PARTIE VI, LETTRE VI
qui n« l'avilit à jamais s'il était faible un moment. Ou est-elle donc cette grande force d'âme à laquelle il ose tant se fier? Qu'a-t-elle fait jusqu'ici qui lui réponde de l'avenir? Le tira-t-elle à Paris de la maison du colonel? Est-ce elle qui lui dicta l'élé dernier la scène de Meillerie ? L'a-t-elle bien sauvé cet hiver des charmes d'un autre objet, et ce printemps des frayeurs d'un rêve? S'est-il vaincu pour elle au moins une fois, pour espérer de se vaincre sans cesse ? Il sait , quand le devoir Texige , combattre les passions d'un ami; mais les siennes?... Hélas! sur la plus belle moitié de sa vie , qu'il doit penser modestement de l'autre !
On supporte un état violent quand il passe. Six mois , un an ne sont rien ; on envisage un terme , et l'on prend courage. Mais quand cet état doit durer toujours , qui est-ce qui le supporte? qui est-ce qui sait triompher dé lui-même jusqu'à la mort? O mon ami , si la vie est courte pour le plaisir , qu'elle est longue pour la vertu I II faut être incessamment sur ses gardes. L'instant de jouir passe et ne revient plus ; celui de mal faire passe et revient sans cesse : on s'oublie un moment, et l'on est perdu. Est-ce dans cet état effrayant qu'on peut coiiler des jours tranquilles? et ceux môme qu'on a sauvés du péril n'offrent-ils pas une raison de n'y plus exposer les autres ?
Que d'occasions peuvent renaître , aussi dangereuses que celles dont vous avez échappé, et, qui pis est, non moins imprévues! Croyez-vous que les monuments à craindre n'existent qu'à Meillerie? Ils existent partout où nous sommes ; car nous les portons avec nous. Eh ! vous savez trop qu'une âme attendrie intéresse l'univers entier à sa passion, et que , même après la guérison , tous les objets de la nature nous rappellent encore ce qu'on sentit autrefois en les voyant. Je crois pourtant , oui , j'ose le croire, que ces périls ne reviendront plus , et mon cœur me répond du vôtre. Mais, pour être au-dessus d'une lâcheté, ce cœur facile est-il au-dessus d'une faiblesse? et
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suis-je la seule ici qu*il lui en coûtera pea^ôU'e ^e respecter? Songee , Salat-Preux , que tout ce qui m^est cher <ioii ûiee couTerl de œ même respeet que vous me deTez ; «oogez que tous aiirex sans cesse à porter innocemment les jeux innocents d'une femme cbarmaote ; songez aux mépris éternels que vous auriez mérités ù jamais votre cœur osait s'oublier an moment et profaner ce qu'il doit Iioaorer à tant de titres.
Je veux que le devoir, fa foi , Tancienne amitié, vous aiTétent, que l'obstacle opposé par ]^ vertu ¥0us été uo vain espoir, et qu'au moins par raison vous éteuffîez des vœux inutiles : serez-vous pour cela délivré de Fempire des sens et des pièges de rîmagination? Forcé de nous respecter toutes deux et d'oublier en, nous notre sexe . vous le verrez dans celles qui nous servent , et ea v4Mis abaissant vous croirez vous justifier ; mais serez-vous moins coupable en effet, et la différence des rangs diaiige-t-elfe ainsi la nature des fautes? Au contraire , vous vous avilirez d'autant plus que les moyens de réussir seront moins honnêtes. Qneïs moyens! Quoi 1 vous !... Ah ! périsse l'homme indigne qui marchande un cœur et rend Tamoiir mercenaire ! c'est lui qui couvre la terre des crimes qu^ la débauche y /ait commettre. Comment se serait pas toi^ours k vendre celle qui se laisse acheter une fois? Et, dans l'opprobre où bientôt elle tombe, lequel est l'auteur de sa misère, du brutal qui la maltraite en m mauvais lieu, ou du séducteur qui l'y traîne eu mettant le premier ses faveurs à prix ?
Oserai-je ajouter une considération qui vous touchera, ci je ne me trompe? Vous avez vu quels soins j'ai pris pour établir ici la règle et les bonnes mœurs; la modestie et la paix y régnent, tout y respire le bonheur et l'innocence. Mon ami, songez à vous, à moi, a ce que bous fûmes, à ce que nous sommes, à ce que nous devons être. Faudrat-il que je dise un jour, en regrettant mes peines perdues : C'est de lui que vient le désordre de ma maison?