PARTIE V4, LETTHE XI
mon cceur.: iiéias l vous avez attendu bien tard I Qui, contiouai-je, voyant qu'elle me regardait. ai[ec surprise, je vous al pénétrée , vous vous réjouissez de mourir ; vous êtes bleu aise de me quitter. Rappelez-^vous la conduite de votre époux depuis que nous vivons ensemble ; ai-je mérité de votre part uu seutiment si cruel ? A Finstant elle me prit les mains, et de ce toa qui savait, aller. chercher rame : Qui? moi? je veux vous quitter? Est-ce ainsi que vous lisez dans mon cœur? Avez-vous si tôt oublié notre entretien d'hier? Cependant, repri$-je„ vous mourez con* tente... je Tai vu.. ..je le vois... Arrétezl dit elle : il est vrai , je meurs contente ; mais c^est dé mourir comme j'ai vécu, digne. d'être votre épouse. Ne m'en demandez. pas davantage , je ne vous dirai rien de plus; mais Voici , corlinua-t^lle en tirant un papier de dessous soA chevet, où vous. achèverez d'^clairclr oe mystère. Ce papier était une lettre, et je vis^ qu'elle vous était adressée. Je vous la romets ouverte, ajouta-t-elle en me la dpnnant, aiin.quV près Ts^voir lue vous vous déterminiez a l'envoyer ou. à la supprimer, selon ce que vous tirouyerezle plus convenable à votre sagesse et à mon honneur. Je vous prie de ne k lire que quand je Jie serai plus ; et je suis si sûre de ce que vou^ ferez à ma prière, que je ne veux pasmême que vous mêle promettiez. Cette lettre, cher Saint-Preux, est celle que vous trx)uverez ci-jointe. J'ai beau savoir que celle qui l'a écrite est morte , j'ai peine à croire qu'elle n'est plus rien.
Elle me parla ensuite de son père avec inquiétude..Quoi! dit-elle, 11 sait sa fille, eu danger, jgI je n'entends poiat parler de luil Lui serait-il arrivé quelque malheur? Aurait-il cessé de m'aimer? .Quoil mon pèrel... ce père si tendre... m'abandonner ainsi 1... me. laisser mourir sans le voir!... sans recevoir sa bénédicitlonL...ses derniers embrassementsi... ODieul quels reproches amers il se fera quand il ne me trouvera plus ! Cette réflexion lui était douloureuse. Je jugeai qu'elle supporterait plus aisément
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l'idée de son père malade que celle de son père indifierent. Je pris le parti de lui avouer la vérité. En effet , Tatarme qu'elle en conçut se trouva moins cruelle que ses premiers soupçons. Cependant la pensée de ne plus le revoir l'affecta vivement. Hélas I dit-elle, que deviendrat-il après moi? a quoi tiendra-t-il? Survivre à toute sa famille I... quelle vie sera la sienne? il sera seul, il ne vivra plus. Ce moment fut un de ceux où l'horreur de la mort se faisait sentir, et où la nature reprenait son empire. Elle soupira, joignit les mains, leva les yeux ; et je vis qu'en effet elle employait cette difficile prière qu'elle avait dit être celle dû malade.
Elle revint à moi. Je me sens faible, dit-elle; je prévois que cet entretien pourrait être le dernier que nous aurons ensemble. Au nom de notre union, au nom de nos chers enfants qui en sont le gage , ne soyez plus injuste envers votre épouse. Moi, me réjouir de vous quitter! vous qui n^avez vécu que pour me rendre heureuse, et sage , vous de tous les hommes celui qui me convenait le plus, le seul peut-ôtre avec qui je pouvais faire un bon ménage et devenir une femme de bien ! Ah I croyez que si je mettais un prix a la vie, c'était pour la passer avec vous. Ces mots prononcés avec tendresse m'émurent au point qu'en portant fréquemment à ma bouche ses mains que je tenais dans les miennes, je les sentis se mouiller de mes pleurs. Je ne croyais pas mes yeux faits pour en répandre. Ce furent les premiers depuis ma naissance , ce seront les derniers jusqu'à ma mort. Après en avoir versé pour Julie, il n'en faut plus verser pour rien.
Ce jour fut pour elle un jour de fatigue. La préparation de madame d'Orbe durant la nuit, la scène des enfants le matin , celle du ministre l'après-midi, l'entretien du soir avec moi, l'avaient jetée dans l'épuisement. Elle eut un peu plus de repos cette nuit-là que les précédentes, soit à cause de sa faiblesse, soit qu'en effet la fièvre et le redoublement fussent moindres. .
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Le lendemain, dans là matinée, on vint me dire qu'un homme très-mal mis demandait avec beaucoup d'empressement à voir madame en particulier. On lui avait dit rétat où elle était : il avait insisté, disant qu'il s'agissait d'une bonne action , qu'il connaissait bien madame de Wolmar, et qu'il savait que tant qu'elle respirerait elle aimerait à en faire de telles. Gomme elle avait établi pour règle inviolable de ne jamais rebuter. personne, et surtout les malheureux, on me parla de cet homme avant de le renvoyer. Je le fis venir. Il était presque en guenilles, il avait l'air et le ton de la misère; au reste, je n'aperçus rien dans sa physionomie et dans ses propos qui me fit mal augurer de lui. Il s'obstinait a ne vouloir parler qu'a Julie. Je lui dis que s'il ne s'agissait que de quelques secours pour lui aider à vivre, sans importuner pour cela une femme à l'extrémité, je ferais ce qu'elle aurait pu faire. Non, dit-il , je ne demande point d'argent, quoique j'en aie grand besoin; je demande un bien qui m'appartient, un bien que j'estime plus que tous les trésors de la terre, un bien que j'ai perdu par ma faute, et que madame seule, de qui je le tiens, peut me rendre une seconde fois.
Ce discours, auquel je ne compris rien, me détermina pourtant. Un malhonnête homme eût pu dire la même chose, mais il ne l'eût jamais dite du même ton. Il exigeait du mystère , ni laquais ni femme de chambre. Ces précautions me semblaient bizarres; toutefois je les pris; enfin je le lui menai. Il m'avait dit être connu de madame d'Orbe : il passa devant elle ; elle ne le reconnut point, et j'en fus peu surpris. Pour Julie, elle le reconnut à l'instant, et, le voyant dans ce triste équipage, elle me reprocha de l'y avoir laissé. Cette reconnaissance fut touchante. Claire, éveillée par le bruit, s'approche, et le reconnaît à la fin, non sans donner aussi quelques signes de joie ; mais les témoignages de son bon cœur s'éteignaient dans sa profonde affliction : un seul senti-
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ment absorbait tout; elle n^était (vlus sensible à rien.
Je n'ai pas besoin, je crois y de. vous dire qui était cet homme. Sa présence rappela bien des souvenirs. Mais , tandis que Jitlie le consolait et lui donnait de bonnes espérances, elle fiit Saisie d'un violent étouffement, et se tfOutôr si mal qu^on crdt qu'elle alkiit expirer. Pour ne pas faire scène et prévenir les distractions dans un moment où il ne fallait sOnger qu'a la secourir, je fis passer rtiomme dairis le cabinet j l'avertissant de le fermer sur lui; La Fanchon fut appelée, et' à force de temps et de soins la malade réviiit enfin de sa pâinoison. £n nous voyant tous consternés autour d'elle , die nous dit : Mes enfants, ce n'est 'qu'un ^ai;' cela n'est pas si cnlel qu'on pense. '
Le calme se rétablit; mais l'alarme avait été si chaude qu'elle me fit oublier l'homme 'dans le' cabinet; et quand .Tulië me demanda tout bas ce qu'il était devenu, le couvert était tnls, tovii' le monde était la.' Je voulus entrer pour M parler; mais il avait ferinéia porte en dedans, comtae Je lui avais dit ; il fallut attendre après le diner potar te fîtii^ sortir, ; »
Durant le repas , du Bosson , qui s'y trouvait', parlant d'une jeune veuve qu'on dl^^ait se reiÈanrier, ajouta quelque chose sur le triste sort des veuves. Il y en a, dis-je, do bien plus k plaindre encore; ce sont les véuvés dont les maHs soin t vivants. Cela est vrai , reprit Fanchon, ^ui vit quie ce discours s'adressaîl a elle. Surtout quand ils leur sont ch^rs. Aloi^s l'entretien tomba sur le sien; et comme elle en avait parte avec affection dm^ tous les temp^, il était naturel qu'elle eh parlât de même au moment où la perte de sa bienflsitrice allait lui rendre la sienne encore plus rude. C'est aussi ce qu'elle fit en termes très-^toachants, louant son boa naturel, et déplorant les mauvais ef^ttples qui l'avaient séduit, et le regrettant si sincère» ment, qvè, déjà disposée à la tristesse, elle s'ëmut jusqu'à pleurer. Tout à coup le cabinet ^'oifvrc, l'homme en gue*
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nilles en sort impétaeusement, se,précipite à ses genout, les embrasse et fond en larmes. Elle tenait un verre ; il lui échs^ppe : Ahl malheureux, d'où viens-tu? Elle se laisse aller sur lui, et serait tombée en faiblesse si l'on n'eût été prompt à la secourir.
Le reste est facile à imaginer. En un moment on sut par toute la maison que Claude Anet était arrivé. Le mari de la bonne Fanchon! quelle fête! A peine était-il hors de la chambre qu'il fut équipé. Si chacun n*avait eu que deux chemises, Anet en aurait autant eu à lui tout seul qu'il eo serait resté k tous les autres. Quand je sortis pour le faire habiller, je trouvai qu'on m'avait si bien prévenu qu'il fallut user d'autorité pour faire tout reprendre à ceux qui l'avaient fourni.
Cependant Fanchon ne voulait point quitter sa ma^ tresse. Pour lui faire donner quelques heures à son mari , on prétexta que les enfants avaient besoin de prendre l'air, et tous deux furent chargés de les conduire.
Cette scène n'incommoda point la malade comme les précédentes: elle n'avait rien eu que d'agréable, et ne lui lit que du bien. Nous passâmes l'après-midi, Claire et moi, seuls auprès d'elle , et nous eûmes deux heures d'un entretien paisible, qu'elle rendit le plus intéressant, le plus charmant que nous eussions jamais eu.
Elle commença par quelques observations sur le touchant spectacle qui venait de nous frapper, et qui lui rappelait si vivement les premiers temps de sa jeunesse; puis, suivant le fil des événements, elle fit une courte récapitulation de sa vie entière pour montrer qu'à tout prendre elle avait été douce et fortunée , que de degrés en degrés elle était montée au comble du bonheur permis sur la terre , et que l'accident qui terminait ses jours au milieu de leur course marquait, selon toute apparence, dans sa carrière naturelle, le point de séparation des biens et des maux.
Elle remercia le ciel de lui avoir donné un Çjoeur seu-
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sible et porté au bien, un eûtendement sain , aae figure préTenaote; de Vavoir fait Daitre dans an pays de liberté et non panni des esclaves, d'une famille honorable et non d'une race de malfaiteurs, dans une honnête fortune et non dans les grandeurs du monde qui corrompent l'âme ^ ou dans rindigcace qui l'avilit. EMë se félicita d'être née d'un père et d'une mère tous deux vertueux et bons, pleins de droiture et d'honneur, et qui, tempérant les défauts l'un de l'autre , avaient foriné sa raison sur la leur sans l«i donner leur faiUesae ou leurs préiugés. Elle vanta l'avantage d'avoir été élevée dans une retigloii raisonnable et sainte, qui , loin d'abrutir l'honane , Fennobiit et l'élève ; qui, ne favorisant ni l'Hupiété ni le fanatisme, permet ' d'être sage et de croire , d*être humain et pieux tout à IgL fois.
Après cela , serrant la maiu de sa cousine qu'elle tenait dans la sienne, et la regardant de cet œil cpie vous devei connaître et que la liangueur rendait encore plus ton* oliant : Tous ces biens, dit-elle, ont été donnés à mille autres ; mais celui-ci I... le ciel ne Ta donné qu'à moi. Tétais femme, et j'eus une amie : il nous fit naître en mèate temps; il mit dans nos inclinations un aeoord qui ne s'est jamais démenti ; il fit nos ccBurs l'un pour l'autre; il nous unit dès le berceau : je l'ai conservée tout le temps de ma vie, et sa main me fçrme les yeux. Trouvez un autre exemple pareil au monde , et je ne me vante plus de rien. Quels sages conseils ne m'a*t-e]le pas donnés? de quels périls nem'a-t-elle pas sauvée? de quels maux neme conso^ lait-elle pas? Qu'eussé-je été sans elle? que n'eût-elle pas fait de moi si je Tavais mieux écoutée? Je la vaudrais peut-être ai^ourd'huil Claire, pour toute réponse, baissa la tête sur le sein de son amie , et voulut soulager ses san*glots par des pleurs : il ne fut pas possible. Julie la pressa longtemps contre sa poitrine en silence. Ces moments n'ont ni mots ni larmes.
Elles se remirent , et Julie continua. Ces biens étaient