote humilité sait mettre à profit jusqu'à ta vertu.

Eh bien 1 que sert tout cela? Les sentiments naturels en reviennent-ils moins? Tamonr-propre en fait-il moins son jeu ? Malgré toi tu sens ta répugnance , tu la taxes d'orgueil, tu la voudrais combattre, tu l'imputes à l'opinion. Quelle société conçois-tu possible avec une femme devant qui l'on ne saurait nommer la chasteté, l'honnêteté, la vertu , sans lui faire verser des larmes de hoiite , sans ranimer ses douleurs , sans insulter presque à son repentir? Crois-moi , mon ange , il faut respecter Laure et ne la point voir. La fuir est un égard que lui doivent d'honnêtes femmes; elle aurait trop à souffrir avec nous.

Écoute. Ton cœur te dit que ce mariage ne se doit point faire : n'est-ce pas te dire qu'il ne se fera point? Notre ami, dis-tu , n'eu parle pas dans sa lettre... dans la lettre que tu dis qu'il m'écrit?... et tu disque cette lettre est fort longue?... Et puis vient le discours de ton mari... Il est mystérieux, ton mari !... Vous êtes un couple dé fripons qui me jouez d'intelligence; mais... Son sentiment, au reste, n'était pas ici fort nécessaire... surtout pour toi qui as vu la lettre... ni pour moi qui ne l'ai pas vue... car je suis plus sûre de ton ami , du mien , que de toute la philosophie.

Ah çà 1 ne voilà-t-il pas déjà cet importun qui revient on ne sait comment I Ma foi, de peur qu'il ne revienne encore, puisque je suis sur son chapitre, il faut que je l'épuisé, afin de n'en pas faire à deux fois.

N'allons point nous perdre dans le pays des chimères. Si tu n'avais pas été Julie, si ton ami n'eut pas été ton amant, j'ignore ce qu'il eût été pour moi; je ne sais ce que j'aurais été moi-même : tout ce que je sais bien , c'est

que, si sa mauvaise étoile me l'eût adressé d'ai>ord, c'était fait de sa pauvre tête ; et , que je sois folle ou non , je l'aurais infailliblement rendu fou. Mais qu'importe ce que je pouvais être? parlons de ce que je suis. La première chose que j'ai faite a été de t'aimer. Dès nos premiers ans mon cœur s'absorba dans le tien ; toute tendre et sensible que j'eusse été , je ne sUs plus aimer ni sentir par moi-même ; tous mes sentiments me vinrent de toi; toi seule me tins lieu de tout, et je ne vécus que pour être ton amie. Voilà ce que vit la Chaillot; voila sur quoi elle me jugea. Ré* ponds, cousine; se trompaiUelle?

Je fis mon frère de ton ami , tu le sais. L'amant de mon amie me fut conmie le fils de ma mère. Ce ne fut point ma raison, mais mon cœur qui fit ce choix. J'eusse été plus sensible encore , que je ne l'aurais pas autrement aimé. Je t'embrassais en embrassant la plus chère moitié de toimême; j*avais pour garant de la pureté de mes caresses leur propre vivacité. Une fille traite-t-elle ainsi ce qu'elle aime? le traitais-tu toi-même ainsi? Non, Julie; l'amour chez nous est craintif et timide; la réserve et la honte sont ses avances; il s*annonce par ses refus; et, sitôt qu'il transforme en faveurs les caresses, il en sait bien distinguer le prix. L'amitié est prodigue, mais Tamour est avare.

J'avoue que de trop étroites liaisons sont toujours périlleuses à l'âge où nous étions lui et moi; mais, tous deux le cœur plein du même objet , nous nous accoutumâmes tellement à le placer entre nous , qu'à moins de t'anéantir nous ne pouvions plus arriver l'un à l'autre ; la familiarité mtoe dont nous avions pris la douce habitude , cette familiarité dans tout autre cas si dangereuse, fut alors ma sauvegarde. Nos sentiments dépendent de nos idées; et, quand elles ont pris un certain cours, elles en changent difficilement. Nous en avions trop dit sur un ton pour recommencer sur un autre; nous étions déjà trop loin pour revenir sur nos pas. L'amour veut faire tout son progrès

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lai-méme ; il n'aime point (pie Tamitié lui épargne la moitié da chemin. Enfin, je l'ai dit autrefois, et j*ai lien de le croire encore , on ne prend guère de baisers coupables sur la môme bouche où Ton en prit d'innocents.

A l'appui de tout cela vint celui que le ciel destinait à faire le court bonheiir de ma vie. Tu le sais, cousine , il était Jeune, bian fait, honnête, attentif, complaisant : il ne savait pas aimer conmie ton ami , mais c'était moi qu'il aimait; et quand on a le cœur libre, la passion qui s'adresse k nous a toujours quelque chose de contagieux. Je lui rendis donc du mien tout ce qu'il en restait à prendre , et sa part fut encore assez bonne pour ne lui pas laisser de regret k son choix. Avec cela, qu'avais-je à redouter? J'avoue mémo que les droits du sexe , joints k ceux du devoir , portèrent un moment préjudice aux tiens, et que, livrée k mon nouvel état, je fus d'abord plus épouse qu'amie; mais, en revenant k toi, je te rapportai deux cœurs au lieu 4'un , et je n'ai pas oublié depuis que je suis restée seule chargée de cette double dette.

Que te dirai-je encore, ma douce amie? Au retour de notre ancien maître, c'était pour ainsi dire une nouvelle connaissance k faire. Je crus le voir avec d'autres yeux ; je on» sentir en l'embrassant un frémissement qui jusque-lk m'avait été inconnu. Plus cette émotion me fut délicieuse , plus elle me fit de peur. Je m'alarmai comme d'un crime d'un sentiment qui n'existait peut-être que parce qu'il n'était plus criminel. Je pensai trop que ton amant ne l'était plus et qu'il ne pouvait plus l'être; je sentis trop qu'il était libre et que je l'étais aussi. Tu sais le reste, aimable cousine; mes frayeurs, mes scrupules te furent connus aussitôt qu'k moi. Mon cœur sans expérience s'intimidait tellement d'un état si nouveau pouf lui , que je me reprochais mon empressement de te rejoindre, comme s'il n'eût pas précédé le retour de cet ami. Je n'aimais point qu'il fût précisément où je désirais si fort d'être, et

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Je crois que j^aurais moins soufferi de sentir ce désir plus tiède que d'imaginer qu'il ne fût pas tout pour toi.

£nOn je le rejoignis, et je fus presque rassurée. Je m'étais moins reproché ma faiblesse après t'en avoir fait l'aveu ; près de toi je me la reprochais moins encore : je crus m'étre mise k mon tour sous ta garde , et je cessai de craindre pour moi. Je résolus, par ton conseil même, de ne point changer de conduite avec lui. Il est constant qu'une plus grande réserve, eût été une espèce de déclaration ; et ce n'était que trop de celles qui pouvaient m'échapper malgré moi, sans en faire une volontaire. Je continuai donc d'être badine par honte, et familière par modestie. Mais peut-être tout cela se faisant moins naturellement, ne se faisait*il plus avec la même mesure. De folâtre que j'étais je devins tout k fait folle; et ce qui m'en accrut la confiance fut de sentir que je pouvais Fêtre impunément. Soit que l'exemple de ton retour k toi-même me donnât plus de force pour t'imiter, soit que ma Julie épure tout ce qui l'approche, je me trouvai tout k fait tranquille, et il ne me resta de mes premières émotions qu'un sentiment très-doux, il est vrai, mais calme et paisible, et qui ne demandait rien de plus k mon cœur que la durée de Tétat où j'étais.

Oui, chère amie, je suis tendre et sensible aussi bien que toi ; mais je le suis d'une autre manière : mes affections sont plus vives, les tiennes sont plus pénétrantes. Peutêtre avec des sens plus animés ai-je plus de ressources pour leur donner le change; et cette même gailé qui coûte l'innocence k tant d'autres me l'a toujours conservée. Ce n'a pas toujours été sans peine, il faut l'avouer. Le moyen de rester veuve k mon âge , et de ne pas sentir quelquefois que les jours ne sont que la moitié de la vie? Mais , comme tu Tas dit et comme tu l'éprouves , la sagesse est un grand moyen d'être sage; car , avec toute ta bonne contenance , je ne te crois pas dans un cas fort différent du

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mien. C'est alors que l'eDJoûmeDt vienl à mon secours , et fait plus peut-être pour la vertu que n'eussent fait les graves leçons de la raison. Combien de fois dans le silenee de la nuit, où Von ne peut s'échapper à soi-même, j'ai chassé des idées importunes en méditant des tours pour le lendemain ! combien de fois j'ai sauvé les dangers d'un tête-à-tête par une saillie extravagante! Tiens, ma chère, il y a toujours, quand on est faible, un moment où la gaité devient sérieuse, et ce moment ne viendra point pour moi : voilà ce que je crois sentir et de quoi je t'ose répondre.

Après cela, je te confirme librement tout ce que je t'ai dit dans l'Elysée sur l'attachement que j'ai senti naître, et sur tout le bonheur dont j'ai joui cet hiver. Je m'en livrais de meilleur cœur au charme de vivre avec ce que j'aime en sentant que je ne désirais rien de plus. Si ce temps eût duré toujours, je n'en aurais jamais souhaité un autre. Ma gaité venait de contentement , et non d'artifice. Je tournais en espièglerie le plaisir de m'occuper de lui sans cesse : je sentais qu'en me bornant à rire je ne m'apprêtais point de pleurs.

Ma foi , cousine , j'ai cru m'apercevoir quelquefois que le jeu ne lui déplaisait pas trop à lui-même. Le rusé n'était pas fâché d'être fâché ; et il ne s'apaisait avec tant de peine que pour se faire apaiser plus longtemps. J'en tirais occasion de lui tenir des propos assez tendres en paraissant me moquer de lui ; c'était à qui des deux serait le plus enfant. Un jour qu'en ton absence il jouait aux échecs avec ton mari, et que je jouais au volant avec la Fanchon dans la même salle, elle avait le mot, et j'observais notre philosophe. A son air humblement fier et à la promptitude de ses coups, je vis qu'il avait beau jeu. La table était petite, et l'échiquier débordait. J'attendis le moment; et, sans paraître y tâcher , d'un revers de raquette je renversai l'échec-et-mat. Tu ne vis de tes jours pareille colère : il était si furieux, que, lui ayant laissé le choix d'un soufflet

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oa d'un baiser pour ma pénitence , il se détourna quand je lui présentai la joue. Je lui demandai pardon, il fut inflexible. Il m'aurait laissée à genoux si je m'y étais mise. Je finis par lui faire une autre pièce qui lui lit oublier la première, et nous fûmes meilleurs amis que jamais.

Ayec une autre méthode infailliblement je m'en serais moins bien tirée; et je m'aperçus une fois que, si le jeu fût devenu sérieux, il eût pu trop l'être. C'était un soir qu'il nous accompagnait ce duo si simple et si touchant de Léo , Fado a morir, ben mio >. Tu chantais avec assez de négligence; je n'en faisais pas de môme ; et comme j'avais une main appuyée sur le clavecin , au moment le plus pathétique et où j'étais moi-même émue, il appliqua sur cette main un baiser que je sentis sur mon cœur. Je ne connais pas bien les baisers de l'amour, mais ce que je peux te dire , c'est que jamais l'amitié , pas même la nôtre, n'en a donné ni reçu de semblable i celui-là. Hé bien! mon enfant, après de pareils moments que devient-on quand on s'en va rêver seule et qu'on emporte avec soi leur souvenir? Moi je troublai la musique : il fallut danser; je fis danser le philosophe. On soupa presque en l'air ; on veilla fort avant dans la nuit ; je fus me coucher bien lasse , et je ne fis qu'un sommeil.

J'ai donc de fort bonnes raisons pour ne point gêner mon humeur ni changer de manières. Le moment qui rendra ce changement nécessaire est si près, que ce n*est pas la peine d'anticiper. Le temps ne viendra que trop tôt d'hêtre prude et réservée. Tandis que je compte encore par vingt , je me dépêche d'user de mes droits; car, passé

* Il y a sans doute dans cette indication quelque méprise. On tronve à la blUtotliéque de l'iÊc<^ royale de Musique , à Paris , un m(Mrceau de cliant de Léo dont lea paroles commencent en effet par ces mots : Fado a morir, be» mio; mais c^est un air, et non pas un duo. Cet air, à la vérité très-simple» n'a rien d'ailleurs de bien remarquable. Il existe du même maître un grand nombre de morceaux dont le mérite et le caractère les rendaient beaucoup plus propres 4 être indiqués ici qqe cclui-Jà.

PABTIE YI , LETTRE II. 737

la Irenlaine, od n'est plus folle, mais ridicule. Et ton épiloguear d'homme ose bien me dire qu'il ne me reste que six mois encore à retourner la salade avec les doigts. Patience I pour payer ce sarcasme je prétends la lui retourner dans six ans; et je te jure qu'il faudra qu'il la mange. Mais revenons.

Si l'on n'est pas maître de ses sentiments, au moins on l'est de sa conduite. Sans doute je demanderais au ciel un cceur plus tranquille; mais puissé-je à mon dernier jour offrir au souverain juge une vie aussi peu criminelle que celle que j'ai passée cet hiver! En vérité, je ne me reprochais rien auprès du seul homme qui pouvait me rendre coupable. Ma chère, il n'en est pas de même depuis qu'il est parti : en m'accoutumant à penser à lui dans son absence, j'y pense à tous les instants du jour, et je trouve son image plus dangereuse que sa personne. S'il est loin , je suis amoureuse; s'il est près , je ne suis que folle : qu'il revienne , et je ne le crains plus.

Au chagrin de son éloignement s'est jointe l'inquiétude de son rêve. Si tu as tout mis sur le compte de Tamour, tu t'es trompée ; Tamitié avait part a ma tristesse. Depuis leur départ, je te voyais pâle et changée : à chaque instant je pensais te voir tomber malade. Je ne suis pas crédule , mais craintive. Je sais bien qu'un songe n'amène pas un événement ; mais j'ai toujours peur que l'événement n'ar* rive à sa suite. A peine ce maudit rêve m'a-t-il laissé une nuit tranquille, jusqu'à ce que je t'aie vue bien remise et reprendre tes couleurs. Dusse- je avoir mis sans le savoir un intérêt suspect k cet empressement, il est sûr que j'aurais donné tout au monde pour qu'il se fût montré quand il s'en retourna comme un imbécile. Enfin ma vaine terreur s'en est allée avec ton mauvais visage. Ta santé, ton appétit, ont plus fait que tes plaisanteriçs ; et je t'ai vue si bien argumenter à table contre mes frayeurs, qu'elles se sont tout à fait dissipées. Pour surcroit de bon-heur, il revient; et j*en suis charmée a tous égards. Soa

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retour ne m'alarme point, il me rassure ; et sitôt que nous le verrons , je ne craindrai plus rien pour tes jours ni pour mon repos. Cousine, conserve-moi mon amie, et ne sois point en peine de la tienne; je réponds d'elle tant qu'elle t'aura.. r- Mais, mon Dieul qu'ai-je donc qui m'inquiète encore et me serre le cœur sans savoir pourquoi? Ah ! mon enfant, faudra-t-il un jour qu'une des deux survive à l'autre? Malheur à celle sur qui doit tomber un sort si cruel I elle restera peu digne de vivre, ou sera morte avant sa mort.

Pourrais-tu me dire à propos de quoi je m'épuise en sottes lamentations? Foin de ces terreurs paniques qui n'ont pas le sens commun! au lieu de parler de mort, parlons de mariage; cela sera plus amusant. Il y a longtemps que cette idée est venue a ton mari ; et s'il ne m'en eût jamais parlé, peut-être ne me fût-elle point venue à moi-même. Depuis lors j'y ai pensé quelquefois, et toujours avec dédain. Fil cela vieillit une jeune veuve. Si j'avais des enfants d'un second lit, je me croirais la grand'mère de ceux du premier. Je te trouve aussi fort bonne de faire avec légèreté les honneurs de ton amie, et de regarder cet arrangement comme un soin de ta bénigne charité. Oh bien! je t'apprends, moi, que toutes les raisons fondées sur tes soucis obligeants ne valent pas la moindre des miennes contre un second mariage.

Parlons sérieusement. Je n'ai pas l'âme assez basse pour faire entrer dans ces raisons la honte de me rétracter d'un engagement téméraire pris avec moi seule, ni la crainte du blâme en faisant mon devoir, ni l'égalité des fortunes dans un cas où tout l'honneur est pour celui des deux à qui l'autre veut bien devoir la sienne : mais , sans répéter ce que je t'ai dit tant de fois sur mon humeur indépendante et sur mou éloignement naturel pour le joug du mariage, je me tiens a une seule objection, et je la tire de -cette voix si sacrée que personne au monde ne respecte autant que toi. Lève cette objection, cousine, et je me

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