‹ Julie (volume 2)Chapitre 152 sur 187 · PARTIE VI, L£TT&£ VI · texte numérisé non relu

PARTIE VI, L£TT&£ VI

coûterait le sieii : que votre cœur soit digoe d'elle , ou qu'il ne lui soit jamais offert.

. Ëocore une fois, consultez- vous bien. Pesez votre réponse avajBl de la faire. Quand il s'agit du sort de la vie, la prudence ne permet pas de se déterminer légèrement; mais toute délibération légère est un crime quand il s'agit du destin de Fâme et du ch(Hx de la vertu. Fortifiez la votre, ô mon bon ami , de tous les secours de la sagesse. La mauvaise honte m'empôcberait-elle de vous rappeler le plus nécessaire? Vous avez de la rdigion ; mais j'ai peur qjue vous n'en tiriez pas tout l'avantage qu'elle offre dans la conduite de la vie, et que la haiiteur philosophique né dédaigne la simplicité du chrétien. Je vous ai vu sur la prière des maximes que je ne saurais goûter. Selon vous, cet acte d'humilité ne nous est d'aucun fruit;«tDieu, nous ayant donné dans la conscience tout ce qui peut nous por-» ter au bien, nous abandonne ensuite à nous-mêmes, et laisse agir notre liberté. Ce n'est pas la, vous le savez, la doctriae de saint Paul, pi celle qu'on professe dans notre Église. Nous sommes libres , il est vrai ; mais nous sommes ignorants, faibles, portes au mal. £t d'où nous viendraient la lumière et la force, si ce n'est de celui qui en est la source? et pourqiioi les 'Obtiendrionsna^us, si nous ne daignions pas les demander? Prenez garde, mon ami , qu'aux idées sublimes que vous vous faites du grand Être, l'orgueil humain ne môle des idées basses qui se rapportent à rhomB(ie; comme si les moyens qui soulagent notre fù* blesse convenaient à la puissance divine , et qu'elle eût besoin d'art comme nous pour généraliser les choses afin de les traiter plus facilement I II semble , a vous entendre , que ^ soit un embarras pour elle de veiller sur chaque individu; vous craignez qu'une attention partagée et continuelle ne la fatigue, et vous trouvez bien plus beau qu'elle fasse tout par des lois générales, sans doute parce qu'elles lui coûtent moins de soin. 0 grands philosophes]

770 LA NOUVELLE HÉLOÎSI.

que Dieu vous est obligé de lui fournir ainsi des méthodes commodes , et de lui abréger le travail !

A quoi bon lui rien demander? dites-vous encore; ne connatt^l pas tous nos besoins ? n'est-il pas notre père pour y pourvoir? savons-nous mieux que lui ce qu'il nous faut? et vou1ons*nous notre bonheur plus véritablement qu'il ne le veut lui-même? Cher Saint-Preux, que de vains sophismes! Le plus grand de nos besoins /le seul auquel nous pouvons pourvoir , est celui de sentir nos besoins ; et le premier pas pour sortir de notre misère est de la connaître. Soyons humbles pour être sages ; voyons notre faiblesse, et nous serons forts. Ainsi s'accorde la justice avec la clémence; ainsi régnent à la fois la grâce et la liberté. Esclaves par notre faiblesse , nous sonmies libres par la prière; car il dépend de nous de demander et d'obtenir hi force qull ne dépend pas de nous d'avoir par nousmêmes.

Apprenez donc à ne pas prendre toujours conseil de vous seul dans les occasions difficiles, mais de celui qui joint le pouvoir à la prudence, et sait faire le meilleur parti du parti qu'il nous fait préférer. Le grand défaut de la sagesse humaine , même de celle qui n'a que la vertu pour objet , est un excès de confiance qui nous fait juger de l'avenir par le présent, et, par un moment, de la vie entière. On se sent ferme un instant, et l'on compte n'être jamais ébranlé. Plein d'un orgueil que l'expérience confond tous les jours, on croit n'avoir plus à craindre un piège une fois évité. Le modeste langage de la vaillance est : Je fus brave un tel jour ; mais celui qui dit , Je suis brave , ne sais ce qu'il sera demain ; et tenant pour sienne une valeur qu'il ne s'est pas donnée , il mérite de la perdre au moment de s'en servir.

Que tous nos projets doivent être ridicules, que tous nos raisonnements doivent être insensés devant l'Être pour qui les temps n'ont point de succession ni les lieux de dis-

PAilTIS VI , LETTRE VII. 771

Dce ! Nous comptons pour rien ce qui est loin de nous , >us ne voyons que ce qui nous touche : quand nous irons changé de lieu j nos jugements seront tout consiires, et ne seront pas mieux fondés. Nous réglons Tanir sur ce qui nous convient aujourd'hui , sans savoir 1 nous conviendra demain; nous jugeons de nous comme mt toujours les mêmes , et nous changeons tous les nrs. Qui sait si nous aimerons ce que nous aimons , si >us voudrons ce que nous voulons , si nous serons ce que »us sommes , si les objets étrangers et les altérations de >s corps n'auront pas autrement modifié nos âmes, et si lUS ne trouverons pas notre misère dans ce que nous irons arrangé pour notre bonheur? Montrez-moi la règle la sagesse humaine , et je vais la prendre pour guide. lis si sa meilleure leçon est de nous apprendre k nous fier d'elle, recourons à celle qui ne trompe point, et Isons ce qu'elle nous inspire. Je lui demande d'éclairer es conseils ; demandez-lui d'éclairer vos résolutions, lelque parti que vous preniez, vous ne voudrez que ce li est bon et honnête , je le sais bien : mais ce n'est pas sez encore; il faut vouloir ce qui le sera toujours; et ni us ni moi n'en sommes les juges.

TTBE VII. — DE SAINT-PBEUX A MADAME DE WOLMAB.

Julie ! une lettre de vous I... après sept ans de silence! li , c'est elle ; je le vois , je le sens : mes yeux méconiitraient-ils des traits que mon cœur ne peut oublier? loi I vous vous souvenez de mon nom ! vous le savez encore rire !... En formant ce nom^ , votre main n'a-lrelle point îmblé?... Je m'égare, et c'est votre faute. La forme , le i, le cachet, l'adresse, tout dans cette lettre m'en rapdle de trop différentes. Le cœur et la main semblent se

On a dit que Saint-Preux était un nom controuré; peut-être le véritable it-il 5ur l'adresse.

77*2 LA K01IV£LL£ UÉtOÎSE*

coalredire. Abl deviez-vous employer la même; écriture poar tracer d'autres sentiments?

Vous trouverez peut-être que songer si fort k vos anciennes lettres , c'est trop justifier la dernière. Vous vous trompez. Je me sens bien; je ne suis plus le même, ou vous n'êtes plus la même; et ce qui me le prouve, esl qu'excepté les charmes et la bonté , tout ce que je retrouve en vous de ce que j'y trouvais autrefois m'est un nouveau sujet de surprise. Cette observation répond d'avance à vos craintes. Je ne me fie point k mes forces , mais au sentir ment qui me dispeDse d'y recourir. Plein de tout ce qu'il faut que j'honore en celle que j'ai cessé d'adorer , je sais à quels respects doivent s'élever mes anciens hommages. Pénétré de la plus tendre reconnaissance, je vous aime autant que jamais^ il est vrai; mais ce qui m'attache le plus k vous est le retour de ma raison. Ella vous montre a moi telle que vous êtes; elle vous serl mieuiL que l'amour même. JNon, si j'étais resté coupable, vous ne me seriez pas aussi chère.

Depuis que j'ai cessé de prendre le change « et que le pénétrant Wolmar m'a éclairé sur mes vrais sentiments, j'ai mieux appris k me connaître , et je m'alarme moins de ma faiblesse. Qu'elle abuse mon imagination, que cette erreur me soit douce encore ; il suffit , pour mon repos, qu'elle ne puisse plus vous offenser , et la chimère <j|ui m'égare k sa poursuite me sauve d'un danger réel.

0 Julie ! il est des impressions éternelles que le temps ni les soins n'effacent point. La blessure guérit, ma^is la marque reste ; et cette marque est un sceau respecté qui préserve le cœur d'une autre atteinte. L'inconstance et l'amour sont incompatibles : l'amant qui change ne change pas; il commence ou finit d'aimer. Pour moi, j'ai fini; mais , en cessant d'être k vous , je suis resté sous votre garde ; je ne vous crains plus, mais vous m'empêchez d'en craindre une auUe. Non , Julie , non, femme respectable, eus ne verrez jamais en moi que l'ami de voire personne

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