‹ Julie (volume 2)Chapitre 169 sur 187 · PARTIE VI , LETTRE XI · texte numérisé non relu

PARTIE VI , LETTRE XI

que de pertes pouvaient m*affliger , sans qu'il me restât pJus rien à pouvoir acquérir ! L*affection imalerneile augmente sans cesse, la tendresse filiale diminue, à mesure ^ue les enfants vivent plus loin de leur mère. En avançant en âge, les miens se seraient plus séparés de moi. Ils auraient vécu dans le monde ; ils m'auraient pu négliger. Vous en voulez envoyer un en Russie : que de pleurs son départ m'aurait coûtés ! Tout se serait détaché de moi peu à peu, et rien n*eût suppléé aux pertes que j'aurais faites. Combien de fois j'aurais pu me trouver dans l'état où je vous laisse 1 Enfin n'eût-il pas fallu mourir? peut-être mourir la dernière de tous I peut-être seule et abandonnée I Plus on vit, plus on aime à vivre, même sans jouir de rien : j'aurais eu l'ennui de la vie et la terreur de la mort, suite ordinaire de la vieillesse. Au lieu de cela, mes derniers instants sont encore agréables , et j'ai de la vigueur pour mourir, si même on peut appeler mourir que laisser vivant ce qu'on aime. Non, mes amis, non, mes enfants, je ne vous quitte pa^ pour ainsi dire ; je reste avec vous ; en vous laissant tous unis, mon esprit, mon cœur vous demeurent. Vous me verrez sans cesse entre vous; vous vous sentirez sans cesse environnés de moi... Et puis nous nous rejoindrons , j'en suis sûre ; le bon Wolmar lui-même ne m'échappera pas. Mon retour à Dieu tranquillise mon âme et m'adoucit un moment pénible ; il me promet pour vous le même destin qu'à moi. Mon sort me suit et s'assure. Je fus heureuse, je le suis, je vais Têtre : mon bonheur est fixé; je l'arrache a la fortune ; il n'a plus de bornes que l'éternité.

Elle en était là quand le ministre entra. Il l'honorait et Testlmait véritablement. Il savait mieux que personne combien ^a foi était vive et sincère. Il n'en avait été que plus frappé de rentretien de la veille, et en tout, de la contenance qu'il lui avait trouvée. Il avait vu souvent mourir avec ostentation , jamais avec sérénité. Peut-être

834 LA NOUVELLE HBLOiSE.

à i'ÎQtéfét qu'il prenait à elle se joignitHi un désir secret de voir si ce calme se soutiendrait jusqu'au bout.

Elle n'eut pas besoin de changer beaucoup le sujet de Tentretien pour en amener un convenable au caractère du survenant. Conune ses conversations en pleine santé n'étaient jamais frivoles, elle ne faisait alors que continuer à traiter dans son lit avec la même tranquillité des sujots intéressants pour elle et pour ses amis; elle agitait indifférenunent des questions qui n'étaient pas indifférentes.

En suivant le fil de ses idées sur ce qui pouvait rester d'elle avec nous, elle nous parlait de ses anciennes réflexions sur l'état des âmes séparées des eorps; elle admirait la simplicité des gens qui promettaient à leurs amis de venir leur donner des nouvelles de l'autre monde. Cela, disaitrelle, est aussi raisonnable que les contes de revenants qui fcot mille désordres et tourmentent les bonnes femmes, comme si les esprits avaient des voix pour parler et des mains pour battre * ! Gomment un pur esprit agiraitil sur une âme enfermée dans un corps, et qui, en vertu de cette union, ne peut rien apercevoir que par l'entremise de ses organes? Il n'y a pes de sens à cela. Mais j'avoue que je ne vois point ce qu'il y a d'absurde à supposer qu'une âme libre d'un corps qui Jadis habita la terre puisse y revenir encore, errer, demeurer peuirétre autour de ce qui

I Platon dit qu'à la mort les âmes des Justes qui ii*ont point contracté de soiiHIave sur la terre se dégagent seules de la matière dans tonte leur pureté. Quant à ceux qui se sont Ici-bas asservis à leurs passions , U ajoute que leurs Ames ne reprennent point sitôt leur pureté prinltiTe, aais qt^dles «ndnteent avec elles des parties terrestres qui les tiennent comme enchaînées antour des débris de leurs corps. VollA, dlt-U, ce qui produit ces simulacres sensibles qu'on volt quelquefois enrants sur les cimetières, en attendant de nouvelles transnIgrAtlois *. C'est une maile conmnne aux philosophes de tous les Ages 4e nier ce qui est , et d'expliquer qt qui n'est pas.

* Phédon, ch. xxfx et xxx. (T. i, p. iss , édit. de Dcu\-Ponts. )

PAXTIE VI, LSTTAB Xf. S35

M Meber; non pas pour nous avertir de sa présence, elle n'a nul moyen pour cela; nom pas pour agir sur nous et nous communiquer ses pensées, elle n'a point de prise pour ébranler les organes de notre cerveau; non pas pour apercevoir non plus ce que nous faisons, car il faudrait qu'elle eût des sens; mais pour connaître ette-môme ce que nous pensons et ce que nous sentons, par une conmiunicatlon immédiate, semblable kcelie par laquelle Dieu lit nos pensées dès cette vie , et par laquelle nous lirons réciproquement les siennes dans Tautre , puisque nous le verrons fooe a face *. Car enfin , ajouta-t-elle en regardant le ministre, a quoi serviraient des sens lorsqu'ils n'auront plus rien à faire? L'Être éternel ne se voit ni ne s'entend , il se fait sentir ; il ne parle ni aux yeux ni aux oiteilles, mais an cœur.

Je compris, à la réponse du pasteur et à quelques signes d'intelligence, qu'un des points ci-devant contestés entre eux était la résurrection des corps. Je m'aperçus aussi que je coomiençais à dotmer un peu plus d'attention aux ar* ticles de la religion de Julie où la foi se rapprochait de la raison.

Elle se complaisait tellonent k ses idées , que quand elle n'eQt pas pris son parti sur ses anciennes opinions , c'eût été une cruauté d'en détruire une qui lui semblait si douce dans l'état où elle se trouvait. Cent lois , disaitelle, j'ai pris plus de plaisir à faire quelque bonne œuvre en imaginant ma mère présente qui lisait dans ie cœur de sa fille et l'applaudissait. Il y a quelque chose de si consolant à vivre encore sous les yeux de ce qui nous fut cher ! Cela fait qu'il ne meurt qu'à moitié pour nous. Vous pouvez juger si durant ces discours h m^in de Claire était souvent serrée.

Quoique le pasteur répondît ii tout avec beaucoup de douceur et de modération , et qu'il affectât même de ne

I Cela me i^^niit trÊH-btcn Ait : car qu'cst-rc que voir Dieu farc ft face , si ce nVst lire dans la suprftmc intelligence?

886 LA NOUVELLE BELOisS.

la coutrarîer en rien, de peur qu'on ne prit son silence sur d'autres points pour un aveu , il ne laissa pas d'être ecclésiastique un moment , et d'exposer sur l'autre vie une doctrine opposée. Il dit que l'immensité , la gloire et les attributs de Dieu seraient le seul objet dont l'âme des bienheureux serait occupée; que cette contemplation sublime effacerait tout autre souvenir; qu'on ne se verrait point, qu'on ne se reconnaîtrait point, même dans le ciel , et qu'à cet aspect ravissant on ne songerait plus à rien de terrestre.

. Cela peut être , reprit Julie : il y a si loin de la bassesse de nos pensées a l'essence divine, que nous ne pouvons juger des effets qu'elle produira sur nous quand nous serons en état de la contempler. Toutefois, ne pouvant maintenant raisonner que sur mes idées, j'avoue que je me sens des affections si chères , qu'il m'en coûterait de penser que je ne les aurai plus. Je me suis même fait une espèce d'argument qui flatte mon espoir. Je me dis qu'une partie de mon bonheur consistera dans le témoignage d'une bonne conscience. Je me souviendrai donc de ce que j'aurai fait sur la terre ; je me souviendrai donc aussi des gens qui m'y ont été ohers ; ils me le seront donc encore : ne les voir > plus serait une peine, et le séjour des bienheureux n'en admet point. Au reste , ajouta-t-elle en regardant le ministre d'un air assez gai , si je me trompe, un jour ou deux d'erreur seront bientôt passés : dans peu j'en saurai là-dessus plus que vous-même. En attendant, ce qu'il y a pour moi de trèsnsûr , c'est que tant que je me souviendrai d'avoir habité la terre, j'aimerai ceux que j'y ai aimés, et mon pasteur n'aura pas la dernière place. Ainsi se passèrent les entretiens de cette journée, où la

' n est allé de comprendre que par ce not voir elle entend on pur acte de Tentendement , semblable à celui par lequel Dtea nons Tott , et par lequel nous Terrons Dten. Les sens ne peuvent Imaginer l'immédiate communication des esprits ; mais la raison la conçoit très-bien , et mieoi , ce me semble , que la communication du mouvement dans les corps.

PARTIB VI, LETTBE XT. 837

sécurité, TespéraDce, le repos de l'âme, brillèrent plus que jamais dans celle de Julie , et lui donnaient d'avance, au jugement du ministre , la paix des bienheureux dont elle allait augmenter le nombre. Jamais elle ne fut plus tendre, plus vraie, plus caressante, plus aimable, en un mot plus elle-même. Toujours du sens, toujours du sentiment, toujours la fermeté du sage , et toujours la douceur du chrétien. Point de prétention, point d'apprêt, point de sentence; partout la naïve expression de ce qu'elle sentait, partout la simplicité de son cœur. Si quelquefois elle contraignait les plaintes que la souffrance aurait dû lui arracher, ce n'était point pour jouer Tintrépidité stoîque, c'était de peur de navrer ceux qui étaient autour d'elle; et quand les horreurs de la mort faisaient quelque instant pâtir la nature , elle ne cachait point ses frayeurs , elle se laissait consoler : sitôt qu'elle était remise elle consolait les autres : on voyait , on sentait son retour ; son air caressant le disait a tout le monde. Sa gatté n'était point contrainte, 'sa plaisanterie même était touchante; on avait le sourire à la bouche et les yeux en pleurs. Otez cet effroi qui ne permet pas de jouir de ce qu'on va perdre, elle plaisait plus, elle était plus aimable qu'en santé même, et le dernier jour de sa vie en fut aussi le plus cbarmant.

Vers le soir elle eut encore un accident qui , bien que moindre que celui du matin , ne lui permit pas de voir longtemps ses enfants. Cependant elle remarqua qu'Henriette était changée. On lui dit qu'elle pleurait beaucoup et ne mangeait point. Qn ne la guérira pas de cela , ditelle en regardant Claire ; la maladie est dans le sang.

Se sentant bien revenue, elle voulut qu'on soupât dans sa chambre. Le médecin s'y trouva comme le matin. La Fanchon , qu'il fallait toujours avertir quand elle devait venir manger à notre table , vint ce soir-la sans se faire appeler. Julie s'en aperçut et sourit. Oui, mou enfant , lui dit-elle , soupe encore avec moi ce soir , tu aura?

838 LA NOUTXLLB HÉLOÏSE.

plus longtemps ton mari que ta maltresse, l^uis elle me dit : Je n'ai pas besoin de vous recommander Claude Anet. Non, repris*je, tout ce que vous avez honoré de Totre bienveillaiice n'a pas besoin de m'être recommandé.

Le souper fut encore plus agréabieque je ne m'y éCais attendu. Julie, voyant qu'elle pouvait soutenir la lumière, ût approcher la table, et, ce qui me semblait inconcevable dans l'état où elle était, elle eut appétit. Le médecin, qui ne voyait plus d'inconvénient à le satisfaire, lui offrit un blanc de poulet. J^on , dit-elle; mais Je mangerais bien de cette ferra ^ On lui en donna un petit morceau; elle le mangea avec un peu de pain, et le trjouva bon. Pendant qu'elle mangeait 11 fallait, voir madame d'Orbe la regarder; il fallait le voir, car cela ne peut se dire. Loin que œ qu'elle avait man^é lui fit mal, eUe en parut mieux le reste du souper : elle se trouva même de si bonne humeur, qu'elle s'avisa de remarquer, par lorme de reproche, qu'il y avait longtemps que je n'avais bu de vin étrange. Don- BCK, dit^lle, une bouteille de vin d'Espagne à ces messieurs* A la contenance du médecin, elle vit qu'il s'attendait à boire du vrai vin d'Espagne, et sourit encore en regardant sa oousine; j'aperçus aussi que, sans faire attention a tout cela, Glaire, de son côté , commençait de temps à autre k lever les yeux, avec un peu d'agitatiou , tantôt sur Julie et tantôt sur Fanchon, à qui ces yeux semblaient dm ou demander quelque chose.

Le vin tardait à venir : on eut beau chercher la def de la cave, on ne la trouva point; et l'on jugea, comme il était vrai , que le valet 4e chambre du baron, qui en était chargé, l'avait emportée par mégarde. Après qudques aulres informations , il fut dair que la provision d'un seul jour en avait duré cinq , et que le viu manquait sans que personne s'en fût aperçu t, malgré plusieurs mmIs

I Excellent poisson particulier au lac de GenëTe , et qu'on n'y trouve qu'en certain temps.

' L4M;leur.s à beaux laqaals , ne deniandex point avec on ris moqueur où i'oa

PÀATIB VI, LKTTftS XI. S%9

de veille. Le médecio .tombait des nues. Pour moi , soit qu'il fallût attribuer eet oubli à la tristesse ou à la sobriété des domestiques, j'eus boute d*ùser avec de telles gens des précautions ordinaires; je fis enronœr la porte de la cate, et j'ordonnai que désormais tout le monde eût du vin à discrétion.

La t)0Uteille arrivée, on en bot. Le vin fut trouvé excellent. La malade en eut envie; elle en demanda une cuillerée avec de Teao : le médaein le lui donna <kQs un verre, et voulut qu'elle le bût pur. Ici les coups d'<Bil devinrent plus f^éqUents entre Claire et la Fanchon , mais comme à la dérobée, et craignant toujours d'en trop dire.

Le jeûne, la faiblesse, le régime ordinaire à Julie donnèrent au vin une grande activité. Ab I dit*6lle, vous m'avet enivrée! après avoir attendu si tard , ce n'était pas la peiné de conunènoer; car c'est «m objet bien odieux qu'une femme ivre. En effet, die se mit à babiller, trè»*sensément pourtant, à son ordinaire, mais avec plus de vivacité qu'auparavant. Ce qu'il y avait d'étonnant, c'est que son teint n'était point allumé; ses yettt ne brillaient que d'un feu modéré par la langueur de la maladie; k la pâleur près, on l'aurait crue en santé. Pour lors l'émotion de Claire devint tout a fait visible. Elle élevait un œil craintif alternativement sur Julie, sur moi, sur la FanekoB, mais principalement sur le médecin : tous ces regards étaient autant d'interrogations qu'elle voulait el n'osait faire : on eèt dit toijqours qu'elle allait parler , mais que la peur d'une mauvaise réponse la retenait; son inquiétude était si vive qu'elle en paraissait oppressée.

Fanchon, enhardie par tous ces signes, hasarda de dire, mais en tremblant et à demi-voix, qu'il semblait que madame avait un peu moins souffert aujourd'hui... que la

avait pria ces geo84à. On tous a répondu d'avaace : on ne tes avait point pris. on les avait faits. lie problème entier dépend d'un point unique : trouvez seu> lement Julie, et tout le reste est trouvé. Les liomraes en général ne sont p«liit ceci ou ecla , ils sont ce qu'on les fait être.

840 LA NOUVELLE HBLOlSl.

dernièrd oonntlsioD avait été un peu moins forte... que là soirée... Elle resta interdite. Et Claire, qui pendant qu'elle avait parlé tremblait comme la feuille , leva des yeux craintifs sur le médecin, les regards attachés aux siens, l'oreille attentive, et n'osant respirer de peur de ne pas bien enteadre ce qu'il allait dire.

Il eût fallu être stupide pour ne pas concevoir tout cela. Du Bosson se lève, va tâter le pouls de la malade, et dit : 11 n'y a point là d'ivresse ni de fièvre ; le pouls est fort bon. A l'instant Claire s'écrie en tendant à demi les deux bras: Hé bienl monsieur!... le pouls?... la fièvre?... La yoix lui manquait, mais ses mains écartées restaient toujours en avant; ses yeux pétillaient d'impatience; il n'y avait pas un muscle à son visage qui ne fût en action. Le médecin ne répond rien, reprend le poignet, examine les yeux, la langue, reste un moment pensif, et dit : Madame, je vous entends bien : il m'est impossible de dire a présent rien de positif; mais si demain matin, à pareille heure, elle est encore dans le même état. Je réponds de sa vie. A ce mot Claire part comme un éclair, renverse deux chaises et presque la table, saute au cou du médecin, Tembrasse, le lâise mille fois en sanglotant et plenrant k chaudes larmes, et, toujours avec la même impétuosité, s'ôte du doigt une bague de prix, la met au sien malgré lui , et lui dit hors d'haleine : Ah ! monsieur, si vous nous la rendez , vous ne la sauverez pas seule.

Julie vit tout cela. Ce spectacle la déchira. Elle regarde son amie, et lui dit d'un ton tendre et douloureux : Ah! cruelle , que tu me fais regretter la vie ! Yeuz-tu me faire mourir désespérée? Faudra-t-il te préparer deux fois? Ce peu de mots fut un coup de foudre; il amortit aussitôt les transports de joie, mais il ne put étouffer tout à fait l'espoir renaissant.

En un instant la réponse du médecin fut sue par toute la maison. Ces bonnes gens crurent déjà leur maîtresse guérie. Ils résolurent tout d'une voix de faire au médecin,

PARTIB VI, LETCBB XI. 8^1

si elle en revenait, on présent en commun pour lequel chacun donna trois mois de ses gages; et l'argent fut surle-champ consigné dans les mains de la Fanchon , les uns prêtant aux autres ce qui leur manquait pour cela. Cet accord se fit avec tant d'empressement, que Julie entendait de son lit le bruit de leurs acclamations. Jugez de l'effet dans le cœur d'une femme qui se sent mourir! Elle me fit signe , et me dit à l'oreille : On m'a fait boire jusqu'à la lie la coupe amère et douce de la sensibilité.

Quand il fut question de se retirer, madame d'Orbe, qui partagea le lit de sa cousine comme les deux nuits précédentes , fit appeler sa femme de chambre pour relayer cette nuit Ir Fanchon ; mais celle-ci s'indignar de cette proposition , plus même , ce me sembla, qu'^elte n'eât fait SI son mari ne fût arrivé. Madame d'Orbe s'opinîâtra de son côté, et les deux femmes de chambre passèrent la If uit ensemble dans le cabinet : je la passai dans la chambre voiûue; et l'espoir avait tellement ranimé le zèle , que ni par ordre ni par menaces je ne pus envoyer coucher un seul domestique : ainsi toute la maison resta sur pied cette nuit avec une telle impatience, qu'il y avait peu de ses habitants qui n'eussent donné beaucoup de leur vie pour être à neuf heures du matin.

J'entendis durant la nuit quelques allées et venues qui ne m'alarmèrent pas; mais sur le matin que tout était tranquille , un bruit sourd frappa mon oreille. J'écoute , je crois distinguer des gémissements. J'accours, j'entre y i^ouvrc le rideau... Saint-Preux I... cher Saint-Preux I... je vois les deux amies sans mouvement et se tenant embrassées , l'une évanouie et l'autre expirante. Je m'écrie , je veux retarder ou recueillir son dernier soupir, je me précipite. Elle n'était plus.

Adorateur de Dieu, Julie n'était plus... Je ne vous dirai pas ce qui se fit durant quelques heures ; j'ignore ce que je devins moi-même. Revenu du premier saisissement , je m'informai de madame d'Orbe. J'appris qu'il avait fallu

842 hk NOUVELLE HKLOÎSB«

k porter dans sa ebambre, et même Ty renfermer ; car elle rentrait à chaque instant dans celle de Julie , se jetait sui^ son corps, le réchauffait du sien, s'efforçait de le ranimer, le pressait, s'y collait avec une espèce de rage , l'appelait à grands cris de mille noms passionnés , et nourrissait son désespmr de tous ces efforts inutiles.

En entrant je la trouvai tout k fait hors de sens, ne voyant rien, n'entendant rien, ne connaissant personne, se roulant par la chambre en se tordant les mains et mordant les pieds des chaises, murmurant d'une yoix sourde quelques paroles extravagantes, puis poussant par longs intervalles des cris aigus qui faisaient tressaillir. Sa femme de chambre au pied de son lit, consternée, épouvantée, immobile, n'osant souffler, cherchait k se cacher d'elle, et tremblait de tout son corps. En effet « les convulsions dont elle était agitée avaient quelque chose d'effrayant. Je fis signe a la femme de chambre de se retirer, car je craignais qu'un seul mot de consolation lâché mal k propos ne la mit en fureur.

. Je n'essayai pas.de lui parler, elle ne m'eût point écouté ni même entendu; mais au bout de quelque temps, la voyant épuisée de fatigue, je la pris et la portai dans un fauteuil, je m'assis auprès d'elle en lui tenant les mains; yor^nnai qu'on amenât les enfants , et les fis venir autour d'elle. Malheureusement le premier qu'elle aperçut fut précisément la cause innocente dé la mort de son amie. Cet aspect la fit frémir. Je vis see traits s'altérer , ses regards s'en détourner avec une espèce d'horreur, et ses bras en contraction se roidir pour le repousser. Je tirai l'enfant a moi. Infortuné I lui dis-je , panr avoir été trop cher k l'une tu deviens odieux k l'autre : elles n'eurent pas en tout le même cœur. Ces mots l'irritèrent violenmicnt et m'en attirèrent 4e très^piquants. Ils ne laissèrent pourtant pas de faire impression. Elle prit l'enfant dans ses bras et s'efforça de le caresser : ce ftii en vain ; elle le rendit preM)ue an même instant; elle contimiemême k le voir avec i

Page 1