PARTIE YI , LETTRE Y
chercherait Yolontiers autour d'eux où est l'Iiomme qu^ / sent ce qu'ils ont décrit.
Au reste , il faut t'aYouer que je suis un peu payée pour bien penser de leurs cœurs , et croire qu'ils ne sont pas de mauvais goût. Tu sauras en confidence qu'un joli monsieur à marier, et, dit-on, fort riche, m'honore de ses attentions, et qu'avec des propos assez tendres il ne m'a point fait chercher ailleurs l'auteur de ce qu'il me disait. Ah I s'il était venu il y a dii-huit mois, quel plaisir j'aurais pris à me donner un, souverain pour esclave , et à faire tourner la tête à un magnifique seigneur*! Mais à présent la mienne n'est plus assez droite pour que le jeu me soit agréable , et je sens que toutes mes folies s'en vont avec ma raison.
Je reviens à ce goût de lecture qui porte les Genevois à penser. Il s'étend k tous les états , et se fait sentir dans tous avec avantage. Le Français lit beaucoup ; mais il ne lit que les livres nouveaux, ou plutôt il les parcourt, moins pour les lire que pour dire qu'il les a lus. Le Gêné- Yois ne lit que les bons livres; il les lit, il les digère : il ne les juge pas , mais il les sait. Le jugement et le choix se font à Paris ; les livres choisis sont presque les seuls qui Yont à Genève. Cela fait que la lecture y est moins mêlée et s'y fait avec plus de profit. Les femmes, dans leur retraite ^, lisent de leur côté; et leur ton s'en ressent aussi , mais d'une autre manière. Les belles madames y sont petites maîtresses et beaux esprits tout comme chez nous. Les petites citadines elles-mêmes prennent dans les livres un babil plus arrangé, et qertain choix d'expressions qu'on est étonné d'entendre sortir de leur bouche, comme quelquefois de celles des enfants. Il faut tout le bon sens
I Les noembreft du petit-conseil ou sénat de Genève sont appelés maçnijlques et souverains seigneHPS.
> On se souviendra que cette lettre est de vieine date /et je crains liien que cela ne soit trop facile k Tolr.
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des hommes, toute la gafté des femmes, et tout l'esprit qui leur est commun, pour qu'où ne irou?c pas les prettiets un peu pédants et les autres vu peu précieuses.
Hier, Tîs-k-Vîs de ma fenêtre , deux filles d^ouvriers, fort jolies, «oausaientdeTant leur boulâque d'uo air assez enjoué pour me donneur de la euriosité. Je prêtai l'oreille , et J^oolendfs qu'une des deux proposait en riant d^éerire lettr journal. Oui, reprit l'autre à l'Instant; le journal tous les matins, ot tous les soirs le commentailre. Qu'en dis-tu, cousine? Je ne sais si c'est Ib le 'ton >des filles d'artisans; mais je sais qu'il faut faire un furieux emploi du temps pour ne tirer du cours des journées que le conaneiitaîTe de son journal. Assurément la petite personne avait lo les aventures des Mille et une Nuits.
Avec ce style un peu guindé, les Genevoises ne laissent pas^'être vives eft piquantes , et l'on voit autant de grandes passions ici qu'en ville du inonde. Dans la simplicité de leur parure elles ont de la grâce et du goût ; elles eu ont dans leur entretien, dans leurs manières. Gonnne les hommes sont moin^ galants que tendres, les femmes sont moins coquettes que sensibles, et cette sensibilité donne même aux pttts honnêtes un teur d'esprit ^réable et fin qui va au cœur ot qui en tire toute sa finesse. Tant que les Genevoises seront Genevoises , elles seront les plus aima** Mes femmes de l'Europe ; mais bientôt elles voudront être Françaises, et alors les Françaises vaudront mieux qu'elle^.
Ainsi tout dépérit avec les mœurs. Le meilleur goût tient à la vertu même; il disparaît avec elle , et fait place à un goût factice et guindé qui n'est plus que l'ouvrage de la mode. Le véritable esprit est presque dans le même cas. N'est-ce pas la modestie de notre sexe qui nous oblige d'user d'adresse pour repousser les agaceries des hommes? et s'ils ont besoin d'art pour se faire écouter, nous en fautil moins pour savoir ne les pas entendre? N'est-ce pas eux ^ui nous délient l'esprit et la langue, qui nous rendent
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pliB vives à la rijpost&S et nous foreeot de nous moquer d'eux? Car enfin , tu as beau dire, une certaine coquetteiie maligne et railleuse désoriente eneoive plus les soupirants que le silenee ou le mépris. Quel plaisir de voir un beau CéladoQ, tout d^cooMserté, se 4;(mfoBdre, se troubler, se p«rdre h ebaque repartie; de s'environner contre hii de trmts moins brûlants, mais phis a^ns que ceux de l'Amour; de le cribler de peînles de glace qui piquent h raide du froîét Toi-même qui ne lais semblait de rien, crois-tu que tes manières naSves et; temires, to» air timide et doi», caebent moins de rase et d'habileté que toutes mes étourderies? Ma foi , mignonoe, d'il fallait compter les galants que chacune de nous a persiflés, je doute fort qii'avec ta mine hypocrite ce fût lof qui serais en reste. Je ne puis m-empêcher de rire encore en songeant à ce pauvre Conllans, qui venait tout en furie me reprocber que tu Fatmais Irop^. Elle est si caressante, me disait-il , que je ne saia de quoi me plaindre } elle me parie avec tant de raison que j'ai honte d'en manquer déviant elle; et je la trouve si fortmon amie ^ que je n'ose être son amant.
le ne crecsi pas qu'il y ait niriie part au monde des épom plus unis et de meilleurs ménages que dans cette vilk. La vie domestique y est agréable et douce : on y voit des maris complaisants , et presque d'autres Julies. Ton système se vérifie très-J^ieu ici. Les deux séies gagnent de toutes manières à se donner des travaux et des amflMemenfcs. différents qui les empêchent de se rassasier l'un de Fautre, et font qu'il» se retrouvent avec plus^ de plaisir.. Ainsi s'aiguise la velupté du sage : s'abstenir pour jouir, c'est ta philosophie; c'est Fépieuréisme de la raiso».
Malheureusement cette antique modestie coimnenee à décliner. On se rapproche , et les cœurs s'éloignent. Ici ,
« I! fallait rlsposie, de l'italien rlsposta : toutefAls riposte se dit aussi, et Je le latoe. Ge n'«st au piMillcr ({ti'une faute de plUK.
758 LA NOUVELLE HBtOÎSE.
comme chez noius, tout est mêlé de bien et de mal, mais àdifrérentes mesures. Le Genevois tire ses vertus de luimême; ses vices lui vienoeut d'ailleurs. NoQ*seulement il voyage beaucoup , mais il adopte aisément les mceurs et les manières des autres peuples; il parle avec facilité toutes les langues; il prend sans peine leurs divers accents, quoiqu'il ait lui-même un accent traînant trèssensible, surtout dans les femmes, qui voyagent moins. Plus humble de sa petitesse que fier de sa liberté, il se fait chez les nations étrangères une honte de sa patrie; il se hâte pour ainsi dire de se naturaliser dans le pays où il vit , comme pour faire oublier le sien : peut-être la réputation qu'il a d'être âpre au gain contribue-t-elle k celte coupable honte. Il vaudrait mieux sans doute effacer par son désintéressement Topprobre du nom genevois , que de l'avilir encore en craignant de le porter : mais le Genevois le méprise même en le rendant estimable; et il a plus le tort encore de ne pas honorer sou pays de son propre mérite.
Quelque avide qu'il puisse être, on ne le voit guère aller à la fortune par des moyens serviles et bas; il n'aime point s'attacher aux grands et ramper dans les cours. L'esclavage personnel ne lui est pas moins odieux, que l'esclavage civil. Flexible et liant comme Alcibiade, il supporte aussi peu la servitude; et quand il se plie aux usages des autres, il les imite sans s'y assujettir. Le commerce, étant de tous les moyens de s'enrichir le plus compatible avec la liberté , est aussi celui que les Genevois préfèrent. Ils sont presque tous marchands ou banquiers ; et ce grand objet de leurs désirs leur fait souvent enfouir de rares talents que leur prodigua la nature. Ceci me ramène au commencement de ma lettre. Ils ont du génie et du courage, ils sont vifs et pénétrants; il n'y arien d'honnête et de grand au-dessus de leur portée : mais, plus passionnés d'argent que de gloire, pour vivre dans IV bondancc ils meurent dans l'obscurité, et laissent à leurs
PÀRT1B VI, LBTTBE VI. TâST
enfants pour tout exemple Tamour des trésors qa^tts feifF ont acquis.
Je tiens tout cela des Genevois mêmes, car ils parlenl d'eux fort impartialement. Pour moi j je ne sais comment ils sont chez les autres, mais je les trouve aimables chez eux , et je ne connais qu'un moyen de quitter sans regret Genève. Quel est ce moyen, cousine? Oh \ ma foi, ta as beau prendre ton air humble ; si tu dis ne Fàvoir pas déjà deviné , tp n^DS. C'est après-demain que s'embarque la bande joyeuse dans un joli brigantin appareillé de fêté ; car nous avons choisi l'eau à cause de la saison , et pour demeurer tous rassemblés. Nous comptons coucher le même soir à Morges , le lendemain a Lausanne < , pour la cérémonie, et le surlendemain... tu m'entends. Quand tu verras de loin briller des flammes, flotter des banderoles; quand tu entendras ronfler le canon , cours par toute la maison comme une folle , en criaut : Armes I armes! voici les ennemis ! voici les ennemis I
P, S. Quoique la distribution des logements entre incontestablement dans les droits de ma charge, je veux bien m'en désister en cette occasion. J'entends seulement que mon père soit logé chez milord Edouard à cause des cartes de géographie, et qu'on achève d'en tapisser du haut en bas tout l'appartement.