‹ Julie (volume 2)Chapitre 164 sur 187 · PABTIE VI, LETTRE XI · texte numérisé non relu

PABTIE VI, LETTRE XI

vaut le juge redoutable; et au lieu de se préparer k ce' momeut terrible, au Jieude mettre ordre à sa conscience) elle s*amuse à parer sa chambre, à faire sa toilette, à causer avec ses amis , a égayer leur repas , et dans tobs ses entretiens pas un seul mot de Diéû ni du salut! Que devais-je penser d'elle et de ses vrais sentiments? Comment arranger sa conduite avec les idées que j'avais de sa piété ? Comment accorder l'usage qu'elle faisait des derniers moments de sa vie avec ce qu'elle avait dit au médecin de leur prix? Tout cela formait à mon sens, une énigme inexplicable. Car enfin, quoique je ne m'attendisse pas à lui trouver toute la petite cagoterfe des dévotes, il me semblait pourlant que c'était le temps de songer k ce qu'elle estimait d'une 'si grande importance, et qui ne souffrait aucun retard. Si fon est dévot durant le tracas de cette vie, comment ne le sera-t-on pas au moment qu'il faut la quitter, et qu'il ne reste plus qu'à pè/nser k l'autre?

Ces réflexions m'amenèrent k un point où je né me serais guère attendu d'arriver. Je commençai presque d'être inquiet que mes opinions indisci:ètemént soutenues n'eussent enfin trop gagné sur elle. Je n'avais pas adopté les siennes, et pourtant je n'aurais pas voulu qu'elle y eût renoncé. Si j'eusse été malade , je serais certainement mort dans mon sentiment ; mais je désirais qu'elle mourût dans le sien; et je trouvais pour ainsi dire qu'en elle je risquais plus qu'en* moiw Ces contradictions vous paraîtront extravagantes, je ne les trouve pas raisonnables, et cependant elles ont existé. Je ne me charge pas de les justifier, je vous les rapporte.

Enfin le moment vint où aies doutes allaient être éciaircis. Car il était aisé de prévoir que tôt ou tard le pasteur amènerait la conversation sur ce qui fait l'objet de son ministère; et'quand Julie eût été capable de déguisement dans ses réponses, il lui eût été bien difficile de se dégui* fier assez pour qu'attentif et prévenu, je n'eusse pas démêlé ses vrais sentiments.

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Tout arriva comme je Pavais prévu. Je laisse à part les lieux communs mêlés d*éloges qui servirent de transitions au ministre pour venir à son sujet; je laisse encore ce qu'il lui dit de touchant sur le bonheur de couronner une bonne vie par une fin chrétienne. Il ajouta qu*à la vérité il lui avait quelquefois trouvé sur certains points des sentiments qui ne s'accordaient pas entièrement avec la doo trine de TÉglise, c'est-à-dire avec celle que la plus saine raison pouvait déduire de l'Écritiire; mais comme eUe ne s'était jamais aheurtée a les défendre^ il espérait qu'elle voulait mourir ainsi qu'elle avait vécu, dans la communion des fidèles , et acquiescer en tout à la commune profession de foi.

Comme la réponse de Julie était décisive sur mes doutes , et n'était pas, à l'égard des lieux communs, dans le cas de l'exhortation , je vais vous la rapporter presque mot à im>t, car je l'avais bien écontée , et f allai Féertre dans le moment.

« Permettez-moi, monsieur, de commencer par vous » remercier de tous les soins que vous avez pris de me » conduire dans la droite route de la morale et de la foi » chrétienne , et de la douceur avec laquelle vous avez » corrigé ou supporté mes erreurs quand je me suis éga- » rée. Pénétrée de respect pour votre zèle et de recon- » naissance pour vos bontés, je déclare avec plaisir que » je vous dois toutes mes bonnes résolutions, et que vous » m'avez toujours portée à faire ce qui était bien, et à » croire ce qui était vrai.

» J'ai vécu et je meurs dans la communion protestante, » qui tire son unique règle de l'Écriture sainte et de la rai- » son ; mon coeur a toujours confirmé ce que prononçait » ma bouche; et quand je n'ai pas eu pour vos lumières » toute la docilité qu'il eût fallu peut-être, c'était un effet » de mon aversion pour toute espèce de déguisement : » ce qu'il m'était impossible de croire , je n'ai pu dire » que je le croyais; j'ai toujours cherché sincèrement ce

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» qui était conforme à la gloire de Dieu et à la vérité. Pai » pu me tromper dans ma recherche; je n'ai pas l'orgueil » de penser avoir eu toujours raison : j'ai peut-être eu » toujours tort; mais mon intention a toujours été pure, » et j'ai toujours cru ce que je disais «roire. C'était sur ce » point tout ce qui dépendait de moi. Si Dieu n'a pas éclairé » ma raison au delà, il est clément et juste; pourrait-il 9 me demander compte d'un don qu'il ne m'a pas fait?

0 Voila , monsieur, ce que j'avais d'essentiel à vous dire c sur les sentiments que j'ai professés. Sur tout le reste , » mon état présent vous répond pour moi. Distraite par » le mal , livrée au délire de la fièvre , est-il temps d'es- » sayer de raisonner mieux que je n'ai fait jouissant d'un » entendement aussi sain que je l'ai reçu? Si je me suis 9 trompée alors, me tromperais-je moins aujourd'hui? » et dans l'abattement où je suis dépend-il de moi de » croire autre chose que ce que j'ai cru étant en santé? » C'est la raison qui décide du sentiment qu'on préfère; » et la mienne ayant perdu ses meilleures fonctions, » quelle autorité peut donner ce qui m'en reste aux opi- » nions que j'adopterais sans elle? Que me reste-t-il donc » désonnais à faire? c'est de m'en rapporter à ce que j'ai » cru ci-devant : car la droiture d'intention est la môme, 0 et j'ai le jugement de moins. Si je suis dans l'erreur, » c'est sans l'aimer; cela suffit pour me tranquilliser sur » ma croyance.

» Quant à la préparation a la mort, monsieur, elle est » faite; mal, il est vrai, mais de mon mieux, et mieux I» du moins que je ne la pourrais faire à présent. J'ai » tâché de ne pas attendre, pour remplir cet important » devoir, que j'en fusse incapable. Je priais en santé, » maintenant je me résigne. La prière du malade est la » patience : la préparation à la mort est une bonne vie; » je n'en connais point d'autre. Quand je conversais avec » vous, quand je me recueillais seule, quand je m'effor-

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» çais de remplir les devoirs que Dieu m'impose ^ c'est » alors que je me disposais à paraître deyant lui , c*est » alors que je Tadorais de toutes les forces jqu'il m'a don- » nées : que ferais-je aujourd'hui, que je, les ai perdues? H mon âme aliénée est-elle en état de s'élever à Jui? ces I» restes d'une vie à demi éteinte, absorbés par la soaf- » france, sont-ils dignes de lui être offerts? Non, mon- » sieur; il me les laisse pour être donnés a ceux qu'il m'a » fait aimer et qu'il veut que'je quitte : je leur fais mes rt adieux pour aller à lui; c'est d'eux qu'il faut que je m'oc- » çupe : bientôt je m'occuperai de lui seul. Mes derniers » plaisirs sur la terre sont aussi mes derniers .devoirs : » n'est-ce pas le servir encore et faire sa volonté, que » de remplir les soins que ,rhumanité m'impose avant » d'abandonner sa dépouille? Que faire pour apaiser des » troublés que je n'ai pas^ Ma conscience n'est point » agitée : si quelquefois eWp m'a donné des craintes, j'en » avais plus en. santé qu'aujourd'hui. Ma coniianoe.les » efface; elle me dit que Dieu e^t plus clément que je ne » suis coupable , et ina Sf^curité redouble en me sentant » approcher de lui. Je ne lui porte point un repentir im- » parfait, tardif et forcé, qui , dicté par la peur^ ne sau- » rait être sincère, et n'est qu'un piège pour le tromper : je » ne lui porte pas le reste et le rebut de mes jours, pleins » de peines et d'ennuis,, en proie k la maladie, aux dou- » leurs, aux angoisses de la mort, et que je ne lui don- » nerais que quand je n'en pourrais plus rien faire : je )> lui porte ma vie entière, pleine de péchés. et de fautes, » mais exempte des remords de l'impie et des crimes du » méchant.

» A quels tourments Dieu pourrait -il condamner » mon âme? Les réprouvés, dit-on, le haïssent : il D faudrait donc qu'il m'empêchât de l'aimer? Je. ne » crains pas d'augmenter leur nombre. O grand Être! Être » éternel , suprême intelligence , source de vie et de féli-

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