FA£TIE I, LETTAE LXII
auquel on devait s'attendre. Quoique M. d'Orbe ait gardé le secret sur le fond de la querelle, trop d'indices le décèlent pour qu'il puisse rester caché. On soupçonne , on conjecture, on te nomme : le rapport du guet n'est pas si bien étouffé qu'on ne s'en souvienne , et tu n'ignores pas qu'aux yeux du public la vérité soupçonnée est bien près de l'évidence. Tout ce que je puis te dire pour ta consolation , c'est qu'en général on approuve ton choix , et qu'on verrait avec plaisir l'union d'un si charmant couple ; ce qui me confirme que ton ami s'est bien comporté dans ce pays, et n'y est guère moins aimé que toi. Mais que fait la voix publique à ton inflexible père? Tous ces bruits lui sont parvenus ou lui vont parvenir, et je frémis de l'effet qu'ils peuvent produire , si tu ne te hâtes de prévenir sa colère. Tu dois t'attendre de sa part a une explication terrible pour toi-même; et peut-être a pis encore pour ton ami : non que je pense qu'il veuille à son âge se mesurer avec un jeune homme qu'il ne croit pas digne de son épée; mais le pouvoir qu'il a dans la ville lui fournirait, s'il le voulait, mille moyens de lui faire un mauvais parti , et il est a craindre que sa fureur ne lui en inspire la volonté.
Je t'en conjure à genoux , ma douce amie , songe aux dangers qui t'environnent , et dont le risque augmente à chaque instant. Un bonheur inouï t'a préservée jusqu'à présent au milieu de tout cela : tandis qu'il en est temps encore, mets le sceau de la prudence au mystère de tes amours , et ne pousse pas à bout la fortune , de peur qu'elle n'enveloppe dans tes malheurs celui qui les aura causés. Crois-moi , mon ange, l'avenir est incertain ; mille événements peuvent, avec le temps, offrir des ressources inespérées; mais quant à présent, je t^l'ai dit et le répète plus fortement, éloigne ton ami, ou tu es perdue.
LETTBE LXIII. — DE ^ULIE A CLAIES.
Tout ce que tu avais prévu, ma chère, est arrivé. Hier, une heure après notre retour, mon père entra dans \^ chambre de ma mère , les yeux étincelauts, le visage enflammé, dans un état, en un mot, où je ne Tavais jamais vu. Je compris d'abord qu'il venait d'avoir querelle , ou qu'il allait la chercher; et ma conscience agitée me fit
' trembler d'avance.
Il commença par apostropher vivement , mais en général , les mères de famille qui appellent indiscrètement chez elles des jeunes gens sans état et saQS nom, dont le commerce n'attire que honte et déshonneur à celles qui les écoutent. Ensuite , voyant que cela ne suffisait pas pour arracher quelque réponse d'une femme intimidée, il cita sans ménagement en exemple ce qui s'était passé dan$ notre maison depuis qu'on y avait introduit ua prétendu bel esprit, un diseur de riens, plus propre à corroippre une fille sage qu'à lui donner aucune bonne instruction. Ma mère, qui vit qu'elle gagnerait peu de chose à se taire, l'arrêta sur ce mot de corruption , et lui demaQda cç qu'il trouvait, dans la conduite ou dans la réputation de l'honnête homme dont il parlait, qui pût autoriser de pareils soupçons. Je n'ai pas cru, ajouta-t-elle, que l'esprit et le mérite fussent des titres d'exclusion dans la société. A qui donc faudra-t-il ouvrir votre maison, si las talents et les mœurs n'en obtiennent pas l'entrée ? A de$ gens sortables , madame, reprit-il en colère , qui puissent réparer l'honneur d'une fille quand ils l'ont offensée. Non , dit-elle , mais à des gens de bien qui ne l'offensent point. Appre-
• nez, dit-il ,' que c'^t offenser l'honneur d'une maisQU que d'oser en solliciter l'alliance sans titres pour l'obtenir. Loin de voir en cela, dit ma mère, une offense, je n'y vois, au contraire , qu'un témoignage d'estime. D'ailleurs je ne sache point que celui contre qui vous vous emportez
PÂfiTIB I, LETTBB LXIII. 189
ait ri€tQ (^it de semblable à votre égard. Il Fa fait, madame, et fera pis eacore si je p'y mets ordre ; mais je veillerai , n'en doutez pas y aux soins que vous remplissez si mal.
Alors commença une dangereuse altercation qui m'apprit que les bruits de ville dont tu parles étaient ignorés de mes parents, mais durant laquelle ton indigne cousine eût voulu être à cent pieds sous terre. Imagine-toi la meilleure et la plus abusée des mères faisant l'éloge de sa coupable iille, et la louant, bêlas! de toutes les vertus qu'elle a perdues, dans les termes les plus bonorables , ou y pour mieux dire , les plus bumiliants ; figure*toi un père irrité, prodigue d'expressions offensantes, et qui, dans tout son emportement, n'en laisse pas échapper une qui marque le moindre doute sur la s^esse de celle que le remords déchire et que la bonté écrase en sa présence. Oh ! quel incroyable tourment d'une conscience avilie, do se reprocher des crimes que la colère et l'indignation no pourraient, soupçonner ! Quel poids accablant et insupportable que celui d'une fausse louange et d'une estime que le cour rejette en secret ! Je m'en sentais telleinent oppressée, que, pour m,e délivrer d'un si cruel supplice y j'étais prête à tout avouer, si mon père m'en eût laissé le temps; notais l'impétuosité de son emportement lui faisait redire cent fois les mêmes choses, et changer à chaque instant de sujet. Il remarqua ma contenance basse , éperdue, humiliée, indice de mes remords. S'il n'en tira pas la conséquence de ma faute , il en tira celle de mon amour; et, pour m'en faire plus de honte,. il en outragea l'objet en des termes si odieux et si méprisants, que je ne pus , malgré tous mes efforts , le laisser poursuivre sans l'interrompre.
Je ne sais, ma chère, où je trouvai tant de hardiesse, et quel moment d'égarement me fit oublier ainsi le devoir et la modestie; mais si j'osai sortir un instant d'un silence respectueux, j'en portai, comme tu vas voir, assez rudement la peine. Au nom du ciel, lui dis-je, daigne?'
190 LA NOUVELLE HELOlSE.
VOUS apaiser; jamais un homme digne de tant d'injures ne sera dangereux pour moi. A Finstant mon père, qui crut sentir un reproche à travers ces mots, et dont la fureur n'attendait qu'un prétexte, s'élança sur ta pauvre amie : pour la première fois de ma vie je reçus un soufflet qui ne fut pas le seul; et, se livrant a son transport avec une violence égale à celle qu'il lui avait coûtée, il me maltraita sans ménagement, quoique ma mère se fût jetée entre deux, m'eût couverte de son corps, et eût reçu quelques-uns des coups qui m'étaient portés. En reculant pour les éviter, je fis un faux pas , je tombai, et mon visage alla donner contre le pied d'une table qui me fit saigner.
Ici finit le triomphe de la colère, et commença celui de la nature. Ma chute, mon sang, mes larmes, celles de ma mère, l'émurent; il me releva avec un air d'inquiétude et d'empressement; et, m'ayant assise sur une chaise, ils recherchèrent tous deux avec soin si je n'étais point blessée. Je n'avais qu'une légère contusion au front et ne saignais que du nez. Cependant je vis, au changement d'air et de voix de mon père, qu'il était mécontent de ce qu'il venait de faire. Il ne revint point à moi par des caresses, la dignité paternelle ne souffrait pas un changement si brusque ; mais il revint à ma mère avec de tendres excuses; et je voyais bien, aux regards qu'il jetait furtivement sur moi, que la moitié de tout cela m'était indirectement adressée. Non, ma chère, il n'y a point de confusion si touchante que celle d'un tendre père qui croit s'être mis dans son tort. Le cœur d'un père sent qu'il est fait pour pardonner, et non pour avoir besoin de pardon.
Il était l'heure du souper ; on le fit retarder pour me
donner le temps de me remettre; et mon père, ne voulant
pas que les domestiques fussent témoins de mon désordre,
m'alla chercher lui-même un verre d'eau, tandis que ma
^ mère me bassinait le visage. Hélas! celle pauvre maman,
PÀBTIE t, LEXtBE LXIlI. 191
déjà languissante et valétudînaîre, elle se serait bien passée d'une pareille scène, et n'avait guère moins besoin de secours que moi.
A table, il ne me parla point; mais ce silence était de honte et non de dédain ; il affectait de trouver bon chaque plat pour dire & ma mère de m'en servir; et ce qui me toucha le plus sensiblement fut dé m'apercevoir qu'il cherchait les occasions de me nommer sa fille , et non pas Julie , comme à l'ordinaire.
Après le souper, l'air se trouva si froid que ma mère fit faire du feu dans sa chambre. Elle s'assit à l'un des coins de la cheminée , et mon père à Tautre ; f allais prendre une chaise pour me placer entre eux , quand , m'arrétant par la robe et me tirant a lui sans rien dire, il m'assit sur ses genoux. Tout cela se fit si promptement et par une sorte de mouvement si involontaire, qu'il en eut une espèce de repentir le moment d'après. Cependant fêtais sur ses genoux, il ne pouvait plus s'en dédire; et ce qu'il y avait de pis pour la contenance, il fallait me tenir embrassée dans cette gênante attitude. Tout cela se faisait en silence; mais je sentais de temps en temps ses bras se presser contre mes flancs avec un soupir assez mal étouffé. Je ne sais quelle mauvaise honte empêchait ses bras paternels de se livrer a ces douces étreintes; une certaine gravité qu'on n'osait quitter, une certaine con-» fusion qu'on n'osait vaincre , mettaient entre un père et sa fille ce charmant embarras que la pudeur et l'amour donnent aux amants; tandis qu'une tendre mère, transportée d'aise, dévorait en secret un si doux spectacle. Je voyais, je sentais tout cela, mon ange, et ne pus tenir plus longtemps à l'attendrissement qui me gagnait. Je feignis de glisser; je jetai, pour me retenir, un bras aa cou de mon père ; je penchai mon visage sur son visage vénérable, et dan^ un instant il fut couvert de mes baisers et inondé de me§ larmes; je sentis à celles qui lui coulaienf
1U2 LA NOUVELLE H^LOÎSE.
des yeux qu'il é(ait lui-même soulagé d'une graade peine : ma mère vint partager op$ transports. Pouce et p2^i$il)le ianocence , tu manquas seule à mon cœur pour faire de cette scène de la nature le plus délicieux moment de ma vie!
Ce matin, la lassitude et le ressentiment de ma chute m'ayant retenue au lit un pieu tard , mon père est entré dans ma chambre avant que je fusse levée ; il s'est assi$ à côté de mon lit en s'informant tendrement de ma santé; il a pris une de mes mains dans les siennes, il s'est abaissé jusqu'à la baiser plusieurs fois en m'appelant sa chère fille, et me témoignant du regret de son emportement. Pour moi , je lui ai dit, et je le pense, que je serais trop heureuse d'être battue tous les jours au même prix, et qu'il n'y a point de traitement si rude qu'une seule de ses caresses n'efface au fond de mon cœur.
Après cela , prenaut un ton plus grave , il m'a remise sur le sujet d'hier , et m'a signifié sa volonté en terme? honnêtes, mais précis. Vous savez, m'a-t-il dit, à qui je vous destine ; je vous l'ai déclaré dès mon arrivée, et ne changerai jamais d'intention sur ce point. Quant à l'homme dont m'a parlé milord Edouard, quoique je ne lui dispute point le mérite que tout le monde lui trouve^ je ne sais s'il a conçu de lui-même le ridicule espoir de s'allier à uioi , ou si quelqu'un a pu le lui iuspirer ; mais quand je n'aurais personne en vue, et qu'il aurait toutes les guinées de l'Angleterre, soyei sûre que je n'accepterais jamais un tel gendre. Je vous défends de le voir et de lui parler de votre vie, et cela autant pour la sûreté de la sienne que pour votre honneur. Quoique je me sojs toujours senti peu d'inclination pour iuij je le hais, surtout à présent, pour les excès qu'il m'a fait commettre, et ne lui pardonnerai jamais ma brutalité.
A ces piots, il est sorti sans attendre ma réponse, et presque avec le même air de sévérité qu'il venait de se
PABT1E I, LETTBE luXIlI. 193
reprocher. Ah! mst CQUsine, qné\s monstres d'enfer sont ces préjugés qui dépravent les meilleurs cœurs , et font taire à chaque instant la nature !
Voilà , ma Claire , comment s'est passée l'explication que tu avais prévue, et dont je n'ai pu comprendre la cause jusqu'à ce que ta lettre me Tait apprise. Je ne puis bien te dire quelle révolution s'est faite en moi^ mais depuis ce moment je me trouve changée; il me semble que je tourne les yeux avec plus de regret sur l'heureux temps où je vivais tranquille et costente au sein de ma famille, et que je sens augmenter le sentiment de ma faute avec celui des biens qu'elle m'a fait perdre. Dis, cruelle, dis-le-moi si tu l'oses, le temps de l'amour serait-il passé, et faut'tl ne se plus revoir? Ah ! sens-tu bien tout ce qu'il y a de sonibre et d'horrible dans cette funeste idée? Cependant l'ordre de mon père est précis, le danger de mon amant est certain. Sais-tu ce qui résulte en moi de tant de mouvements opposés qui s'entre-détruisent? Une sorte de stupidité qui me rend l'âme presque insensible, et ne me laisse l'usage ni des passions ni de la raison. Le moment est critique, tu me Tas dit , et je le sens; cependant je ne fus jamais moins en état de me conduire. J'ai voulu tenter vingt fois d'écrire à celui que j'aime ; je suis prête à m'évanouir à chaque ligne, et n'en saurais tracer deux de suite. Il ne me reste que toi, ma douce amie : daigne penser, parler, agir pour moi ; je remets mon sort en tes mains ; quelque parti que tu prennes , je confirme d'avance tout ce que tu feras ; je confie à ton amitié ce pouvoir funeste que l'amour m'a vendu si cher. Séparemoi pour jamais de moi-même, donne-moi la mort s'il faut que je meure; mais ne me force pas à me percer le cœur de ma propre main.
O mon ange , ma protectrice , quel horrible emploi je te laisse! Auras-tu le courage de l'exercer? sauras-tu bien en adoucir la barbarie? Hélas! ce n'est pas mon cœur seul qu'il faut déchirer. Claire, tu le sais, tu le sais, comment
194 Là nouvelle hbloIse.
je suis aimée I Je n'ai pas même la consolation d'être la plus à plaindre. De grâce, fais parler mon cœur par ta bouche; pénètre le tien de la tendre commisération de l'amour; console un infortuné, dis-lui cent fois..; ah! dislui.... Ne crois-tu pas, chère amie, que, malgré tous les préjugés, tous les obstacles, tous les revers, le ciel nous a faits l'jun pour l'autre? Oui, oui, j'en suis sûre, il nous destine a être unis; il m'est impossible de perdre cette idée, il m'est impossible de renoncer à l'espoir qui la suit. Dis-lui qu'il se garde lui-même du découragement et du désespoir. Ne t'amuse point k lui demander en mon nom amour et fidélité, encore moins à lui en promettre autant de ma part : l'assurance n'en es(>«lle pas au fond de nos âmes? ne sentons-nous pas qu'elles sont indivisibles, et que nous n'en avons plus qu'une k nous deux? Dis-lui donc seulement qu'il espère , et que si le sort nous poursuit, il se fie au moins k l'amour : car, je le sens , ma cousine , il guérira de manière ou d'autre les maux qu'il nous cause, et, quoi que le ciel ordonne de nous, nous ne vivrons pas longtemps séparés.
P, S. Après ma lettre écrite, j'ai passé dans la chambre de ma mère, et je m'y suis trouvée si mal, que je suis obligée de venir me remettre dans mon lit; je m'aperçois même... je crains... ah! ma chère, je crains bien que ma chute d'hier n'ait quelque suite plus funeste que je n'avais pensé. Ainsi tout est fini pour moi ; toutes mes espérances m'abandonnent en même temps.
LETTRE LXIV. — DE GLAIBE A M. D'OBBE.
Mon père m'a rapporté ce matin l'entretien qu'il eut hier avec vous. Je vois avec plaisir que tout s'achemine k ce qu'il vous plaît d'appeler votre bonheur. J'espère, vous lie savez, d'y trouver aussi le mien; l'estime et l'amitié vous sont acquises, et tout ce que mon cœur peut nourrir de sentiments plus tendres est encore a vous. Mais ne vous
^ÀHTIE I, LETTBE LXIV. 195
y trompez pas ; je suis en femme une espèce de monstre , et je ne sais par quelle bizarrerie de la nature Tamîtié l'emporte en moi sur Tamour. Quand je vous dis que ma Julie m'est plus chère que vous , vous n'en faites que rire ; et cependant rien n'est plus vrai. Julie le sent si bien, qu'elle est plus jalouse pour vous que vous-même, et que, tandis que vous paraissez content, elle trouve toujours que je ne vous aime pas assez. Il y a plus, et je m'attache tellement à tout ce qui lui est cher, que son amant et vous êtes à peu près dans mon cœur en môme degré , quoique de différente manières. Je n'ai pour lui que de l'amitié, mais elle est plus vive; je crois sentir un peu d'amour pour vous , mais il est plus posé. Quoique tout cela pût paraître assez équivalent pour troubler la tranquillité d'un jaloux, je ne pense pas que la vôtre en soit fort altérée.
Que les pauvres enfants en sont loin, de cette douce tranquillité dont nous osons jouir! et que notre contentement a mauvaise grâce, tandis que nos amis sont au désespoii^î C'en est fait , il faut qu'ils se quittent ; voici l'instant , peutêtre, de leur éternelle séparation; et la tristesse que nous leur reprochâmes le Jour du concert était peut-être un pressentiment qu'ils se voyaient pour la dernière fois. Cependant votre ami ne sait rien de son infortune : dans la sécurité de son cœur, il jouit encore du bonheur qu'il a perdu; au moment du désespoir, il goûte en idée une ombre de félicité, et, conmie celui qu'enlève un trépas imprévu , le malheureux songe à vivre , et ne voit pas la mort qui va le saisir. Hélas ! c'est de ma main qu'il doit recevoir ce coup terrible I 0 divine amitié, seule idole de mon cœur, viens l'animer de ta sainte cruauté. Donne-moi le courage d'être barbare, et de te servir dignement dans un si douloureux devoir.
Je compte sur vous en cette occasion , et j'y compterais même quand vous m'aimeriez moins ; car je connais votre âme , je sais qu'elle n'a pas besoin du zèle de l'amour où parle celui de rhumanitc. Il s'agit d'abord d'engager
196 NOUVELLE UBLOiSE.
no^re aoM k venir cbçz moi demain dansi la matinée. Gardez-voi^s, au surplus, de l'avertir de rien. Aujourd'hui Ton me laisise libre, et j'irai passer l'après-midi chez Julie; tâchez de trouver milord Edouard, et de venir seul avec lui m'attendre k huit heures , afin de convenir ensemble de ce qu'il faudra faire pour résoudre au départ c^t infortuné, et prévenir son désespoir.
J'espère beaucoup de son courage et de nos soins; j'espère encore plus de son amaur. La volonté de Julie , Iq danger que courent sa vie et son honneur, sont des motifs auxquels il ne résistera pas. Quoi qu'il en soit, je vous déclare qu'il ne sera point question de noce entre nous que Julie ne soit tranquille, et que jamais les larmes de mon amie n'arroseront le nœud qui doit nous unir. Ainsi » monsieur, s'il est vrai que vous m'aimiez, votre intérêt s'accorde en cette occasion avec votre générosité, et ce n'est pas tellement ici l'affaire d'autrui, que ce ne soit aussi la vôtre.
LETTBS LXV. — I>£ CLAIBB A JULIE.
Tout e^t fait; et, malgré ses imprudences > ma Julie est en sûreté.. Les secrets de ton cœur ^ont ensevelis dans Tombre du mystère. Tu es encore au sein de ta famille et 4e ton pays, qhérie, honorée, jouissant d'une réputation sans tache et d'une estime universelle- Considère en frémissant le^ dangers que la honte ou Tamour t'ont fait courir, en faisant trop ou trop peu. Apprends a ne vouloir plus concilier des sentiments incompatibles, et bénis le ciel, trop aveugle amante ou tille trop craintive, d'un bonheur qui n'était réservé qu'a toi.
Je voulais éviter à ton triste cœur le détail de ce départ si cruel et si nécessaire. Tu l'asi voulu, je l'ai promis; je tiendrai parole avec cette même franchise qui nous est commune, et qui ne mit jamais aucun avantage en balance avec la bonne foi. Lis dobc, chère et déplorable
PAfiTI£ 1, LETTAE IX V. 197
amie , lis, puisqu'il ie fstut ; mais prends courage , et tienstoi ferme.
Toutes les mesures que j'avais prises, et dont je te rendis compte hier, ont été suivies de point en point. En rentrant chez moi, j'y trouvai M. d'Orbe et milord Edouard. Je commençai par déclarer au dernier ce que nous savions de son héroïque générosité, et lui témoignai combien nous en étions toutes deux pénétrées. Ensuite je leur exposai les puissantes raisons que nous avions d'éloigner pjomptement ton ami , et les diflicultés que je prévoyais a l'y résoudre. Milord sentit parfaitement tout cela , et montra beaucoup de douleur de l'effet qu'avait produit son zèle inconsidéré. Ils convinrent qu'il était important de précipiter le départ de ton ami , et de saisir un moment de consentement pour prévenir de nouvelles irrésolutions, et l'arracher au continuel danger du séjour. Je voulais charger M. d'Orbe de faire à son insu les préparatifs convenables ; mais milord , regardant cette affaire comme la sienne, voulut en prendre le soin. Il me promit que sa chaise serait prête ce matin à onze heures, ajputant qu'il l'accompagnerait aussi loin qu'il serait nécessaire, et proposa de l'emmener d'abord sous un autre prétexte, pour le déterminer plus a loisir. Cet expédient ne me parut pas assez franc pour nous et pour notre ami , çt je ne voulus pas non plus l'exposer loin de nous au premier effet, d'un désespoir qui pouvait plus aisément échapper aux yeux de milord qu'aux miens. Je n'acceptai pas, par la même raison , la proposition qu'il fit de lui parler luimême et d'obtenir son consentement. Je prévoyais que cette négociation serait délicate, et je n'en voulus charger que moi seule ; car je connais plus sùrepient les endroits sensibles de son cœur, et je sais qu'il règne toujours entre hommes une sécheresse qu'une femme sait mieux adoucir* Cependant je conçus que les soins de milord ne nous seraient pas inutiles pour préparer les choses. Je vis tout l'effet que pouvaient produire sur un cœur vertueux les
198 LA NOUVELLE HELOlSE.
discours d'uû homme sensible qui croit n'être qu'un philosophe, et quelle chaleur la voix d'un ami pouvait donner aux raisonnements d'un sage.
J'engageai donc milord Edouard à passer ^vec lui la soirée, et, sans rien dire qui eût un rapport direct à sa situation , de disposer insensiblement son âme à la fermeté stoique. Vous qui savez si bien votre Épictète, lui dis-je, voici le cas ou jamais de l'employer utilement. Distinguez avec soin les biens apparents des biens réels ; ceux qui sont en nous, de ceux qui sont hors de nous. Dans un moment où l'épreuve se prépare au dehors, prouvez-lui qu'on ne reçoit jamais de mal que de soi-mêine, et que le sage, se portant partout avec lui , porte aussi partout son bonheur. Je compris a sa réponse que cette légère ironie , qui ne pouvait le fâcher, suffisait pour exciter son zèle, et qu'il comptait fort m'envoyer le lendemain ton ami bien préparé. C'était tout ce que j'avais prétendu; car, quoiqu'au fond je ne fasse pas grand cas, non plus que toi, de toute cette philosophie parlière, je suis persuadée qu'un honnête homme a toujours quelque honte de changer de maxime du soir au matin, et de se dédire en son cœur, dès le lendemain , de tout ce que sa raison lui dictait la veille.
M. d'Orbe voulait être aussi de la partie, et passer la soirée avec eux; mais je le priai de n'en rien faire : il n'aurait fait que s'ennuyer, ou gêner l'entretien. L'intérêt que je prends à lui ne m'empêche pas de voir qu'il n'est point du vol des deux autres. Ce penser mâle des âmes fortes, qui leur donne un idiome si particulier, est une langue dont il n'a pas la grammaire. En les quittant, je songeai au punch; et, craignant les confidences anticipées, j'en glissai un mot en" riant a milord. Rassurezvous, me dit-il, je me livre aux habitudes quand je n'y vois aucun danger ; mais je ne m'en suis jamais fait l'esclave; il s'agit ici de l'honneur de Julie, du destin, peutêtre de la vie d'un homme et de mon ami. Je boirai du T)unch selon ma coutume, de peur de donner a l'entretien
PÀBTIB 1, LETTBE LXV. 199
quelque air de préparation : mais ce punch sera de la limonade; et, comme il s'abstient d'en boire, il ne s'en apercevra point. Ne trouves-tu pas, ma chère, qu'on doit être bien humilié d'avoir contracté des habitudes qui forcent à de pareilles précautions?
J'ai passé la |nuit dans de grandes agitations qui n'étaient pas toutes pour ton compte. Les plaisirs innocents de notre première jeunesse, la douceur d'une ancienne familiarité , la société plus resserrée encore depuis une année entre lui et moi par la difficulté qu'il avait de te voir^ tout portait dans mon âme l'amertume de cette séparation. Je sentais que j'allais perdre avec la moitié de toi-même une partie de ma propre existence, Je comptais les heures avec inquiétude; et, voyant poindre le jour, je n'ai pas vu naître sans effroi celui qui devait décider de ton sort. J'ai passé la matinée k méditer mes discours et à réfléchir sur l'impression qu'ils pouvaient faire. Enfin l'heure est venue, et j'ai vu entrer ton ami. Il avait Tair inquiet, et m'a demandé précipitamment de tes nouvelles; car, dès le lendemain de ta scène avec ton père, il avait su que tu étais malade , et milord Edouard lui avait confirmé hier que tu n'étais pas sortie de ton lit. Pour éviter là-dessus les détails, je lui ai dit aussitôt que je t'avais laissée mieux hier au soir, et j'ai ajouté qu'il en apprendrait dans un moment davantage par le retour de Hanz que je venais de t'envoyer. Ma précaution n'a servi de rien; il m'a fait cent questions sur ton état; et, conmie elles m'éloignaient de mon objet, j'ai fait des réponses succinctes , et me suis mise à le questionner à mon tour.
J'ai commencé par sonder la situation de son esprit. Je Fai trouvé grave , méthodique , et prêl k peser le sentiment au poids de la raison. Grâces au ciel , ai-je dit en moi-même , voila mon sage bien préparé; il ne s'agit plus que de le mettre k l'épreuve. Quoique l'usage ordinaire soit d'annoncer par degrés les tristes nouvelles , la connaissance que j'ai de son imagination fougueuse, qui, su^
un mot, porte toutji Te^lrêu^e, m'a délerminée à suivra une rout^ cQotrs^ire , et j'ai mieux aimé l'accabler d^abord, pour lui ménager des adoucissemeuts , que de multiplier iautilement ses douleurs, et les lui donner mille (ois pour une. Prenant donc un (on plus séneui^, et le regardant fixement : Mon ami , lui ai-je dit , connaissez-vous les bornes du courage et de la vertu dans une âme forte, et croyesc-vous que renoncer à ce qu'on aime soit un effort au-dessus de l'humanité? A l'instant il s'est levé comme un furieux : puis frappant des mains et le^ portant à son front ainsi jointes, je vous entends, s'est-il écrié, Juliç est morte! Julie est mortel a-t-il répété d'un ton qui m'^ fait frémir < je le sens à vos soins trompeurs , a vos vains ménagements, qui ne font que rendre ma mort plus lente et plus cruelle.
Quoique effrayée d'un mouvement si subit, j'en aï bientôt deviné la cause , et j'ai d'abord conçu comment les nouvelles de ta maladie, les moralités de milord Edouard, le rendezrvous de ce matin, ses questions éludées, celles que je. venais de lui faire , l'avaient pu jeter dans de fausses alarmes. Je voyais bien aussi quel parti je pouvais^ tirer de son erreur en l'y laissant quelques instants; mai^ je n'ai pu me résoudre à cette barbarie. L'idée de la mort de ce qu'on aime est si affreuse , qu'il n'y en a point qui ne soit douce à lui substituer, et je me suis hâtée de; profiter de cet avantage. Peut-être ne la verrez-vous plus, lui ai-je dit; mais elle vit et vous aime. Ah! si Julie était morte, Claire aurait-elle quelque chose a vous dire? Rendez grâces au ciel , qui sauve à votre infortune des maux dont il pourrait vous accabler. Il était si étonné , si saiçi , si égaré , qu'après l'avoir fait rasseoir , j'ai eu le temps de lui détailler par ordre tout ce qu'il fallait qu'il sût ; et j'ai fait valoir de mon mieux les procédés de milord Edouard , afin de faire dans son cœur honnête quelque diversion à la douleur, par le charme de la reconnaissance. X