‹ Julie (volume 2)Chapitre 17 sur 187 · PARTIE I, LETTRE XXVI · texte numérisé non relu

PARTIE I, LETTRE XXVI

Malgré la saison, je m'y rends dès le matin et n'en reviens qu'à la nuit. Des feuilles et quelques bois secs que j'allume servent, avec mes courses/ à me garantir du froid excessif. J'ai pris tant de goût pour ce lieu sauvage, que j'y porte même de l'encre et du papier; et j'y écris maintenant cette lettre sur un quartier que les glaces ont détaché du rocher voisin.

Cest là, ma Julie, que ton malheureux amant achève de jouir des derniers plaisirs qu'il goûtera peut-être en ce monde. C'est de là qu'à travers les airs et les murs il ose en secret pénétrer jusque dans ta chambre. Tes traits charmants le frappent encore; tes regards tendres raniment son cœur mourant; il entend le son de ta douce voix; il ose chercher encore en tes bras ce délire qu'il éprouva dans le bosquet. Vain fantôme d'une âme agitée, qui s'égare dans ses désirs! Bientôt forcé de rentrer en moi-même, je te contemple au moins dans le détail de ton innocente vie : je suis de loin les diverses occupations de ta journée , et je me les représente dans les temps et les lieux où j'en fus quelquefois l'heureux témoin. Toujours je te vois vaquer à des soins qui te rendent plus estimable , et mon cœur s'attendrit avec délices sur l'inépuisable bonté du tien. Maintenant, me dis-jeau matin, elle sort d'un paisible sommeil, son teint a la fraîcheur de la rose, son âme jouit d'une douce paix ; elle offre à celui dont elle tient l'être un jour qui ne sera point perdu pour la vertu. Elle passe à pr^nt chez sa mère ; les tendres affections de son cœur s'épanchent avec les auteurs de ses jours ; elle les soulage dans le détail des soins de la maison ; elle fait peut-être la paix d'un domestique imprudent, elle fait peut-être une exhortation secrète ; elle demande peut-être une grâce pour un autre. Dans un autre temps, elle s'occupe, sans ennui, des travaux de son sexe ; elle orne son âme de connaissances utiles; elle ajoute à son goût exquis les agréments des beaux-arts, et ceux de la danse à sa légèreté naturelle. Tantôt je vois une élégante et simple parure orner O'^*'

diarmes qui ti'eii ont pas besoin. Ici je la vois consulter un pasteur vénérable sur la peine ignorée d'une famille indigente; là, secourir ou consoler la triste veuve et Torphelin déiaissév Tantôt elle charme une honnête société par ses discours sensés et modestes; tantôt, en riant avec ses compagnes , elle ramène une jeunesse folâtre au ton de la sagesse et des bonnes mœurs. Quelques moments, ah! pardonne! j'ose te voir même l'occuper de moi; je vois t«s yeux attendris parcourir une de mes lettres; je lis dans leur douce langueur que c'est à ton amant fortuné que s'adressent les lignes que lu traces ; je vols que c'esi de lui que tu parles à ta cousine avec une si tendre émotion. O Julie! ô Julie! et nous ne serions pas unis? et nos jours ne couleraient pas ensemble? et nous pourrions être séparés pour toujours? Non, que jamais cette affreuse idée ne se présente a mon esprit 1 En un instant ellechange tout mon attendrissement en fureur, la rage me fait courir de caverne en caverne; des gémissements et des cris m'échappent malgré moi; je rugis comme une lionne irritée; je suis capable de tout, hors de renoncer à toi ; et il n'y a rien , non , rien que je ne fasse pour te posséder ou mourir.

J'en étais ici de ma lettre , et je n*attendais qu'une oc^ casion sûre pour vous renvoyer, quand j'ai reçu de Sion la dernière que vous m'y avez écrite. Que la tristesse qu'elle respire a charmé la mienne ! que j'y ai vu un frappant exemple de ce que vous me disiez de l'accord de nos âmes dans des lieux éloignés! Votre affliction, je l'avoue, est plus patiente; la mienne est plus emportée : mais il faut bien que le môme sentiment prenne la teinture des caractères qui l'éprouvent, et il est bien naturel que les plus grandes pertes causent les plus grandes douleurs. Que disje, des pertes? Eh! qui les pourrait supporter? Non, connaissez-le enfin, ma Julie; un éternel arrêt du ciel nous destina l'un pour l'autre ; c'est la première loi qu'il faut écouter, c'est le premier soin de la vie de s'unir à qui doit

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nous la rendre douce. Je le vois, j'en gémis, tu l'égarés dans les vains projets, tu veux forcer des barrières insurmontables, et négliges les seuls moyens possibles; Tenthousiasme de Thonnêteté t'ôte la raison, et ta vertu n'est plus qu'un délire. «

AL ! si tu pouvais rester toujours jeune et brillante comme a présent, je ne demanderais au ciel que de te savoir éternellement heureuse, te voir tous les ans de ma vie une fois , une seule fois , et passer le reste de mes jours à contempler de loin ton asile , à l'adorer parmi ces rochers. Mais, hélas I vois la rapidité de cet astre qui jamais n'arrête; il vole, et le temps fuit, l'occasion s'échappe : ta beauté , ta beauté même aura son terme ; elle doit décliner et périr un jour comme une fleur qui tombe sans avoir été cueillie; et moi cependant je gémis , je souffre , ma jeunesse s'use dans les larmes et se flétrit dans la douleur. Pense , pense , Julie , que nous comptons déjà des années perdues pour le plaisir. Pense qu'elles ne reviendront jamais; qu il en sera de même de celles qui nous restent, si nous les laissons échapper encore. O amante aveuglée I tu cherches un chimérique bonheur pour un temps où nous ne serons plus ; tu regardes un avenir éloigné , et tu ne vois pas que nous nous consumons sans cesse , et que nos âmes , épuisées d'amour et de peines, se fondent et coulent conmie l'eau ^ Reviens, il en est temps encore, reviens, ma Julie, de^çette erreur funeste. Laisse Ta tes projets, et sois heureuse. Viens, ô mon âme, dans les bras de ton ami réunir les deux moitiés de notre être : viens à la face du ciel, guide de notre fuite et témoin de nos serments, jurer de vivre et mourir l'un a l'autre. Ce n'est pas toi , je le sais , qu'il faut rassurer contre la crainte de l'indigence. Soyons heureux et pauvres , ah ! quel trésor nous aurons acquisl Mais ne faisons point cet affront a l'humanité de

I SiaU aqua ef/utta sum. Psalm. xxi, ik. — Omnes morimur, et quasi mquœ dilabimur in terram. Reg. ii , i4, v. m.

croire qu'il ne restera pas sur la tente éhtière un asile à tleux amanls infortunés. J'ai des bras , je suis robuste ; le pain gagné par mon travail te paraîtra plus délicieux que les hiets des festins. Un repas apprêté par l'amour pieut-il jamais être insipide? Ah ! tendre et ctière amante , dussions-nous n'être heureux qu'un seul jour, veux- tu quitter cette courte vie sans avoir goûté le bonheur?

Je n'ai plus qu'un mot a vous dire , ô Julie ! Vous connaissez Tantiqùe nàage du rocher de Leucate , dernier re- Aigé de tant d'aiiiànts malheurmix. Ce lieu-ci Ihi ressemble h bien des égards : la roche est escarpée , réail est profonde , el je suis au désespoir.

LETTRE XXVIt.— Ï>E CLÀIftE.

Ma douleur me laisse à peine la force de vous écrire. Vos malheurs et les miens sont au comble. L'aimable Julie est à l'extrémité, et n'a peut-être pas deux joui;;s à vivre. L'effort qu'elle ût pour vous éloigner d'elle commença d'altérer sa santé; la première conversation qu'elle eut sur votre compte avec son père y porta de nouvelles attaques : d'autres chagrins plus récents oiit accru ses agitations , et votre dernière lettre a fait le reste. Elle en fui si vivement émue , qu'après avoir pusse une nuit dans d'affreux combats , elle tomba hier dans l'accès d'une lièvre ardente qui n'a fait qu'augmenter sans cesse , el lui a enfin donné le transport. Dans cet état, elle vous nomme h chaque instant , et parle de vous avec une véhémence qui montre combien elle en est occupée. On éloigne soil père autant qu'il est possible ; cela prouve assez que md tante a conçu des soupçons : elle m'a même demandé avec inquiétude si vous n'étiez pas de retour , et je vois que , le danger de sa fille effaçant pour le moment toute autre considération, elle ne serait pas fâchée de vous voir ici.

Venez donc sans différer. J'ai pris ce bateau exprès pour vous porter cette lettré; il esta vos ordres; servez-

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