‹ Julie (volume 2)Chapitre 142 sur 187 · PARTIE VI, LETTRE II · texte numérisé non relu

PARTIE VI, LETTRE II

rends. Dans lous ces jeux qui te donnent Unt d'effroi, ma conscience est tranquille. Le souvenir de mon mari ne me fait point rougir; j'aime à fappeler à témoin de Hion innocence : et pourquoi cralndrais-Je de faire devant son image tout ce que je faisais autrefois devant lui? En serait-il de mânief ô Julie , si je violais les saints engagemefite qui nous unirent; que j'osasse jurer a un autre l'amour éternel que je lui jurai tant de fois; que mon cœur indignement partagé dérobât k sa mémoire ce qu'il donnerait à son successeur, et ne pût sans offenser Tun des deux remplir ce qu'il doit à l'autre? Cette môme ima^e qui m'est si chère ne me donnerait qu'épouvante et qu'effroi; sans cesse elle viendrait empoisonner mon bonheur, et son souvenir, qui fait la douceur de ma vie, en ferait le tourment. Conmient oses-tu me parler de donner un successeur à mon mari, après avoir juré de n'en jamais donner au tien? comme si les raisons que tu m*allègues t'étaient moins applicables en pareil cas! Ils s'aimèrent... C'est pis encore. Avec quelle indignation verrait-il un homme qui lui fut cher usurper ses droits et rendre sa fenmie infidèle 1 Enfin, quand il serait vrai que je ne lui dois plus rien à lui-même, ne dois-je rien au cher gage de son amour? et puis-je croire qu'il eût jamais voulu de moi s'il eût prévu que j*eusse un jour exposé sa fille unique k se voir confondue avec les enfants d*un autre?

Encore un mot, et j'ai fini. Qui t'a dit que tous les obstacles viendraient de moi seule? En répondant de celui que cet engagement regarde , n'as-tu point plutôt consulté ton désir que ton pouvoir? Quand tu serais sûre de son aveu, n'aurais-tu donc aucun scrupule de m'offrir un cœur usé par une autre passion? Crois-tu que le mien dût s'en contenter, et que je pusse être heureuse avec un homme que je ne rendrais pas heureux? Cousine , penses-y mieux : sans exiger plus d'amour que je n'en puis ressentir moi-même, tous les sentiments que j'accorde, je veux qu'ils m6 soient rendus ; et je suis trop honnête femme pour pou-

740 LA NOUVELLE HBLOlSE.

voir me passer de plaire à mon mari. Quel garant as-la donc de tes ^péranees? Un certain plaisir à se voir, qui peut être l'effet de la seule amitié; un transport passager, qui peut naître k notre âge de la seule différence du sexe : tout cela suf6t-il pour les fonder? Si ce transport eût produit quelque sentiment durable, est-il croyable qu'il s'en fût tu non-seulement k moi , mais à toi , mais à ton mari , de qui ce propos n'eût pu qu'être favorablement reçu? En a-t-il japais dit un mot k personne? Dans nos tôte-k-téte , a-t-il jamais été question que de toi? a-t-il jamais été question de moi dans les vôtres? Puis-je penser que s'il avait eu Ik-dessus quelque secret pénible k garder, je n'aurais jamais aperçu sa contrainte , ou qu'il ne lui serait jamais échappé d'indiscrétion? Enfin, même depuis son départ , de laquelle de nous deux parle-t-il le plus dans ses lettres, de laquelle est-il occupé dans ses songes? Je t'admire de me croire sensible et tendre, et de ne pas imaginer que je me dirai tout cela! Mais j'aperçois vos ruses, ma^ignonne; c'est pour vous donner droit de représailles que vous m'accusez d'avoir jadis sauvé mon coeur aux dépens du vôtre. Je ne suis pas la dupe de ce tour-lk.

Voila toute ma confession , cousine : je l'ai faite pour t'éclairer et non pour te contredire. Il me reste k te déclarer ma résolution sur cette affaire. Tu connais k présent mon intérieur aussi bien et peut-être mieux que moimême : mon honneur, mon bonheur, te sont chers autant qu'a moi; et dans le calme des passions la raison te fera mieux voir où je dois trouver l'un et l'autre. Charge-toi donc de ma conduite ; je t'en remets l'entière direction. Rentrons dans notre état naturel , et changeons entre nous de métier; nous nous en tirerons mieux toutes deux. Gouverne, je serai docile : c'est k toi de vouloir ce que je dois faire , a moi de faire ce que tu voudras. Tiens mon âme k couvert dans la tienne : que sert aux inséparables d'en avoir deux?

Page 1