PARTIE YI, LETTBE XI
Tautre monde l'injuste inégalité qui règne dans celui-ci. Je ne doute point que toutes ces sombres idées ne fomentent rincrédulité , et ne donnent une aversion nalurelle pour le culte qui les nourrit. J'espère , dit-elle en me regardant, que celui qui doit élever nos enfants prendra des maximes tout opposées, et qu'il ne leur rendra point la religion lugubre et triste en y mêlant incessamment des pensées de mort. S'il leur apprend à bien vivre, ils sauront assez bien mourir.
Dans la suite de cet entretien , qui fut moins serré et plus interrompu que je ne vous le rapporte, j'achevai de concevoir les maximes de Julie et la conduite qui m'avait scandalisé. Tout cela tenait a ce que , sentant son état parfaitement désespéré, elle ne songeait plus qu'à en écarter l'inutile et funèbre appareil dont l'effroi des mourants les environne , soit pour donner le change à notre affliction , ^oit pour s'ôter a elle-même un spectacle attristant à pure perte. La mort , disait-elle , est déjà si pénible 1 pourquoi la rendre encore hideuse? Les soins que les autres perdent à vouloir prolonger leur vie , je les emploie à jouir de la mienne jusqu'au bout : il ne s'agit que de savoir prendre son parti ; tout le reste va de lui-même. Ferai-je de ma chambre un hôpital , un objet de dégoût et d'ennui, tandis que mon dernier soin est d'y rassembler tout ce qui m'est cher? Si j'y laisse croupir le mauvais air, il en faudra écarter mes enfants , ou exposer leur santé. Si je reste dans un équipage à faire peur , personne ne me reconnaîtra plus; je ne serai plus la même; vous vous souviendrez tous de m'a voir aimée , et ne pourrez plus me souffrir ; j'aurai, moi vivante, l'affreux spectacle de l'horreur que je ferai , même à mes amis , comme si j'étais déjà morte. Au lieu de cela , j'ai trouvé l'art d'étendre ma vie sans la prolonger. J'existe , j'aime , je suis aimée, je vis jusqu'à mon dernier soupir. L'instant de la mort n'est rien , le mal de la nature est peu de chose ; j'ai banni tous ceux de l'opinion.
Tous ces entretiens et d'autres semblables se passaient
eiiCre la malade,, le pasteur, quelquefois le médecin , la FanchoQ et moi. Madame d'Orbey était toujours présente, et ne s'y mêlait jamais. Attentive aux besoins de son amie, elle était prompte k la servir. Le reste du .temps , immobile et presque inanimée , elle la regardait sans rien dire, et sans rien entendre de ce qu'on disait.
Pour moi , craignant que Julie ne parlât juqu'à s'épuiser , je pris le moment que le ministre et. le médecin s'étaient mis à causer ensemble; et m'approchant d'elle, je lui dis à l'oreille : Voila bien des discours pour une malade 1 ,voila bien de la raison pour quelqu'un qui se croit hors d'état de raisonner L
Qui, me dit-elle tout bas, je parle trop pour une jnalade, mais no^ pas pour une mourante ;.bienlôJt je ne dirai plus rien. A l'égard des raisonnements, je n'en fais pl.us^ mais j'en al fait. Je savais ea santé qu'il, fallait mourir. J'ai souvent réfléchi sur ma dernière mialadie; je profile aujourd'hui de ma prévoyance. Je ne suis plus en état de penser ni de résoudre; je ne fais que dire ce que j'avais pensée et pratiquer.ee quej'avais résolu. , .
Le reste de la journée , à quelques accident^ près , se passa avec la même tranquillité et presque dç la même manière que quand tout le monde se portait bien. Julie était, comme en pleine santé, douce et caressante ; elle parlait ave&le même sens , avec la même liberté d'esprit, mêmed'un air serein qui al lait quelquefois jusqu'à lagafté: enfin, je continuais de démêler. dans ses yçux un certain mouvement de joie qui m'inquiétait de plus en plus, et sur lequel je résolus de m'éclaircir avçc elle.
Je n'attendi$ pas plus tard que le même soir. Comm^ elle vit que je m'étais ménagé un tête-a-tête , elle me dit : Vous m'avez, prévenue, j'avais k vous parler* Fo^rt bien , lui dis-je , mais puisque j'ai pris les devants , laissez-moi m'expliquer le premier.
Alors, m'étant assis auprès d'elle, et la regardant fixer mentj je lui dis : Julie, ma chère Julie , vous avez navré