PARTIE VI, LVrtBS XI
Oiélés d'inconvénients; c^est^ke sort des choses hnmaines. Mon eceur était fait pcwr rameôr^ difficile en mérite personnel , indifférent snr tons. les biens de Fopinion. Il était presque impossible <fse les préjugés de mon père s'accor* dassent avec mon penchant. Il me fallait un amant qoe j'eusse ehot» moirînéme. U s'offrit; Je crus le choisir : sans doute le ciel le choisit pour moi , afin que , livrée aux erra»» de ma passion , je ne le fusse pas aux horreurs du erîme, et que Tamour de la vertu restât au moins dans mon âme après elles. II prît le langage honuête et insinuant avec lequel mille fourbes séduisent tous les jours autant de filles bien nées : mais seul parmi tant d*autres, il était honnête homme et pensait ce qu'il disait. Êtait^e ma prudence qui l'avait discerné? Non ; je ne connus d'abord de lui que son langage, et je fus séduite. Je fis par désespoir ce que d'autres font par effronterie : je me jetai ^ comme disait mon père, à sa tête : il me respecta. Ce fut alors seulement que je pus le connaître. Tout homme ca^ pable d*un pareil trait a l'âme belle; alors on y peut compter. Mais j'y comptais auparavant, ensuite j'osai compter sur moi-même; et voilà comment on se perd.
Elle s'étendit avec complaisance sur le mérite de cet amant; elle lui rendait justice, mais on voyait combien son cœur se plaisait à la lui rendre. Elle le louait même à ses propres dépens. A force d'être équitable envers lui , elle était inique envers elle, et se faisait tort pour lui faire honneur. Elle alla jusqu'à soutenir qu'il «ut plus d'horreur qu'elle de l'adultère, sans se souvenir qu'il avait luimême réfuté cela.
Tous les détails du reste de sa vie furent suivis dans le mêfloie esprit. Milord Edouard, son mari, ses enfants, votre retour, notre amitié, tout fut mis sous un jour avantageux. Ses malheurs mêmes lui en avaient épargné de plus grands. Elle avait perdu sa mère au montent que cette perte lui pouvait être la plus cruelle ; mais si le ciel la lui eût conservée, bientôt il fut survenu du désordre
832 LA NOUVELLE HÉLOÎSE.
dans sa famille. L'appui de sa mère , quelque faible qu'il fût, eût suffi pour la rendre plus courageuse à résister à son père ; et de là seraient sortis la discorde et les scandales, peut-être les désastres et le dé^onneur, peut-être pis encore si son frère avait vécu. Elle avait épousé malgré elle un honune qu*elle n'aimait point; mais elle soutint qu'elle n'aurait pu jamais être aussi heureuse avec un autre , pas même avec celui qu'elle avait aimé. La mort de M. d'Orbe lui avait ôté un ami , mais en lui rendant son amie. Il n'y avait pas jusqu'à ses chagrins et ses peines qu'elle ne comptât pour des avantages, en ce qu'ils avaient empêché son coeur de s'endurcir aux malheurs d'autrui. On ne sait pas, disait-elle , quelle douceur c'est de s'attendrir sur ses propres maux et sur ceux des autres. La sensibilité porte toujours dans l'âme un certain contentement de soi-même: indépendant de la fortune et des événements. Que j'ai gémil que j'ai versé de larmes 1 Eh blenl s'il fallait renaître aux mêmes conditions , le mal que j'ai commis serait le seul que je voudrais retrancher ; celui que j'ai souffert me serait agréable encore. St-Preux, je vous rends ses propres mots; quand vous aurez lu sa lettre, vous les comprendrez peut-être mieux.
Voyez donc, continua-t-elle, à quelle félicité je suis parvenue. J'en avais beaucoup; j'en attendais davantage. La prospérité de ma famille , une bonne éducation pour mes enfants, tout ce qui m'était cher rassemblé autour de moi où prêt a l'être. Le présent, ^avenir, me flattaient également ; la jouissance et l'espoir se réunissaient pour me rendre heureuse : mon bonheur monté par degrés était au comble; il ne pouvait plus que déchoir; il était venu sans être attendu, il se fût enfui quand je l'aurais cru durable. Qu'eût fait le sort pour me soutenir à ce point? Un état permanent est-il fait pour l'homme? Non ; quand on a tout acquis il faut perdre, ne fût-ce que le plaisir de la possession qui s'use par elle. Mon père est déjà vieux ; mes enfantssontdans l'âge tendre où la vie estencore mal assurée :