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prend des manières assortissantes aux ehoses qu*on dit, et il n'y a pas moyen de mettre h des discours sensés les grimaces de la coquetterie. Je les trouvai plus jolies depuis qu'elles ne cherchaient plus tant à l'être, et je sentis qu'elles n'avaient besoin pour plaire que de ne se pas déguiser. J'osai soupçonner sur ce fondement que Paris, ce prétendu siège du goût, est peut-être le lieu du monde où il y en a le moin^, puisque tous les soins qu'on y prend pour plaire défigurent la véritable beauté.
Nous restâmes ainsi quatre ou cinq jours ensemble, contents les uns déiS autres et de nous-mêmes. Au lieu de passer en revuâ Paris et ses folies, nous l'oubliâmes. Tout notre soin se Dornait a jouir entre nous d'une société agréable et douce. Nous n'eûmes besoin ni de satires ni de plaisanteries pour nous mettre de bonne humeur ; et nos ris n'étalent pas de raillerie, mais de gaité, comme ceux de ta cousine.
Une autre chose acheva de me faire changer d'avis sur leur compte. Souvent au milieu de nos entretiens les plus animés on venait dire un mot a l'oreille de la maltresse de la maison. «Elle sortait, allait s'enfermer pour écrire, et ne rentrait de longtemps. Il était :$îsé d'attribuer ces éclipses à quelque correspondance de cœur , ou de celle qu'on appelle ainsi. Une autre femme en glissa légèrement un mot qui fut assez mal reçu ; ce qui me fit juger que si l'absente manquait d'amants , elle avait au moins des amis. Cependant, la curiosité m'ayant donné quelque attention, quelle fut ma surprise en apprenant que ces prétendus grisons de Paris étaient des paysans de la paroisse qui venaient, dans leurs calamités, implorer la protection de leur dame! l'un surchargé de tailles à la décharge d'un plus riche; l'autre enrôlé dans la milice sans égard pour son âge et pour ses enrants*; l'autre écrasé d'un puissant voisin par un procès injuste; l'autre ruiné
■ On a To cela dans l'autre guerre , mais non dans celle-ci, que Je sache. Oo épargne les- hommes mart<^, et l'on en fait ainsi marier beaucoup.
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par la grêle , et doat oa exigeait le bail a la rigueur 1 Ëniin tous avaieut quelque grâce à demander, tous étaient patiemment écoutés; ou n'en rebutait aucun, et le temps attribué aux billets doux était employé à écrire en faveur de ces malheureux. Je ne saurais te dire avec quel étonnement j'appris et le plaisir que prenait une femme si jeune et si dissipée à remplir ces aimables devoirs, et combien peu elle y mettait d'ostentation. Commentl disais-je tout attendri, quand ce serait Julie, elle ne ferait pas autrement. Dès cet instant je ne l'ai plus regardée qu'avec respect, et tous ses défauts sont effacés a mes yeux.
Sitôt que mes recherches se sont tournées de ce côté , j'ai appris mille choses a l'avantage de ces mêmes femmes que j'avais d'abord trouvées si insupportables. Tous les étrangers conviennent unanimement qu'en écartant les propos à la iQode, il n'y a point de pays au monde où les femmes soient plus éclairées, parlent en général plus sensément , plus judicieusement , et sachent donner au besoin de meilleurs conseils. Otons le jargon de la galanterie et du bel esprit , quel parti tirerons-nous de la conversation d'une Espagnole, d'une Italienne, d'une Allemande? Aucun; et tu sais, Julie, ce qu'il en est communément de nos Suissesses. Mais qu*on ose passer pour peu galant, et tirer les Françaises de cette forteresse, dont à la vérité elles n*aiment guère à sortir, on trouve encore à qui parler en rase campagne, et l'on croit combattre avec un homme, tant elles savent s*armer de raisoa et faire de nécessité vertu. Quant au bon caractère, je ne citerai point le zèle avec lequel elles servent leurs amis; car il peut régner en cela une certaine chaleur d'amour-propre qui soit de tous les pays; mais, quoique ordinairement elles n'aiment qu'elles-mêmes, une longue* /habitude, quand elles ont assez de constance pour l'a^uérir, leur tient lieu d'un sentiment assez vif : celles qui peuvent supporter un attachement de dix ans le gardent ordinairement toute leur vie; et elles aiment leurs vieux amis
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plus tendremenl , plus sûrement au moins que leurs jeunes amants.
Une remarque assez commune, qui semble être à la charge des femmes , est qu'elles font tout en ce pays , et par conséquent plus de mal que de bien ; mais ce qui les justifie est qu'elles font le mal poussées par les hommes, et le bien de leur propre mouvement. Ceci ne contredit point ce que je disais ci-devant, que le cœur n'entre pour rien dans le commerce des deux sexes , car la galanterie française a donné aux femmes un pouvoir universel qui n'a besoin d'aucun tendre sentiment pour se soutenir. Tout dépend d'elles, rien ne se fait que par elles ou pour elles; l'Olympe et le Parnasse, la gloire et la fortune, sont également sous leurs lois. Les livres n'ont de prix , les auteurs n'ont d'estime , qu'autant qu'il plaît aux femmes de leur en accorder; elles décident souverainement des plus hautes connaissances, ainsi que des plus agréables. Poésie, littérature, histoire, philosophie, politique même; on voit d'abord au style de tous les livres qu'ils sont écrits pour amuser de jolies femmes; et l'on vient de mettre la Bible en histoires galantes ^ Dans les affaires, elles ont pour obtenir ce qu'elles demandent un ascendant naturel jusque sur leurs maris, non parce qu'ils sont leurs maris, mais parce qu'ils sont hommes, et qu'il est convenu qu'un homme ne refusera rien a aucune fenmie, fût-ce même la sienne.
Au reste, cette autorité ne suppose ni attachement ni estime, mais seulement de la politesse et de Tusage du monde ; car d^ailleurs il n'est pas moins essentiel à la galanterie française de mépriser les femmes que de les servir. Ce mépris est une sorte de titre qui leur en impose; c'est un témoignage qu'on a vécu assez avec elles pour les connaître. Quiconque les respecterait passerait à leurs yeux pour un novice, un paladin, un homme qui n'a
' L'Histoire du peuple de Dieu , du P. Bcrruyer, dont la première partie parut en i72«, et la seconde en itbs. -"
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connu les femmes que dans les romans. Elles se jugent avec tant d^équité , que les honorer serait être indigne de leur plaire; et la première qualité de Thomme à bonnes fortunes est d'être souverainement impertinent.
Quoi qu'il en soit, elles ont beau se piquer de méchanceté, elles sont bonnes en dépit d'elles; et voici à quoi surtout leur bonté de cœur est utile. En tout pays les gens chargés de beaucoup d'affaires sont toujours repoussants et sans commisération ; et Paris étant le centre des affaires du plus grand peuple de l'Europe, ceux qui les font sont aussi les plus durs des hommes. C'est donc aux femmes qu'on s'adresse pour avoir des grâces; elles sont le recours des malheureux; elles ne ferment point l'oreille à leurs plaintes; elles les écoutent, les consolent \et les servent. Au milieu de la vie frivole qu'elles mènent, elles savent dérober des moments à leurs plaisirs pour les donner à leur bon naturel ; et si quelques-unes font un infâme commerce des services qu'elles rendent, des milliers d'autres s'occupent tous les jours gratuitement a secourir le pauvre de leur bourse, et l'opprimé de leur crédit. Il est vrai que leurs soins sont souvent indiscrets, et qu'elles nuisent sans scrupule aux malheureux qu'elles ne connaissent pas, pour servir le malheureux qu'elles connaissent; mais comment connaître tout le monde dans un si grand pays? et que peut faire de plus la bonté d'âme séparée de la véritable vertu , dont le plus sublime effort n'est pas tant de faire le bien que de ne jamais mal faire? A cela près, il est certain qu'elles ont du penchant au bien , qu'elles en font beaucoup, qu'elles le font de bon cœur, que ce sont elles seules qui conservent dans Paris le peu d'humanité qu'on y voit régner encore , et que sans elles on verrait les hommes avides et insatiables s'y dévorer comme des loups.
Voila ce que je n'aurais point appris si je m'en états tenu aux peintures des faiseurs de romans et de comédies, lesquels voient plutôt dans les femmes des ridicules qu'ils partagent que les bonnes qualités qu'ils n'ont pas, ou qui
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peignent des chefs-d'œuvre de verlu qu'elles se dispensent d'imiter en les traitant de chimères, au lieu de les encourager au bien en louant celui qu'elles font réellement. Les romans sont peut-être la dernière instruction qu'il reste à donner à un peuple assez corrompu pour que toute autre lui soit inutile : je voudrais qu'alors la composition de ces sortes de livres ne fût permise qu'à des gens honnêtes, mais sensibles, dont le cceur se peignit dans leurs écrits ; à des auteurs qui ne fussent pas au-dessus des faiblesses de l'humanité, qui ne montrassent pas tout d'un coup la vertu dans le ciel hors de la portée des hommes , mais qui la leur fissent aimer en la peignant d'abord moins austère , et puis du sein du vice les y sussent conduire insensiblement.
Je t'en ai prévenue, je ne suis en rien de l'opinion commune sur le compte des femmes de ce pays. On leur trouve unanimement l'abord le plus enchanteur , les grâces les plus séduisantes, la coquetterie la plus raffinée, le sublime de la galanterie, et l'art de plaire au souverain degré. Moi , je trouve leur abord choquant , leur coquetterie repoussante , leurs manières sans modestie. J'imagine que le cœur doit se fermer a toutes leurs avances ; et l'on ne me persuadera jamais qu'elles puissent un moment parler de l'amour sans se montrer également incapables d'en inspirer et d'en ressentir.
D'un autre côté , la renommée apprend à se défier de leur caractère; elle les peint frivoles , rusées , artificieuses, étourdies, volages, parlant bien , mais ne pensant point, sentant encore moins , et dépensant ainsi tout leur mérite en vain babil. Tout cela me parait à moi leur être extérieur comme leurs paniers et leur rouge. Ce sont des vices de parade qu'il faut avoir a Paris , et qui , dans le fond , couvrent en elles du sens, de la raison , de l'humanité , du bon naturel. Ellessontmoins indiscrètes, moins tracassières que chez nous , moins peut-être que partout ailleurs. Elles sont plus solidement instruites , et leur instruction pro-
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fite mieux à leur jugemenl. En un mot, si elles me déplaisent par tout ce qui caractérise leur sexe qu*elles ont déûguré, je les estime par des rapports avec le nôtre qui nous font honneur ; et je trouve qu'elles seraient cent fois plutôt des hommes de mérite que d*aimables femmes.
Conclusion : si Julie n'eût point existé, si mon cœur eût pu souffrir quelque autre attachement que celui pour lequel il était né, je n'aurais jamais pris à Paris ma femme, encore moins ma maîtresse : mais je m*y serais fait volontiers une amie ; et ce trésor m'eût consolé peut-être de n'y pas trouver les deux autres K
Depuis ta lettre reçue , je suis allé tous les jours chez M. Silvestre demander le petit paquet. Il n'était toiyours point venu ; et , dévoré d'une mortelle impatience, j'ai fait le voyage sept fois inutilement. Enfin la huitième j'ai reçu le paquet. A peine Tai-je eu dans les mains, que, sans payer le port, sans m'en informer, sans rien dire à personne, je suis sorti comme un étourdi ; et, ne voyant que le moment de rentrer chez moi , j'enfilais avec tant de précipitation des rues que je ne connaissais point, qu'au bout d'une demi-heure , cherchant la rue de Tournon où je loge , je me suis trouvé dans le Marais, à l'autre extrémité de Paris. J'ai été obligé de prendre un fiacre pour revenir plus promptement; c'est la première fois que cela m*est arrivé le matin pour mes affaires : je ne m'en sers même qu'a regret l'après-midi pour quelques visites; car j'ai deux jambes fort bonnes dont je serais bien fâché qu'un peu plus d'aisance dans ma fortune me fît négliger l'usage.
J'étais fort embarrassé dans mon fiacre avec mon paquet;
I Je me garderai de prononcer sur cette lettre ; mais Je doute qu'on Jugement qui donne libéralement à celles qu'il regarde des qualités qu'elles méprisent , cl qui leur refu.se les seules dont elles font cas , soit fort propre à être bien reçu d'elles.