PARTIS YT, LBTTR III
» en vous laissant vall« gloire je crois la partager. Le sa- H crifice de tout mon bcmbeur à un devoir si. cruel me » fait oublier la honte de tta jeunesse. Adieu ; dès cet » instant je cesse d'être en v«m |»ottvoir et au mien. » Adieu pour jamais. O Edouard 1 fie fiHles pas le dés- » espoir dans ma retraite ; écoutez mon demittr voml Ne » donnez à nulle autre une place que je n'ai pufsâ^îr. » 11 fut au monde un cœur fait pour vous, et c'était cduî » de Laure. »
L'agitation m'empêchait de parler. Il profita de mon silence pour me dire qu'après mon départ elle avait pris le voile dans le couvent où elle était pensionnaire ; que la cour de Rome , informée qu'elle devait épouser un luthérien , avait donné des ordres pour m'empêcher de la revoir; et il m'avoua franchement qu'il avait pris tous ces soins de concert avec elle. Je ne m'opposai point à vos projets, continua-t-il , aussi vivement que je l'aurais pu , craignant un retour à la marquise, et voulant donner le change k cette ancienne passion pour celle de Laure. £n vous voyant aller plus loin qu'il ne fallait , je fis d'abord parler la raison ; mais , ayant trop acquis par mes propres fautes le droit de me défier d'elle , je sondai le cœur de Laure ; et, y trouvant toute la générosité qui est inséparable du véritable amour, je m'en prévalus pour la porter au sacrifice qu'elle vient de faire. L'assurance de n'être plus l'objet de votre mépris lui releva le courage et la rendit plus digne de votre estime. Elle a fait son devoir ; il faut faire le vôtre.
Alors s'approchant avec transport , il me dit en me serrant contre sa poitrine : Ami , je lis, dans le sort commun que le ciel nous envoie, la loi commune qu'il nous prescrit. Le règne de l'amour est passé , que celui de l'amitié commence ; mon cœur n'entend phis que sa voix sacrée, il ne connaît plus d'autre chaine que celle qui me lie à toi. Choisis le séjour que tu veux habiter : Clarens , Oxford , Londres, Paris ou Rome; tout me convient, pourvu que ^
74S LA NOUVELLE HÉLOlSE.
nous y vivions eoseraUe. Va, viens oik lu vaudras, cherche on asile en quelque ^u que ce puisse être , je te suivrai partout : j'en fais le serment solennet à la face du Dieu vivant , je ne te quitte plus qu'a la mort.
Je fus touché. Le zèie et le feu de cet ardent jeune homme éclataient dans ses yeux. J'oubHai la marquise et Laure. Que peut-on regretter au monde quand on y conserve un ami ? Je vis aussi , par le parti qu'il prit sans hésiter dans cette occasion, qu'il était guéri véritablement, et que vous n'aviez pas perdu vos peines; enfin j'osai croire, par le vœu qu'il fit de si bon cœur de rester attaché a moi , qu'il l'était plus à la vertu qu'à ses anciens penchants. Je puis donc vous le ramener en toute confiance. Oui , cher Wolmar, il est digne d'élever des hommes, et, qui plus est, d'habiter votre maison.
Peu de jours après j'appris la mort de la marquise. 11 y avait longtemps pour moi qu'elle était morte; cette perte ne me toucha plus. Jusqu'ici j'avais regardé le mariage conmie une dette que chacun contracte à sa naissance envers son espèce , envers son pays , et j'avais résolu de me marier moins par inclination que par devoir. J'ai changé de sentiment. L'obligation de se marier n'est pas commune à tous ; elle dépend pour chaque homme de l'état où le sort l'a placé : c'est pour le peuple, pour l'artisan, pour le villageois, pour les hommes vraiment utiles, que le célibat est illicite; pour les ordres qui dominent les autres, auxquels tout tend sans cesse , et qui ne sont toujours que trop remplis , il est permis et même convenable. Sans cela, l'État ne fait que se dépeupler par la multiplication des sujets qui lui sont à charge. Les hommes auront toujours assez de maîtres ; et l'Angleterre manquera plutôt de laboureurs que de pairs.
Je me crois donc libre et maître de moi dans la condition ou le ciel m'a fait naître. A l'âge où je suis on ne répare plus les pertes que mon cœur a faites. Je le dévoue à cultiver ce qui me reste, et ne puis mieux le rassembler
PABTIB VI, LETTBB IV. 749
qu'à Clarens. J'accepte donc toutes vos offres , sous les cooditions que ma fortune y doit mettre , afin qu'elle ne me soU pas inutile. Après l'engagement qu'a pris Saint- Preux Je n'ai pliis d'autre moyen de le tenir auprès de vous que d'y demeurer moi*méme ; et si jamais il y est de trop , il me suffira d'en partir. Le seul embarras qui me reste est pour mes voyages d'Angleterre ; car , quoique je n'aie plus aucun crédit dans le parlement, il me suffit d'en être m^nbre pour faire mon devoir jusqu'à la fin. Mais j'ai un collègue et un ami sûr que je puis charger de ma voix dans les affaires courantes. Dans les occasions où je croirai devoir m'y trouver moi-même , notre élève pourra m'accompagner , même avec les siens quand ils seront un peu plus grands , et que vous voudrez bien nous les oon* fier. Ces voyages ne sauraient que leur être utiles , et ne seront pas assez longs pour affliger beaucoup leur mère. Je n'ai point montré cette lettre à Saint-Preux ; ne la montrez pas entière à vos dames : il convient que le projet de cette épreuve ne soit jamais connu que de vous et de moi. Au surplus , ne leur cjacbez rien de ce qui fait honneur à mou digne ami , même à mes dépens. Adieu , cher Wohnar. Je vous envole les dessins de mon pavillon ; réformez , changez comme il vous plaira; mais faites-y travailler dès a présent , s'il se peut. J'en voulais ôter le salon de musique ; car tous mes goûts sont éteints , et je ne me soucie plus de rien. Je le laisse , à la prière de Saint- Preux , qui se propose d'exercer dans ce salon vos enfants. Vous recevrez aussi quelques livres pour l'augmentation de votre bibliothèque ; mais que trouverez- vous de nouveau dans des livres? O Wolmar ! il ne vous manque que d'apprendre à lire dans celui de la nature pour être le plus sage des mortels.
LfiTTAE IV. — D£ M. I>£ WOLMAA A HaOUI) ÈÙOVAMD.
Je me suis attendu , cher Bomston , au dénoûment de
750 LA NOUVELLE HÉLOJSE.
VOS longues aventures. 11 eût paru bien étrange qu'ayant résisté si longtemps à vos penchants, vous eussiez attendu , pour vous laisser vaincre, qu'un ami vînt vous soutenir , quoiqu'a vrai dire on soit souvent plus faible en s'appuyant sur un autre que quand on ne compte que sur soi. J'avoue pourtant que je fus alarmé de votre dernière lettre, où vous m*annonciez votre mariage avec Laure conune une affaire absolument décidée. Je doutai de l'événement malgré votre assurance; et, si mon attente eût été trompée, de mes jours je n'aurais revu Saint -Preux. Vous avez fait tous deux ce que j'avais espéré de l'un et de l'autre, et vous avez trop bien justifié le jugement que j'avais porté de vous, pour que je ne sois pasxsharmé de vous voir reprendre nos premiers arrangements. Venez , hommes rares , augmenter et partager le bonheur de cette maison. Quoi qu'il en soit de l'espoir des croyants dans l'autre vie, j'aime à passer avec eux celle-ci, et je sens que vous me convenez tous mieux tels que vous êtes, que si vous aviez le malheur de penser comme moi.
Au reste, vous savez ce que je vous dis sur son sujet à votre départ. Je n'avais pas besoin pour le juger de votre épreuve , caria mienne était faite, et je crois le connaître autant qu'un homme en peut connaître un autre. J'ai d'ailleurs plus d'une raison de compter sur son cœur, et de bien meilleures cautions de lui que lui-même. Quoique dans votre renoncement au mariage il paraisse vouloir vous imiter , peut-être trouverez-vous ici de quoi l'engager à changer de système. Je m'expliquerai mieux après votre retour.
^ Quant à vous, je trouve vos distinctions sur le célibat toutes nouvelles et fort subtiles. Je les crois même judicieuses pour le politique qui balance les forces respectives de l'Ëtat afin d'en maintenir l'équilibre. Mais je ne sais si dans vos principes ces raisons sont assez solides pour dispenser les particuliers de leur devoir envers la nature' Il semblerait que la vieest un bien qu'on ne reçoit
PAfiTlE YI , LETTBE T. 7di
' qu'a la charge de le transmetlre , une sorte de substitution qui doit passer de race en race, et que quiconque eut un père est obligé de le devenir. C'était votre sentiment jusqu'ici , c'était une des raisons de votre voyage ; mais je sais d'où vous vient cette nouvelle philosophie, et j'ai vu dans le billet de Laure un argument auquel votre cœur n'a point de réplique.
La petite cousine est depuis huit ou dix jours à Genève avec sa famille , pour des emplettes et d'autres affaires. Nous l'attendons de retour de jour en jour. J'ai dit a ma femme de votre lettre tout ce qu'elle en devait savoir. Nous avions appris par M. Miol que le mariage était rompu; mais elle ignorait la part qu'avait Saint-Preux k cet événement. Soyez sûr qu'elle n'apprendra jamais qu'avec la plus vive joie tout ce qu'il fera pour mériter vos bienfaits et justifier votre estime. Je lui ai montré les dessins de votre pavillon ; elle les trouve de très-bon goût : nous y ferons pourtant quelques changements que le local exige, et qui rendront votre logement plus commode; vous les approuverez sûrement. Nous attendons Tavis de Claire avant d'y toucher ; car vous savez qu'on ne peut rien faire sans elle. En attendant j'ai déjà mis du monde en œuvre, et j'espère qu'avant l'hiver la maçonnerie sera fort avancée. Je vous remercie de vos livres ; mais je ne lis plus ceux que j'entends, et il est trop tard pour apprendre à lire ceux que je n'eatendspas. Je suis pourtant moins ignorant que vous ne m'accusez de l'être. Le vrai livre de la nature est pour moi le cœur des hommes, et la preuve que j'y sais lire est dans mon amitié pour vous.
LBTTBE Y. — DE MADAME d'ORBE A MADAME DE WOLMAB.
Taî bien des griefs, cousine, à la charge de ce séjour. Le plus grave est qu'il me donne envie d'y rester. La ville est charmante, les habitants sont hospitaliers, les mœurs
7M LA NOUVBLLB HÉLOÏSE.
sont honnêtes; et la liberté, que j'aime sur toutes choses, semble s'y être réfugiée. Plus je contemple ce petit État , plus je trouve qu'il est beau d'avoir une patrie ; et Dieu prdede mal tous ceux qui pensent en avoir une, et n'ont pourtant qu'un pays! Pour moi, je sens que si j'étais née dans celui-ci , j'aurais l'âme toute romaine. Je n'oserais pourtant pas trop dire à présent,
Rflue B'e«t pl«s à Rooie, elle est toute oik )e mis ;
car j'aurais peur que dans ta malice tu n'allasses penser le contraire. Mais pourquoi donc Rome, et toujours Rome? restons à Genève. Je ne te dirai rien de l'aspect du pays. Il ressemble .au nôtre, excepté qu'il est moins montueux , plus champêtre, et qu'il n'a pas des chalets si voisins *. Je ne te dirai rien non plus du gouvernement. Si Dieu ne t'aide, mon père t'en parlera de reste I il passe toute la journée a politiquer avec les magistratsdaus la joie de son cœur ; et je le vois déjà très-mal édifié que la gazette parle si peu de Genève. Tu peux juger de leurs conférences par mes lettres. Quand ils m'excèdent , je me dérobe, et je t'ennuie pour me désennuyer.
Tout ce qui m'est resté de leurs longs entretiens , c'est beaucoup d'estime pour le grand sens qui règne en cette ville. A voir l'action et réaction mutuelles de toutes les parties de l'État qui le tiennent en équilibre, on ne peut douter qu'il n'y ait plus d'art et de vrai lalent employés au gouvernement de cette petite république qu'à celui des plus vastes empires, où tout se soutient par sa propre masse, et où les rênes de l'État peuvent tomber entre les mains d'un sot sans que les affaires cessent d'aller. Je te réponds qu'il n'en serait pas de même ici. Je n'entends jamais parler à mon père de tous ces grands ministres des grandes cours sans songer à ce pauvre musicien qui bar-
' L'éditeur les croit un peu rapprochés.
« PABTIB YI, |JBXT]|£ V. %5t3i
bouillait si ûèremeiil sur notre graod orgue ^ h Lausanne, et qui se croyait un fort habite homme parce qu'il faisait beaucoup de bruit. Ces gens^i n'ont qu'UBie. petitie épinette; mais ils en savent tirer une bonne harmonie, (fuoiqu'elie soit souvent assez mai d'accord.
Je ne te dirai rien non plus... Mais à force de ne te riea dire je ne finirais pas. Parlons de quelque chose pour avoir plus tôt fait. Le Genevois est de tous les peuples du monde celui qui cache le moins son caractère et qu^on connaît le plus promptement. Ses mœurs., ses vices méme^ sont mêlés de franchise. Il se sent naturellemeot bon ; et cela lui suffit pour ne pas craindre de se montrer tel qu'il est. Il a de la générosité, du sens, de la pénétration; mais il aime trop Pargeut : défaut que j'attribue a sa situation , qui le lui rend nécessaire ; car le territoire ne suffirait pas pour nourrir les habitants.
Il arrive de là que les Gaiévois , épars dans V£urope pour s'enrichir, imitent les grands airs des étrangers , et, après avoir pris les vices des pays où ils ont vécu *, les rap* portent chez eux en triomphe avec leurs trésors. Ainsi le luxe des autres peuples leur fait mépriser leur antique simplicité : la fière liberté leur paraît ignoble ; ils se forgent des fers d'argent, non comme une chaîne , mais comme un ornement.
Hé bien 1 ne me voilà-t-il pas encore dans cette maudite politique? Je m'y perds , je m'y noie, j'en ai par-dessus la tête, je ne sais plus par où m'en tirer. Je n'entends parler ici d'autre chose, si ce n*est quand mon père n'est pas arec nous, ce qui n'arrive qu'aux heures des courriers. C'est nous, mon enfant, qui portons partout notre in-
« U y avait granêe otvtM. Je râaurqaeral. pour cma <te nos Saines et e«- ■évoU qnl ae piquent d« parler correcteaieiit. que le mot or^fue est mascttlin au singulier, féminin au pluriel, et s'emploie également dans les deux nom< bres ; mais le singulier est plus éléganl.
» Maintenant on ne leur donne plus la peine de les aller chercher, on les leur porte.
764 LÀ NOUVBLLE HSLOlSB. •
fluence; €ar, d'ailleurs/les entretiens du pays sont utiles et variés, et l'on n'apprend rien de bon dans les livres qu'on ne paisse apprendre ici dans la conversation . Comme autrefois les mœurs anglaises ont pénétré jusqu'en ce pays, les hommes, y vivant encore un peu plus séparés des femmes que dans le nôtre, contractent entre eux un ton plus grave, et généralement plus de solidité dans leurs discours. Mais aussi cet avantage a son inconvénient qui se fait bientôt sentir. Des longueurs toujours excédantes, des arguments, des exordes, un peu d'apprêt, quelquefois des phrases, rarement de la légèreté, jamais de cette simplicité naïve qui dit le sentiment avant la pensée, et fait si bien valoir ce qu'elle dit. Au lieu que le Français écrit oonmie il parle, ceux-ci parlent comme ils écrivent; ils dissertent, au lieu de causer; on les croirait toujours prêts à soutenir thèse. Ils distinguent, ils divisent, ils traitent la conversation par points; ils mettent dans leurs propos la même méthode que dans leurs livres ; ils sont auteurs , et toujours auteurs. Ils semblent lire en parlant, tant ils observent bien les étymologies , tant ils font sonner toutes les lettres avec soin. Ils articulent le marc du raisin comme Marc nom d'homme; ils disent exactement du taba-k et non pas du taba, un pare-sol et non pas un parasol, avan-t-hier et non pas avan-hier, secrétaire et non pas secrétaire^ un lac-d'amaur où l'on se noie, et non pas où l'on s^'étrangle; partout les s finales, partout les r des infinitifs; enfin leur parler est toujours soutenu, leurs discours sont des harangues , et ils jasent comme s'ils prêchaient.
Ce qu'il y a de singulier, c'est qu'avec ce ton dogmatique et froid ils sont vifs, impétueux, et ont les passions très-ardentes : ils diraient même assez bien les choses de sentiment s'ils ne disaient pas tout, ou s'ils ne parlaient qu'à des oreilles-^ mais leurs points, leurs virgules, sont tellement insupportables , ils peignent si posément des émotions si vives, que, quand ils ont achevé leur dire, on