‹ Julie (volume 2)Chapitre 144 sur 187 · LETTBE III. — DE MILORD EDOUARD A M. DE WOLMAB · texte numérisé non relu

LETTBE III. — DE MILORD EDOUARD A M. DE WOLMAB

Tïon , «her Wolmar , vous ne vous êtes point trompé ; le jeune homme est sûr : mais moi je ne le suis guère, et j'ai failli payer cher l'expérience qui m'en a convaincu. Sans lui je succombais moi-même a l'épreuve que je lui avais destinée. Vous savez que pour contenter sa reconnaissance, et remplir son cœur de nouveaux objets, j'affectais de donner à ce voyage plus d'importance qu*il n'en avait réellement. D'anciens penchants k flatter, une vieille habitude à suivre encore une fois; voilà, avec ce qui se rapportait à Saint-Preux, tout ce qui m'engageait à l'entreprendre. Dire les derniers adieux aux attachements de ma jeunesse , ramener un ami parfaitement guéri ; voilà tout le fruit que j'en voulais recueillir.

Je vous ai marqué que le songe de Villeneuve m'avait laissé des inquiétudes : ce songe me rendit suspects les transports de joie auxquels il s'était livré quand je lui avais annoncé qu'il était le maître d'élever vos enfants et de passer sa vie avec vous. Pour mieux l'observer dans les effusions de son cœur, j'avais d'abord prévenu ses

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difficultés; en lui déclarant que je m'établirais moî-mêffle avec vous , je ne laissais plus à son amitié d'objections à me faire : mais de nouvelles résolutions me firent changer de langage.

Il n'eut pas vu trois fois la marquise, que nous fûmes d'accord sur son compte. Malheureusement pour elle, elle voulut le gagner, et ne fit que lui montrer ses artifices. L'infortunée I que de grandes qualités sans vertu I que d'amour sans honneur! Cet amour ardent et vrai me touchait, m'attachait, nourrissait le mien; mais il prit la teinte de son âme noire, et finit par me faire horreur. Il ne fut plus question d'elle.

Quand il eut vu Laure, qu'il connut son cœur, sa beauté, son esprit, et cet attachement sans exemple, trop fait pour me rendre heureux, je résolus de me servir d'elle pour bien édaircir l'état de Saint-Preux. SI j'épouse Laure, lui dis-je, mon dessein n'est point de la mener a Londres, où quelqu'un pourrait la reconnaître , mais dans des lieux où l'on sait honorer la vertu partout où elle est ; vous remplirez votre emploi, et nous ne cesserons point de vivre ensemble. Si je ne l'épouse pas, il est temps de me recueillir. Vous connaissez ma maison d'Oxford-shire, et vous choisirez d'élever les enfants d'un de vos amis, ou d'accompagner l'autre dans sa solitude. Il me fit la réponse à laquelle je pouvais m'attendre : mais je voulais l'observer par sa conduite. Car si pour vivre à Clarens il favorisait un mariage qu'il eût dû blâmer, ou si, dans cette occasion délicate, il préférait à son bonheur la gloire de son ami , dans l'un et dans l'autre cas l'épreuve était faite , et son cœur était jugé.

Je le trouvais d'abord tel que je le désirais, ferme contre le projet que je feignais d'avoir, et armé de toutes les raisons qui devaient m'empécher d'épouser Laure. Je sentais ces raisons mieux que lui ; mais je la voyais sans cesse, et je la voyais affligée et tendre. Mon cœur, tout à fait détaché de la marquise , se fixa par ce commerce

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assidu. Je trouvai dans les seutiaieots de Laure de quoi redoublerraUaGhementqu'ellem'avait inspiré. J'eus honte de sacrifier à l'opinioa , que je méprisais ^ l'estime ^e je devais à son mérite : ne devais-je rien aussi à l'espérance que je lui avais donnée, sinon par mes dkcours , au moins par mes ^ins? Sans avoir rien promis, ne rien tenir c'était la tromper; cette tromperie était barbare. Enfin Joignant k Bion penchant une espèce de devoir, et songeant plus à mon bonheur qu'à ma gloire, j'achevai de Taimer par raison; je résolus de pousser la feinte aussi loin qu'elle pouvait aller, et jusqu'à la réalité môme si je ne pouvais m'en tirer autrement sans injustice.

Cependant je sentis augmenter mon inquiétude sur le compte du jeune homme, voyant qu'il ne remplissait pas dans toute sa force le rôle dont il s'était chargé. Il s'opposait à mes vues, il improuvait le nœud que je voulais form^; mais il combattait mal mon indinatîon naissante, et me parlait de Laure avec tant d'éloges , qu'e^ paraissant me détourner de l'épouser il augmentait mon penchant pour elle. Ces contradictions m'alarmèrent. Je ne le trouvais pmnt aussi ferme qu'il aurait dû l'être : il semblait n'oser heurter de front mon sentiment, il mollissait contre ma résistance, il craignait de me fâcher, il n'avait point à mon gré pour son devoir l'intrépidité qu'il inspire à ceux qui l'aiment.

D'autres observations augmentèrent ma défiance; je sus qu'il voyait Laure en secret; je r^narquais entre eux des signes d'intelligence. L'espoir de s'unir à celui qu'elle avait tant aimé ne la rendait point gaie. Je lisais bien la même tendresse dans ses regards ; mais cette tendresse n*était plus mêlée de joie à mon abord, la tristesse y dominait toujours. Souvent, dans les plus doux épancheméats de son cœur, je la voyais jeter sur le jeune h(H»me un coup d'oeil à la dérobée, et ce coup d'oeil était suivi de quelques larmes qu'on cherchait à me cacher. Enfin U mystère fut poussé au point que j'en fus alarmé. Jugez

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