PARTIE VI, LETTRE II
rends. Dans lous ces jeux qui te donnent Unt d'effroi, ma conscience est tranquille. Le souvenir de mon mari ne me fait point rougir; j'aime à fappeler à témoin de Hion innocence : et pourquoi cralndrais-Je de faire devant son image tout ce que je faisais autrefois devant lui? En serait-il de mânief ô Julie , si je violais les saints engagemefite qui nous unirent; que j'osasse jurer a un autre l'amour éternel que je lui jurai tant de fois; que mon cœur indignement partagé dérobât k sa mémoire ce qu'il donnerait à son successeur, et ne pût sans offenser Tun des deux remplir ce qu'il doit à l'autre? Cette môme ima^e qui m'est si chère ne me donnerait qu'épouvante et qu'effroi; sans cesse elle viendrait empoisonner mon bonheur, et son souvenir, qui fait la douceur de ma vie, en ferait le tourment. Conmient oses-tu me parler de donner un successeur à mon mari, après avoir juré de n'en jamais donner au tien? comme si les raisons que tu m*allègues t'étaient moins applicables en pareil cas! Ils s'aimèrent... C'est pis encore. Avec quelle indignation verrait-il un homme qui lui fut cher usurper ses droits et rendre sa fenmie infidèle 1 Enfin, quand il serait vrai que je ne lui dois plus rien à lui-même, ne dois-je rien au cher gage de son amour? et puis-je croire qu'il eût jamais voulu de moi s'il eût prévu que j*eusse un jour exposé sa fille unique k se voir confondue avec les enfants d*un autre?
Encore un mot, et j'ai fini. Qui t'a dit que tous les obstacles viendraient de moi seule? En répondant de celui que cet engagement regarde , n'as-tu point plutôt consulté ton désir que ton pouvoir? Quand tu serais sûre de son aveu, n'aurais-tu donc aucun scrupule de m'offrir un cœur usé par une autre passion? Crois-tu que le mien dût s'en contenter, et que je pusse être heureuse avec un homme que je ne rendrais pas heureux? Cousine , penses-y mieux : sans exiger plus d'amour que je n'en puis ressentir moi-même, tous les sentiments que j'accorde, je veux qu'ils m6 soient rendus ; et je suis trop honnête femme pour pou-
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voir me passer de plaire à mon mari. Quel garant as-la donc de tes ^péranees? Un certain plaisir à se voir, qui peut être l'effet de la seule amitié; un transport passager, qui peut naître k notre âge de la seule différence du sexe : tout cela suf6t-il pour les fonder? Si ce transport eût produit quelque sentiment durable, est-il croyable qu'il s'en fût tu non-seulement k moi , mais à toi , mais à ton mari , de qui ce propos n'eût pu qu'être favorablement reçu? En a-t-il japais dit un mot k personne? Dans nos tôte-k-téte , a-t-il jamais été question que de toi? a-t-il jamais été question de moi dans les vôtres? Puis-je penser que s'il avait eu Ik-dessus quelque secret pénible k garder, je n'aurais jamais aperçu sa contrainte , ou qu'il ne lui serait jamais échappé d'indiscrétion? Enfin, même depuis son départ , de laquelle de nous deux parle-t-il le plus dans ses lettres, de laquelle est-il occupé dans ses songes? Je t'admire de me croire sensible et tendre, et de ne pas imaginer que je me dirai tout cela! Mais j'aperçois vos ruses, ma^ignonne; c'est pour vous donner droit de représailles que vous m'accusez d'avoir jadis sauvé mon coeur aux dépens du vôtre. Je ne suis pas la dupe de ce tour-lk.
Voila toute ma confession , cousine : je l'ai faite pour t'éclairer et non pour te contredire. Il me reste k te déclarer ma résolution sur cette affaire. Tu connais k présent mon intérieur aussi bien et peut-être mieux que moimême : mon honneur, mon bonheur, te sont chers autant qu'a moi; et dans le calme des passions la raison te fera mieux voir où je dois trouver l'un et l'autre. Charge-toi donc de ma conduite ; je t'en remets l'entière direction. Rentrons dans notre état naturel , et changeons entre nous de métier; nous nous en tirerons mieux toutes deux. Gouverne, je serai docile : c'est k toi de vouloir ce que je dois faire , a moi de faire ce que tu voudras. Tiens mon âme k couvert dans la tienne : que sert aux inséparables d'en avoir deux?