PARTIE I, LETTBE LXV
ton cœur les sait dire , Nous ne vivrons pas longtemps séparés , l'ont fait fondre en larmes. Non, Julie , non , ma Julie , a-t-il dit en élevant la voix et baisant la lettre , nous ne vivrons pas longtemps séparés; le ciel unira nos destins sur la terre, ou nos cœurs dans le séjour éternel.
C'était Fa Fétat où je Favais souhaité. Sa sèche et sombre douleur m'inquiétait. Je ne Faurais pas laissé partir dans cette situation d'esprit ; mais sitôt que je l'ai vu pleurer, et que j'ai entendu ton nom chéri sortir de sa bouche avec douceur, je n'ai plus craint pour sa vie; car rien n'est moins tendre que le désespoir. Dans cet instant il a tiré de l'émotion de son cœur une objection que je n'avais pas prévue. Il m'a parlé de l'état où tu soupçonnais d'être, jurant qu'il mourrait plutôt mille fois que de t'abandonner à tous les périls qui t'allaient menacer. Je n'ai eu garde de lui parler de ton accident ; je lui ai dit simplement que ton attente avait encore été trompée, et qu'il n'y avait plus rien a espérer. Ainsi , m'a-t-il dit en soupirant , il ne restera sur la terre aucun monument de mon bonheur ; il a disparu comme un songe qui n'eut jamais de réalité.
Il me restait k exécuter la dernière partie de ta commission , et je n'ai pas cru qu'après l'union dans laquelle vous avez vécu , il fallût a cela ni prépara tif ni mystère. Je n'aurais pas même évité un peu d'altercation sur ce léger sujet , pour éluder celle qui pourrait renaître sur celui de notre entretien. Je lui ai reproché sa négligence dans le soin de ses affaires. Je lui ai dit que tu craignais que de longtemps il ne fût plus soigneux , et qu'en attendant qu'il le devînt , tu lui ordonnais de se conserver pour toi , de pourvoir mieux k ses besoins , et de se charger à cet effet du léger supplément que j'avais k lui remettre de ta part. Il n'a ni paru humilié de cette proposition , ni prétendu en faire une affaire. Il m'a dit simplement que tu savais bien que rien ne lui venait de toi qu'il ne reçût avec transport ; mais que ta précaution était superflue , et qu'une petite maison qu'il venait de vendre k
204 LA NOUVELLE HÉLOlSE.
Granson *, reste de son chétlf patrimoi&e) lui avait produit plus d'argent qu'il n^en avait possédé de sa vie. D'ailleurs , a-t-ii ajouté , j'ai quelques talents dont Je puis tirer partout des ressources. Je serai trop heureux de trouver dans leur étercice quelque diversion k mes maux; et depuis que j'ai vu de plus près l'usage que Julie fait de si)n superflu , je le regarde comme le trésor sacré de la veuve et de l'orphelin , dont l'humanité ne me permet pas dèHen aliéner. Je lui ai rappelé son voyage du Valais, ta lettre , et la précision de tes ordres. Les mêmes raisons subsistent... Les mêmes ! a4-il interrompu d'un ton dHn> dignation. La peine dé mon refu§ était de ne la plus voir : qu'elle me laisse donc rester, et j'accepte. Si j'obéis , pourquoi me punit-'clle ? si je refuse , que me fera-t^lle de ^s?.... Les mêmes I répétait-il avec impatience. Notre union commençait , elle est prête à finit ; peut-être vaisje pour jamais me séparer d'elle ; il n*y a plus rien de (Tonmiun entre elle et moi ; nous allons être étraùgers l'un à l'autre. Il a prononcé ces derniers mots avec un tel serrement de cœur, que j'ai tremblé de le voir retomber dans l'état d^où j'avais eu tant de peine à le tirer. Vous êtes un enfant, ai-je affecté de lui dire d'un air riant : vous avez encore besoin d'un tuteur , et je veux être le vôtre. Je vais garder ceci ; et, pour en disposer à propos dans le conmierce que noUs allons avoir ensemble, je veux être instruite de toutes vos affaires. Je tâchais de détourner ainsi ses idées funestes par celle d'une correspondattce familière continuée entre nous ; et cette âme simple , qui ne cherche, pour ainsi dire, qu'à s'accrocher à ce qui t'environne, a pris aisément le change. Nous nous sommes ensuite ajustés pour les adresses de lettres ; et comme ces mesures ne pouvaient que lui être agréables , j'en ai pro-
I Je sais un peu en peine de savoir comment cet amant anonyme , qu'il sera dit ci-après n'avoir pas encore vingt-quatre ans, a pu vendre une maison n'étant pas majeur. Ces lettres sont si pleines de semblables absurdités , que Je n'en parlerai plus : il suffit d'en avoir averti.