PARTIE VI, LETTBB XI
ours, selonmoi, elle ne seulira plus rien. Mais si peutftre elle avait raison, quelle différence! Des biens ou des naux éternels!... Peut-être !... Ce mot est terrible !... Malleureux I risque ton âme et non la sienne.
Voilà le premier doute qui m'ait rendu suspecte Tinceritude que vous avez si souvent attaquée. Ce n'est pas la ernière fois qu'il est revenu depuis ce temps-là. Quoi u'il en soit, ce doute me délivra de celui qui me tourlentait. Je pris sur-le-champ mon parti ; et , de peur d'en hanger , je courus en hâte au lit de Julie. Je fis sortir tout ) monde, et je m'assis; vous pouvez juger avec quelle ontenance.. Je n'employai point auprès d'elle les précauons nécessaires pour les petites âmes. Je ne dis rien ; lais elle me vit et me comprit à l'instant. Croyez-vous me apprendre? dit-elle en me tendant la inain. Non, mon Qii, je me sens bien : la mort me presse, il faut nous uitter.
Alors elle me tint un long discours dont j'aurai à vous arler quelque jour, et durant lequel elle écrivit son tesiment dans mon cœur. Si j'avais moins connu le sien, » dernières dispositions auraient suffi pour me le faire mnaître.
Elle me demanda si son état était connu dans la maison. ) lut dis que Talarme y régnait, mais qu'on ne savait rien 3 positif, et que du Bosson s'était ouvert à moi seul. Elle le conjura que le secret fût soigneusement gardé le reste 3 la journée. Claire, ajouta-t-elle, ne supportera jamais » coup que de ma main; elle en mourra s'il lui vient une autre. Je destine la nuit prochaine à ce triste devoir, est pour cela surtout que j'ai voulu avoir l'avis du mé- 3cin , afin de ne pas exposer sur mon seul sentiment cette [fortunée à recevoir à faux une si cruelle atteinte. Faites l'elle ne soupçonne rien avant le temps , ou vous risquez 3 rester sans amie et de laisser vos enfants sans mère. Elle me parla de son père. J'avouai lui avoir envoyé un :près; mais je me gardai d'ajouter que cet honunc, au
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N«u de se contenter de donner ma lettre , conime je lui avais ordonné, s'était liâté de parler, et si lourdement, quèf mon Vîeiix ami, croyant sa fille noyée, était tombé d'effroi sur Tescalier , et s*était fait une blessure qui le retenait à Blonay dans son lit. L'espoir de revoir soh père la toucha' sensiblement; et là certitude que cette espérance était vaine ne fut pas le moindre dés maux qu'il me fallut dévorer.
' Le redoublemedt de la nuit précédente l'avait extrême^ ment affaiblie ; ce long entretien li'avait pas contribué a Va fortifier. Dans l'accablement où elle était , elle essaya de prendre un pieu de repos durant la journée : je n'appris que le surlendemain qu'elle ne Tavaitpas passée tout entière à domrif':
Cependant la consternation régnait dans la maison. Cbacdtt dans un morne silence attendait qu'on le tirât de peine, et n'osait interroger personne, crainte d'apprendre plus qu'il né voulait savoir. On éedisiait : S'il y a quelque bonne nbuvelle, dn's'empfessera de la dire; s'il y en a de mauvaises , on ne les saura toujours que trop tôt. Dans la frayeur dont ils étaient saisis, c'était assez pour eux qu'il n'arrivât rien qui fît nouvelle. Au milieu de ce morne repos , madame d'Orbe était la seule active et parlante: Sitôt qu'elle était hors de là cfaatnbre de Jutie , au lieu dé s'aller reposer dans la sienne, elle parcourait toute là maison; elleai^rêtait tout le monde, demandant ce qu'avait dit le médeèin, ce qu'on disait. Elle avait été témoin de la nuit précédetite, elle ne pouvait ignorer ce qu'elle avait vu; mais elle cherchait à se tromper elle-même et à récuser le témoignage de ses yeux. Ceux qu'elle questionnait ne lui répondant rien que de favorable, cela l'encourageait à questionner les autres , et toujours avec une inquiétude si vive , avec un air si effrayant , qu'on eût su la vérité mille ibis sans être tenté de la lui dire.
Auprès de Julie elle se contraignait , et l'objet touchant qu'elle avait sous les yeux la disposait plus à l'affliction
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1 l'emportement. Elle craignait surtout de lui laisser * ses alannes; mais elle réussissait mal a les cacher, apercevait son, trouble dans son affectation m^me à litre tranquille. Julie, de son côté, n'épai^nait rien r TabMser. Sans extéi^uer son mal , elle en .parlait sque comme d'une chose passée,, et ne semblait j^n. le que du. temps qu'il lui faudrait pour se remettre, ait encore un de mes supplices de les voir cherchera assurer mutuellement , moi qui savais si bien qu'aue des deux n'avait dan^ l'âme J'espojr qu'elle s'efforçait lonner à l'autre. . . , .
ladame d'Orbe avait veillé les deux nuits précédentes^ avait trois jours qu'elle ne s'était déshabillée. Julie lui posa de s'aller coucher ,, elle n'ep voulut rien faire. iHé 1 donc! dit Julie, qu'on lui tende un petit lit dans ma mbre, à moins, ajouta-t-elle conune. par réflexion, lUe ne veuille partager le mien. Qu'en dis-tu ^ cousine? 1 mal ne, se gagne pas , tu ne te dégoûtes piis de mqi., che dans mon lit. Le parti fut accepté. Pour moi , l'o^n renvoya , et véritablement j'avais besoin.de repos. 3 fus levé de bonne heure. Inquiet de ce qui c'était ié durant la nuit, au premier bruit que j'entendis j'endans la chambre. Sur l'état où madame d'Orbe était eille, je jugeai du désespoir où j'allais la trouver,. et fureurs dont je serais le témoin. £a entrant, je la vi$ se dans un fauteuil, défaite et pâle, ou plutôt livide, yeux plombés et presque éteint^, mais, douce» tranie , parlaut peu , et faisant tout ce qu'on lui disait sans )ndre. Pour Julie, elle paraissait moins faible que la le, sa voix était plus ferme, son geste plus animé ; elle blait avojr pris la vivacité de sa cousine. Je connus aient a son teint que ce mieux apparent était l'effet de èvre ; mais je vis aussi briller dans ses regards je ne quelle secrète joie qui pouvait y contribuer, et dont je lémélais pas la cause. Le médecin n'en confirma pas ns son jugement de la veille, la malade n'en con-
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tîDua pas moins de penser comme lui; il ne me resta plus aucune espérance.
Ayant été forcé de m'absenter pour quelque temps, je remarquai en rentrant que l'appartement était arrangé avec soin; il y régnait de Tordre et de l'élégance; elle avait fait mettre des pots de fleurs sur sa cheminée; ses rideaux étaient entr'ouverts et rattachés; Fair avait été changé: on y sentait une odeur agréable; on n'eût jamais cru être dans la chambre d'un malade. Elle avait fait sa toilette avec le même soin : la grâce et le goût se montraient encore dans sa parure négligée* Tout cela lui donnait plutôt l'air d'une fenune du monde qui attend compagnie, que d'une campagnarde qui attend sa dernière heure. Elle vit ma surprise, elle en sourit; et lisant dans ma pensée, elle allait me répondre, quand on amena les enfants. Alors il ne fut plus question que d'eux ; et vous pouvez juger si , se sentant prête h les quitter, ses caresses furent tièdes et modérées. J'observai même qu'elle revenait plus souvent et avec des étreintes encore plus ardentes à celui qui lui coûtait la vie, comme s'il lui fût devenu plus cher à ce prix.
Tous ces embrassements, ces soupirs, ces transports, étaient des mystères pour ces pauvres enfants. Ils l'aimaient tendrement, mais c'était la tendresse de leur âge; ils ne comprenaient rien a son état, au redoublement de ses caresses, à ses regrets de ne les voir plus; ils nous voyaient tristes et ils pleuraient : ils n'en savaient pas davantage. Quoiqu'on apprenne aux enfants le nom de la mort, ils n'en ont aucune idée ; ils ne la craignent ni pour eux ni pour les autres ; ils craignent de souffrir et non de mourir. Quand la douleur arrachait quelque plainte a leur mère, ils perçaient l'air de leurs cris ; quand on parlait de la perdre , on les aurait crus stupides. La seule Henriette, un peu plus âgée , et d'un sexe où le sentiment et les lumières se développent plus tôt, paraissait troublée et alarmée de voir sa petite maman dans un lit, elle qu'on