PABTIE II, LETTRE XI
me ironie k te recommander deui choses, parce qu'elles tienneat plus au sentiment qu'à Texpérience, et que, si je connais peu le monde, je crois bien connaître ton cœur : n'abanctonne jamais la vertu , et n'oublie jamais ta Julie.
Je no te rappellerai point tous ces arguments subtils que tu m'as toi-même appris a mépriser, qui remplissent tant de livrés et n'ont jamais lait un honnête homme. Ah 1 ces tristes raisonneurs, quels doux ravissements leurs cœurs n'ont jamais sentis ni donnés I Laisse, mon ami , ces vains moralistes, et rentre au fond de ton âme : c'est Ta que tu retrouveras toujours la source de ce feu sacré qui nous embrasa tant de fois de l'amour des sublimes vertus; c'est la que tu verras ce simulacre éternel du vrai beau , dont la contemplation nous anime d'un saint enthousiasme, et que nos passions souillent sans cesse sans pouvoir jamais l'effacera Souviens-loi des larmes délicieuses qui coulaient de nos yeux, des palpitations qui suffoquaient nos cœurs agités, des transports qui nous élevaient au-dessus de nousmêmes, au récit de ces vies héroïques qui rendent le vice inexcusable, et font l'honneur de l'humanité. Veux-tu savoir laquelle est vraiment désirable, de la fortune ou de la vertu? Songe à celle que le cœur préfère quand son choix est impartial. Songe où l'intérêt nous porte en lisant l'histoire. T'avisas-tu jamais de désirer les trésors de Crésus, ni la gloire de César, ni le pouvoir de Néron , ni les plaisirs d'Héliogabale? Pourquoi, s'ils étaient heureux, tes désirs ne te mettaient-ils pas à leur place? C'est qu'ils ne Tétaient point, et tu le sentais bien ; c'est qu'ils étaient vils et méprisables, et qu'un méchant heureux ne fait envie à personne. Quels hommes contemplais-tu donc avec le plus dé plaisir? desquels adorais-tu les exemples? auxquels aurais-tu mieux aimé ressembler? Charme inconcevable
I La véritable philosophie des amants est celle de Platon ; durant le charme Hs n'en ont Jamais d'autre. Un homme émn ne peut quitter ce philosophe ; un lecteur froid ne pcitt le souffrir.
2J6 LA KOUVELLE HÉLOÏSE.
(le la beauté qui ne périt point! c'était l'Athénien buvant la ciguë^ c'était Brutus mourant pour son pays, c'était Régulus au milieu des tourments, c'était Galon déchirant ses entrailles , c'étaient tous ces vertueux infortunés qui te faisaient envie, et tu sentais au fond de (on cœur la félicité réelle que couvraient leurs maux apparents. Ne crois pas que ce sentiment fût particulier à toi seul ; il est celui de tous les hommes, et souvent même en dépit d'eux. Ce divin modèle que chacun de nous porte avec lui nous enchante malgré que nous en ayons ; sitôt que la passion nous permet de le voir, nous lui voulons ressembler; et si le plus méchant des hommes pouvait être un autre que lui-même, il voudrait être un homme de bien.
Pardonne-moi ces transports , mon aimable ami ; tu sais qu'ils me viennent de toi, et c'est à l'amour dont je les tiens à te les rendre. Je ne veux point t'enseigner ici tes propres maximes, mais t'en faire un moment l'application , pour voir ce qu'elles ont à ton usage : car voici le temps de pratiquer tes propres leçons et de montrer comment on exécute ce que tu sais dire. S'il n'est pas question d'être un Caton ni un Régulus, chacun pourtant doit aimer son pays, être intègre et courageux, tenir sa foi , même aux dépens de sa vie. Les vertus privées sont souvent d'autant plus sublimes qu'elles n'aspirent point à l'approbation d'autrui, mais seulement au bon témoignage de soi-même; et la conscience du juste lui lient lieu des louanges de l'univers. Tu sentiras donc que la grandeur de l'homme appartient a tous les états , et que nul ne peut être heureux s'il ne jouit de sa propre estime ; car si la véritable jouissance de l'âme est dans la contemplation du beau, comment le méchant peut-il l'aimer dans autrui sans être forcé de se haïr lui-même?
Je ne crains pas que les sens et les plaisirs grossiers te corrompent ; ils sont des pièges peu dangereux pour un cœur sensible, et il lui en faut de plus délicats; mais je crains les maximes et les leçons du monde ; je crains cette
PABTIE II , LETTBE XI. 247
force terrible que doit avoir Teiemple universel et continuel du vice; je crains les sophismes adroits dont il se colore; je crains enfin que ton cœur même ne t'en impose, et ne te rende moins difficile sur les moyens d'acquérir une considération que tu saurais dédaigner si notre union n'en pouvait être le fruit.
Je t'avertis , mon ami , de ces dangers ; ta sagesse fera le reste : car c'est beaucoup pour s'en garantir que d'avoir su les prévoir. Je n'ajouterai qu'une réfleiion, qui l'emporte, à mon avis , sur la fausse raison du vice, sur les fières erreurs des insensés, et qui doit suffire pour diriger au bien la vie de l'homme sage : c'est que la source du bonheur n'est tout entière ni dans Tobjet dési^é ni dans le cœur qui le possède, mais dans le rapport de l'un et de l'autre, et que, comme tous les objets de nos désirs ne sont pas propres à produire la félicité, tous les étals du cœur ne sont pas propres à la sentir. Si l'âme la plus pure ne suffit pas seule a son propre bonheur, il est plus sûr encore que tontes les délices de la terre ne sauraient faire celui d'un cœur dépravé; car il y a des deux côtés une préparation nécessaire, un certain concours dont résulte ce précieux sentiment recherché de tout être sensible, et toujours ignoré du faux sage, qui s'arrête au plaisir du moment, faute de connaître un bonheur durable. Que servirait donc d'ac4]uérir un de ces avantages aux dépens de l'autre, de gagner au dehors pour perdre encore plus au dedans , et de se procurer les moyens d'être heureux en perdant Tart de les employer? Ne vaut-il pas mieux encore, si l'on ne peut avoir qu'«n des deux , sacrifier celui que le sort peut nous rendre a celui qu'on ne recouvre point quand on l'a perdu? Qui le doit mieux savoir que moi, qui n'ai fait qu'empoisonner les douceurs de ma vie en pensant y mettre le comble? Laisse donc dire les méchants qui montrent leur fortune et cachent leur cœur; et sois sûr que, s'il est un seul exemple du bonheur sur la terre, il se (rouve dans un homme de bien. Tu reçus du
248 LÀ NOUVELLE HÉLOlSE.
ciel cet heureux penchant à tout ce qui est bon et honnête : n'écoute que tes propres désirs , ne suis que tes inclinations naturelles; songe surtout k nos premières amours : tant que ces moments purs et délicieux reviendront à ta mémoire, il n'est pas possible que tu cesses d'aimer ce qui te les rendit si doux , que le charme du beau moral s'efface dans ton âme, ni que tu veuilles jamais obtenir ta Julie par des moyens indignes de toi. Gomment jouir d'un bien dont on aurait perdu le goût? Non, pour pouvoir posséder ce qu'on aime, il faut garder le même cœur qui l'a aimé.
Me voici à mon second point, car, comme tu vois, je n'ai pas oublié mon métier. Mon ami, l'on peut sans amour avoir les sentiments sublimes d'une âme forte : mais un amour tel que le nôtre l'anime et la soutient tant qu'il brûle; sitôt qu'il s'éteint, elle tombe en langueujr, et un cœur usé n'est plus propre à rien. Dis-moi, que serionsnous si nous n'aimions plus? Eh! ne vaudrait-il pas mieux cesser d'être que d'exister sans rien sentir? et pourrais-tu te résoudre à traîner sur la terre l'insipide vie d'un homme ordinaire, après avoir goûté tous les transports qui peuvent ravir une âme humaine? Tu vas habiter de grandes villes , où ta figure et ton âge, encore plus que ton mérite, tendront mille embûches à ta fidélité; l'insinuante coquetterie affectera le langage de la tendresse, et te plaira sans t'abuser : tu no chercheras point l'amour, mais les plaisirs; tu les goûteras séparés de lui, et ne les pourras reconnaître. Je ne sais si tu retrouveras ailleurs le cœur de Julie , mais je te défie de jamais retrouver auprès d'une , autre ce que tu sentis auprès d'elle. L'épuisement de ton V âme t^annoncera le sort que je t'ai prédit; la tristesse et . Pennui t'accableront au sein des amusements frivoles; le souvenir de nos premières amours te poursuivra malgré toi ; mon image, cent fois plus belle que je ne fus jamais , viendra tout k coup te surprendre. A l'instant le voile du dégoût couvrira tous tes plaisirs , et mille regrets amers
PÀBTIE II, LETTBE XII. 249
liailroiii dans ton cœur. Mon bien-aimé, mon doux ami, ah ! si jamais tu m'oublies... hélas 1 je ne ferai qu'en mourir; mais toi tu vivras vii et malheureux, et je mourrai trop vengée.
Ne l'oublie donc jamais cette Julie qui fût à toi, et dont le cœur ne sera point à d'autres. Je ne puis rien te dire de plus , dans la dépendance où le ciel m'a placée. Mais, après t'avoir recommandé la fidélité, il est juste de te laisser de la mienne le seul gage qui soit en mon pouvoir. J'ai consulté , non mes devoirs , mon e^rit égaré ne les connaît plus, mais mon cœur , dernière règle de qui n'en saurait plus suivre; et voici le résultat de ses inspirations : Je ne l'épouserai jamais sans le consentement de mon père, mais je n'en épouserai jamais un autre sans ton consentement; je t'en donne ma parole ; eUe me sera sacrée, quoi qu'il arrive, et il n'y a point de force humaine qui puisse m'y faire manquer. Sois donc sans inquiétude sur ce que je puis devenir en ton absence. Va , mon aimable ami , chercher sous les auspices du tendre amour un sort digne de le couronner. Ma destinée est dans tes mains autant qu'il a dépendu de moi de l'y mettre , et jamais elle ne changera que de ton aveu.
LETTBE XII. — A JULIE.
O quai fiamma di glorla , d' onore , Scorrer sento per tutte le yene , Aima grande , parlando cou te ' !
Julie , laisse*moi respirer ; tu fais bouillonner mon sang, tu me fais tressaillir, tu me fais palpiter; ta lettre brûle comme ton cœur du saint amour de la vertu, et tu portes au fond du mien son ardeur céleste. Mais pourquoi tant d'exhortations où il ne fallait que des ordres? Crois que , si je m'oublie au point d'avoir besoin de raisons
* o d« quelle flamme d'honneur et de gloire )e scn» embraser tout mon •ang, ftme grande, en parlant avec toi!
pour bien faire, au moins ce n'est pas de ta part; ta senFe volonté me suffit. Iguores-tu que je serai toujours ce qu'il te plaira, et que je ferais le mal même avant de pouvoir te désobéir? Oui, j'aurais brûlé leCapitole si tu me l'avais commandé, parce que je t'aime plus que toutes choses. Mais sais-tu bien pourquoi je t'aime ainsi? Ab ! lille incomparable, c'est parce que tu ne peux rien vouloir que d'honnête , et que l'amour de la vertu rend plus invincible celui que j'ai pour tes charmes.
Je pars, encouragé par l'engagement que tu viens de prendre, et dont tu pouvais t'épargner le détour; car promettre de n'être à personne sans mon consentement, n'est-ce pas promettre de n'être qu'à moi? Pour moi , je le dis plus librement , et je t'en donne aujourd'hui ma foi d'homme de bien, qui ne sera point violée. J'ignore, dans la carrière où je vais m'essayer pour te complaire, à quel sort la fortune m'appelle ; mais jamais les nœuds de l'amour ni de l'hymen ne m'uniront à d'autres qu'à Julie d'Étange; je ne vis, je n'existe que pour elle, et mourrai libre ou son époux. Adieu; l'heure presse, et je pars à l'instant. /
LETTfiE XllI. — A JULIE.
J'arrivai hier au soir à Paris, et celui qui ne pouvait vivre séparé de toi par deux rues en est maintenant à plus de cent lieues. Û Julie! plains-moi , plains ton malheureux ami. Quand mon sang en longs ruisseaux aurait tracé cette route immense , elle m'eût paru moins longue, et je n'aurais pas senti défaillir mon âme avec plus de langueur. Ah! si du moins je connaissais le moment qui doit nous rejoindre ainsi que l'espace qui nous sépare ,je compenserais l'éloignement des lieux par le progrès du temps, je compterais dans chaque jour ôlé de ma vie les pas qui m'auraient rapproché de toi. Mais cette carrière de douleurs est couverte des ténèbres de l'avenir; le terme