PARTIE I, LETTRE LXV
Voilà, mon cber, ai-je poursuivi, Tétat actuel des choses. Julie est au bord de Fablme, prête h s'y voir accabler du déshonneur public, de l'indignation de sa famille , des violences d'un père einporté, et de Son propre désespoir. Le danger augmente incessamment : de la main de son père ou de la sienne , le poignard , à chaque instant de sa vie, est à deux doigts de son cœur. Il reste un seul moyen de prévenir tous ces maux , et fcé moyen dépend de vous seul. Le sort de votre amante est entre vos mains. Voyez si vous avez le courage de la sauver en vouis éloignant d'elle , puisque aussi bien il né lui est plus permis de vous voir ; ou si vous aimez mieux être Tauteur et le témoin dé sa perte et de son opprobre. Après avoir tout fait pour vous, elle va voir ce que votre cœur peut faire pour elle. £st-il étonnant que sa ^anté succombé k ses peines? Vous êtes inquiet de sa vie : sachez qtie vous en êtes l'arbitré.
Il m'éeoutait sans m'interrompre; mais, sitôt qu'il a compris de quoi il s'agissait, j'ai vu disparaître ce geste animé, ce regard furieux, cet air effMyé, mais vif et bouillant, qu'il avait auparavant. Un voile sombré de tristesse et de consternation a couvert son visage; soà œil morne et sa contenance effacée annonçaient l'abattement de son cœur : à peine avait-il la force d'ouvrir la bouche pour me répondre. Il faut partir, m'a- t-il dit d'un ton qu'aune autre aurait cru tranquille : hé bien! je partirai. N'ai-je pas assez vécu? Non, sans doute, ai-je repris aussitôt; il faut vivre pour celle qui vous aime : avez-voiis oublie que ses jours dépendent des vôtres? Il ne fallait donc pas les séparer , a-t-il à l'instant ajouté ; elle l'a pu et le peut encore. J'ai feint de ne pas entendre ces derniers mots , et je cherchais à le ranimer par quelques espérances auxquelles son âme demeurait fermée, quand Hanz est rentré, et m'a rapporté de bonnes nouvelles. Dans le moment de joie qu'il en a ressenti, il s'est écrié: Ahî qu'elle vive, qu'elle soit heureuse... s'il est possible! Je neveux que lui
203 LA. NOUVELLE HÉLOlSE.
faire mes derniers adieux... et je pars. Ignorez^vous, ai-je dit, qu'il ne lui est plus permis de tous voir? Hélas 1 vos adieux sont faits, et vous êtes déjà séparés. Votre sort sera moins cruel quand vous serez plus loin d'elle; vous aurez du moins le plaisir de l'avoir mise en sûreté. Fuyez dès ce jour, dès cet instant; craignez qu'un si grand sacrifice ne soit trop tardif ; tremblez de causer encore sa perte après vous être dévoué pour elle. Quoi ! m'a-t-il dit avec une espèce de fureur, je partirais sans la revoir! quoi 1 je ne la verrais plus 1 !Non , non : nous périrons tous deux, s'il le faut; la mort, je le sais bien, ne lui sera point dure avec moi : mais je la verrai , quoi qu'il arrive ; je laisserai mon cœur et ma vie à ses pieds, avant de m'arracher a moi-même. Il ne m'a pas été difficile de lui montrer la folie et la cruauté d'un pareil projet. Mais ce Quoi! Je ne la verrai plus! qui revenait sans cesse d'un ton plus douloureux, semblait chercher au moins des consolations pour l'avenir. Pourquoi, lui ai-je dit, vous figurer vos maux pires qu'ils ne sont? pourquoi renoncer à des espérances que Julie elle-même n'a pas perdues? Pensez-vous qu'elle pût se séparer ainsi de vous , si elle croyait que ce fût pour toujours? Non, mon ami, vous devez connaître son cœur; vous devez savoir combien elle préfère son amour a sa vie. Je crains, je crains trop (j'ai ajouté ces mots, je te l'avoue ) , qu'elle ne le préfère bientôt a tout. Croyez donc qu'elle espère , puisqu'elle consent à vivre : croyez que les soins que la prudence lui dicte vous regardent plus qu'il ne semble, et qu'elle ne se respecte pas moins pour vous que pour elle-même. Alors j'ai tiré ta dernière lettre; et, lui montrant les tendres espérances de cette fille aveuglée qui croît n'avoir plus d'amour, j'ai ranimé les siennes à cette douce chaleur. Ce peu de lignes semblaient distiller un baume salutaire sur sa blessure envenimée. J'ai vu ses regards s'adoucir et ses yeux s'humecter, j'ai vu Tattendrissement succéder par degrés au désespoir; mais ces derniers mots si touchants, tels que