PARTIE VI, LETTRE VI
Disons tout, s'il est nécessaire , et sacriflons la, modestie elle-môme au véritable amour de la vertu. L'homme n'est pas fait pour le célibat , et il est bien dirficile qu'un état si contraire à la nature n'amène pas, quelque; désordre pu^blic ou caché. liC moyen d'échapper toujours à Vennemi qu^on porte sans cesse avec soi? Voyez en d'autres. pays qos téméraires qui font vœu de n'être pas hommes. Pour Iq^ punir d'avoir tenté Dieu » Dieu les abandonne ; ils se disent ^nis^ et sont déshonn^tes; leur feinte continence n'est « que souillure; et, pour avoir dédaigné l'humanité, ijb s'abaissent au-dessous d'elle. Je comprends qu'il en coûte peu de se rendre difficile sur des lois qu'on n'observa qu'en apparence *; majs celui qui veut être sincèrement vertueux se sent assez chargé des devoirs de l'homme ^ns c'en imposer de nouveaux. Voilà» cher. SainlrPreux, la véritable humilité du chrétien;. c'est de trouver toujouni sa tâche au-dessus de ses forces, bien loin d'avoir l'orgueil de la doubler. Faites-vous l'application de cette règle , et vous sentirez qu'un étal qui devrait seulepiient alarmer un autre homme doit par mille raisons vous faire trembler. Moins vous craignez , plus vous avez k craindre ; et , si vous n'êtes point effrayé de vos devoirs, n'espérez pas de les remplir.
.Tels sont les dangers qui vous attendent ici. Pensezr-y Candis qu'il en est temps. Jç sais que jamais de propos délibéré vous ne vous exposerez à ma) faire , et le seul mal que je crains de vous çst celui que vous Q'aurez pas prévu. Je ne vous dis donc pas de vous déterminer sur mes rai^ sons, mais de les peser. Trouvez-y quelque réponse dont
I Quelques hommes sont contlnentft Bans mérita , d'autret le loat par vertu , et ie ne doute point que ploaieurs prôtres cathoU<iaei de soient dans ce dernier cas : mais imposer le célibat à un corps aussi nombreux que le clergé de l'Église romaine» ce n'est pas tant lui défendre de n'avoir point de femmes , qoe lui ordonner de se contenter de celles d'autrul. Je suis surpris que, dans tont paya où les bonnes mœurs sont encore en estime, les lois et les magistrats tolèrent un vœu. si scandaleux.
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VOUS soyez coDltiiit, et je m'en contente; osez compter sur vous, et J'y .compte. Dîtes-moi : Je suis un ange , et je vous reçois a bras ouverts.
Quoi! toujours des privations et des peines! toujours des devoirs cruels à remplir! toujours fuir les gens qui nous sont chers! Non, mon aimable ami. Heureux qui peut dès cette vie offrir un prix a la vertu ! J'en vois un digne d'un homme qui sut combattre et souffrir pour elle. Si je ne présume pas trop de moi , ce prix que j*ose vous destiner acquittera tout ce que mon cœur redoit au vôtre; et vous aurez plus que vous n'eussiez obtenu si le ciel eût béni nos premières indtnations. Ne pouvant vous faire ange vous-même, je vous en veux donner un qui garde votre âme, qui Tépure, qui la ranime, et sous les auspices duquel vous puissiez vivre avec nous dans la paix du séjour céleste. Vous n'aurez pas, je crois, beaucoup de peine à deviner qui je veux dire : c'est l'objet qui se trouve k peu près établi d'avance dans le cœur qu'il doit remplir un jour, si mon projet réussit.
Je vois toutes les difficultés de ce projet sans en être rebutée, car il est honnête. Je connais tout l'empire que j'ai sur mon amie, et ne crains point d'en abuser en l'exerçant en votre faveur. Mais ses résolutions vous sont connues, et, avant de les ébranler, je dois m'assurer de vos dispositions, afin qu'en l'exhortant de vous permettre d^aspirer à elle, je puisse répondre de vous et de vos sentiments; car si l'inégalité que le sort a mise entre l'un et l'autre vous ôte le droit de vous proposer vous-même, elle permet «encore moins que ce droit vous soit accordé sans savoir quel usage vous en pourrez faire.
Je connais toute votre délicatesse ; et si vous avez des objections a m'opposer, je sais qu'elles seront pour elle bien plus que pour vous. Laissez ces vains scrupules. Serez-vous plus jaloux que moi de l'iionneur de mon amie? Non, quelque cher que vous me puissiez être, ne craignez point que je préfère votre intérêt à sa gloire.
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Mais autant je mets de prix à Testime des gens sensés , autant Je méprise les jugements térocraiies de la multitude, qui se laisse éblouir par un faux éclat, et ne voit rien de ce qui est honnête. La différence fût-elle cent fois plus grande, il n'est point de rang auquel les talents et les mceurs n'aient droit d'atteindre : et à quel titre une femme oserait-elle dédaigner pour époux celui qu'elle s'honore d'avoir pour ami? Vous savez quels sont làdessus nos principes à toutes deux. La fausse honte et la crainte du blâme inspirent plu^ de mauvaises actions que de bonnes , et la vertu ne sait rougir que de ce qui est mal.
A votre égard, la fierté que je vous ai quelquefois connue ne saurait être plus déplacée que dans cette occasion , et ce serait à vous une ingratitude de craindre d'elle un bienfait de plus. £t puis, quelque difficile que vous puissiez être, convenez qu'il est plus doux et mieux séant de devoir sa fortune à son épouse qu'à son ami , car on devient le protecteur de l'une et le protégé de l'autre; et, quoi que l'on puisse dire, un honnête homme n'aura jamais de meilleur ami que sa fenmie.
Que s'il reste au fond de votre âme quelque répugnance à former de nouveaux engagements, vous ne pouvez trop vous hâter de la détruire pour votre honneur et pour mon repos ; car je ne serai jamais contente de vous et de moi que quand vous serez en effet tel que vous devez être, et que vous aimerez les devoirs que vous avez à remplir. Eh ! mon ami , je devrais moins craindre cette répugnance qu'un empressement trop relatif a vos anciens penchants. Que ne fais-je point pour m'acquitter auprès de vousl Je tiens plus que je n'avais promis. N'est-ce pas aussi .Tulie que je vous donne? n'aurez- vous pas la meilleure partie de moimême, et n'en serez-vous pas plus cher à l'autre? Avec quel charme alors je me livrerai sans contrainte à tout mon attachement pour vous ! Oui , portez-lui la foi que vous m'avez jurée; que votre cœur remplisse avec e\Ye tous les engagements qu'il prit avec moi ; qu'il hri rende ,
7^ LÀ KOliVALLB HEL01S&.
s'il est possible , tout ce que vous redevez au mieo. O SaioC^ Preux ! je lui transmets cette ancienne dette. Souvenezvous qu'elle n'est pas facile à payer.
Voilà, mon ami, le moyen que j'imagine de nous réunir sans danger, en vous dpanant dans notre famille la méuie place que vous tenez dans nos cœurs. Dans le n(^ud cher et sacré qui nous unira tous.,. nous ne serons plus entre nous que des sceurs et des frères; vous ne serez plus votre propre enaemi ni le nôtre; les plus doux sentiments, devenus légitimes, ne seront plus dan^reux; quand il ne faudra plus les étouffer, on n'aura plus à les craindre. Loin de résister à des sentiments si charmants , nous en ferons à la fois nos devoirs et nos plaisirs ; c'est alors que nous nous aimerons tous plus parfaitement, et que nous goûterous viéritablement réunis les chanpes de l'amitié, de l'amour et de l'innocence. Que si, dans l'emploi dont vous vous chargez, le ciel récompense du bonheur d'être père le ^in que vous prendrez de n^os enfants , aîor^ vous connaîtrez par vous-même le prix de ce que vous aurez fait pour nous. Comblé des vrais biens de l'humanité , vous apprendrez à porter avec plaisir le doux fardeau d*une vie utile à vos proches; vous sentirez enfin ce que la vaine sagesse des méchants n'a jamais pu croire , qu'il est un bonheur réservé dès ce monde aux seuls amis de la vertu.
Réfléchissez a loisir sur le parti que je vous propose, pp^ pour savoir s'il vous convient, je n'ai pas besoin làdessus de votre réponse, mais s'il convient à madame d'Orbe, et si vous pouvez faire son bonheur conune elle doit faire le vôtre. Vous savez comment elle a rempli ses devoirs dans tous les états de son sexe : sur ce qu'elle est, jugez de ce qu'elle a droit d'exiger. £ile aime comme Julie, elle doit être aimée comme elle. Si vous sentez pouvoir la mériter, parlez, mon amitié tentera le reste, et se promet tout de la sienne ; mais si j'ai trop espéré de vous , au moins vous êtes honnête homme, et vous connaissez sa délicatesse; vous ne voudriez pas d'un l>onheur qui lui