‹ Julie (volume 2)Chapitre 61 sur 187 · PABTIB II, LETTRE XXIII · texte numérisé non relu

PABTIB II, LETTRE XXIII

rient très-dignement ceux de l'orchestre. Figurez-vous un charivari sans fin d'instruments sans mélodie , un ronrou traînant et perpétuel de basses; chose la plus lugubre, la plus assommante que j'aie entendue de ma vie , et que je n'ai jamais pu supporter une demi-heure sans gagner un violent mal de tôle. Tout cela forme une espèce de psalmodie à laquelle il n'y a pour l'ordinaire ni chant ni mesure. Mais quand par hasard il se trouve quelque air un peu sautillant, c'est un trépignement universel; vous entendez tout le parterre en mouvement suivre a grand'peine et a grand bruit un certain homme de l'orchestre*. Charmés de sentir un moment cette cadence qu'ils sentent si peu, ils se tourmentent Toreille, la voix, les bras, les pieds, et tout le corps, pour courir après la mesure^, toujours prête à leur échapper; au lieu que l'Allemand et ritalien , qui en sont iutimemenl affectés, la sentent et la suivent sans aucun effort, et n'ont jamais besoin de la battre. Du moins Regianino m'a-t-il souvent dit que dans les opéra dltalie, où elle est si sensible et si vive, on n'entend , on ne voit jamais dans Torcheslre ni parmi les spectateurs le moindre mouvement qui la marque. Mais tout annonce en ce pays la dureté de l'organe musical ; les voix y sont rudes et sans douceur , les inflexions âpres et fortes, les sons forcés et traînants; nulle cadence, nul accent mélodieux dans les airs du peuple: les instruments militaires, les fiffresde l'infanterie, les trompettes de la cavalerie, tous les cors, tous les hautbois, les chanteurs des rues, les violons de guinguette, tout cela est d'un faux à choquer l'oreille la moins délicate. Tous les talents ne sont pas donnés aux mêmes hommes; et en général le Français paraît être de tous les peuples de l'Europe celui qui a le moins d'aptitude à la musique. Milord Edouard

* Le Bàdieron.

' Je trouve qu'on n'a pas mal comparé les airs l&gen de la musique française à la courte d'une vache qui galope , ou d'une oie grasse qui veut voler.

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prétend que les Anglais en ont aussi peu; mais la dirférence est que ceux-ci le savent et ne s'en soucient guère, au Heu que les Français renonceraient à mille justes droits, et passeraient condamnation sur toute autre chose , plutôt que de convenir qu'ils ne sont pas les premiers musiciens du monde. Il y en a même qui regarderaient volontiers la musique k Paris comme une affaire d'État, peut-être parce que c'en fut une à Sparte de couper deux cordes h la lyre de Timotbée : à cela vous sentez qu'on n'a rien à dire. Quoi qu'il eu soit, l'Opéra de Paris pourrait être une fort belle institution politique, qu'il n'en plairait pas davantage aux gens de goût. Revenons à ma description.

Les ballets, dont il me reste à vous parler, sont la partie la plus brillante de cet Opéra; et, considérés séparément, ils font un spectacle ngréable, magnifique, et vraiment théâtral ; mais ils servent comme partie constitutive de la pièce, et c'est en cette qualité qu'il les faut considérer. Vous connaissez les opéra de Quinault; vous savez comment les divertissements y sont employés : c'est à peu près de même, ou encore pis, chez ses successeurs. Dans chaque acte l'action est ordinairement coupée au moment le plus intéressant par une fête qu'on donne aux acteurs assis , et que le parterre voit debout. 11 arrive de là que les personnages de la pièce sont absolument oubliés, ou bien que les spectateurs regardent les acteurs , qui regardent autre chose. La manière d'amener ces fêtes est simple : si le prince est joyeux, on prend part à sa joie, et l'on danse; s'il est triste, on veut l'égayer, et l'on danse. J'ignore si c'est la mode à la cour de donner le bal aux rois quand ils sont de mauvaise humeur : ce que je sais par rapport à ceux-ci , c'est qu'on ne peut trop admirer leur constance stoïque à voir des gavottes ou écouter des chansons, tandis qu'on décide quelquefois derrière le théâtre de leur couronne ou de leur sort. Mais il y a bien d'autres sujets de danses ; les plus graves actions de la vie

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se foDt en dansant. Les prêtres dansent, les soldats dansent, les dieux dansent, les diables dansent; on danse jusque dans les enlerrements , et tout danse k propos de tout.

La danse est donc le quatrième des beaux-arts employés dans la constitution de la scène lyrique : mais les trois autres concourent à rimitalion; et celui-lk qu'imi(e-t-il ? Rien. li est donc hors d'œuvre quand il n'est employé que comme danse ; car que font des menuets, des rigaudons, des chaconnes, dans une tragédie? Je dis plus, il u*y serait pas moins déplacé s'il imitait quelque chose, parce que, de toutes les unités, il n'y en a point de plus indispensable que celle du langage; et un opéra où l'action se passerait moitié en chant, moitié en danse, serait plus ridicule encore que celui où Ton parlerait moitié français , moitié italien.

Non contents d'introduire la danse comme partie essentielle de la scène lyrique, ils se sont môme efforcés d'en faire quelquefois le sujet principal , et ils ont des opéra appelés ballets qui remplissent si mal leur titre, que la danse n'y est pas moins déplacée que dans tous les autres. La plupart de ces ballets forment autant de sujets séparés que d'actes, et ces sujets sont liés entre eux par de certaines relations métaphysiques dont le spectateur ne se douterait jamais, si l'auteur n'avait soin de l'en ayeriir dans un prologue. Les saisons , les âges , les sens , les éléments; je demande quel rapport ont tous ces litres à la danse , et ce qu'ils peuvent offrir en ce genre a l'imagination. Quelques-uns môme sont purement allégoriques, comme le carnaval et la folie; et ce sont les plus insupportables de tous , parce que , avec beaucoup d'esprit et de finesse, ils n'ont ni sentiments, ni tableaux, ni situations, ni chaleur, ni intérêt, ni rien de tout ce qui peut donner prise à la musique, flatter le cœur et nourrir l'illusion. Dans ces prétendus ballets, l'action se passe toujours en chant, la danse interrompt toujours l'action, ou ne s'y trouve que par occasion, et n'imite rien. Tout ce

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qu'il arrive , c'est que ces ballets ayant encore moins d'intérêt que les tragédies, cette interruption y est moins remarquée; s'ils étaient moins froids, on en serait plus choqué : mais un défaut couvre l'autre , et l'art des auteurs, pour empêcher que la danse ne lasse, est de faire en sorte que la pièce ennuie.

Ceci me mène insensiblement à des recherches sur ia véritable constitution du drame lyrique, trop étendues pour entrer dans cette lettre , et qui me jetteraient loin de mon sujet : j'en ai fait une petite dissertation à part que vous trouverez ci-jointe * , et dont vous pourrez causer avec Regianino. H me reste à vous dire sur l'Opéra français que le plus grand défaut que j'y crois remarquer est un faux goût de magnificence, par lequel on a voulu mettre en représentation le merveilleux, qui, n'étant fait que pour être imaginé, est aussi bien placé dans un poëme épique que ridiculement sur un théâtre. J'aurais eu peine a croire, si je ne l'avais vu, qu'il se trouvât des artistes assez imbéciles pour vouloir imiter le char du soleil , et des spectateurs assez enfants pour aller voir cette imitation. La Bruyère ne concevait pas comment un spectacle aussi superbe que l'Opéra pouvait l'ennuyer à si grands frais. Je le conçois bien, moi , qui ne suis pas un La Bruyère; et je soutiens, que pour tout homme qui n'est pas dépourvu du goût des beaux-arts, la musique française, la danse et le merveilleux mêlés ensemble , feront toujours de l'Opéra de Paris le plus ennuyeux spectacle qui puisse exister. Après tout, peut-être n'en faut-il pas aux Français de plus parfaits , au moins quant à l'exécution ; non qu'ils ne soient très en état de connaître la bonne , mais parce qu^en ceci le mal les amuse plus que le bien. Us aiment mieux railler qu'applaudir ; le plaisir de la critique les dédommage de l'ennui du spectacle ; et il leur est plus

I Cette dteaertation existe dans le Dictionnaire de Bîtaique. Voyez l'article Opéra.

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agréable de s'en moguer quand ils n'y sont plus, que de s'y plaire tandis qu'ils y sont.

Oui, oui, je le vois bien , l'heureuse Julie Test toujours chère. Ce môme feu qui brillait jadis dans tes yeux se fait sentir dans ta dernière lettre : j'y retrouve toute l'ardeur qui m'anime, et la mienne s'en irrite encore. Oui , mon ami, le sort a beau nous séparer , pressons nos cœurs l'un contre l'antre , conservons par la communication leur chaleur naturelle contre le froid de l'absence et du désespoir , et que tout ce qui devrait relâcher notre attachement ne serve qu'à le resserrer sans cesse.

Mais admire ma simplicité : depuis que j'ai reçu cette lettre , j*éprouve quelque chose des charmants effets dont elle parle; et ce badinage du talisman, quoique inventé par moi-môme , ne laisse pas de me séduire et de me paraître une vérité. Cent fois le jour , quand je suis seule , un tressaillement me saisit comme si je te sentais près de moi. Je m'imagine que tu tiens mon portrait, et je suis si folle, que je crois sentir l'impression des caresses que tu lui fais et des baisers que tu lui donnes; ma bouche croit les recevoir , mon tendre cœur croit les goûter. O douces illusions l ô chimères I dernières ressources des malheureux ! ahl s'il se peut , tenez-nous lieu de réalité I Vous êtes quelque chose encore à ceux pour qui le bonheur n'est plus rien.

Quant k la manière dont je m'y suis prise pour avoir ce portrait , c'est bien un soin de l'amour ; mais crois que s'il était vrai qu'il fît des miracles, ce n'est pas celuilà qu'il aurait choisi. Voici le mot de l'énigme. Nous eûmes il y a quelque temps ici un peintre en miniature venant d'Italie; il avait des lettres de milord Edouard, qui peut-être, en les lui donnant, avait en vue ce qui est arrivé. M. d'Orbe voulut proflter de cette occasion pour

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avoir le portrait de ma cousine ; je voulus l'avoir aussi. Elle et ma mère voulurent avoir le mien, et à ma prière le peintre en fit secrètement une seconde copie. Ensuite, sans m'embarrasser de copie ni d'original, je choisis subtilement le plus ressemblant des trois pourte l'envoyer. C'est une friponnerie dont je ne me suis pas fait un grand scrupule; car un peu de ressemblance de plus ou dB moins n'importe guère à ma mère et à ma cousine; mais les hom^ges que tu rendrais a une autre figure que la mienne seraient une espèce d'infidélité d'autant plus dangereuse que mon portrait serait mieux que moi ; et je ne veux point, comme que ce soit, que tu prennes du goût pour des charmes que je n'ai pas. Au reste, il n'a pas dépendu de moi d'être un peu plus soigneusement vêtue; mais on ne m'a pas écoutée , et mon père lui-même a voulu que le portrait demeurât tel qu.'il est. Je te prie au moins de croire qu'excepté la coiffure, cet ajustement n'a point été pris sur le mien^ que le peintre a tout fait de sa grâce, et qu'il a orné ma personne des ouvrages de son imagination.

LBTTBE XXV. — A JULIE.

Il faut) chère Julie, que je te parle encore de ton portrait ; non plus dans ce premier enchantement auquel tu fus si sensible, mais au contraire avec le regret d*ua homme abusé par un faux espoir , et que rien ne peut dédommager de ce qu'il a perdu. Ton portrait a de la grâce et de la beauté, même de la tienne; il est assez ressemblant, et peint par un habile homme : mais pour en être content , il faudrait ne te pas connaître.

La première chose que je lui reproche est de te ressembler et de n'être pas toi , d'avoir ta figure et d'être insensible. Vainement le peintre a cru rendre exactement tes yeux et tes traits ; il n'a point rendu ce doux gentiment

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qui les vivifie, et sans lequel, tout charmants qu'ils sont, ils ne seraient rien. C'est dans ton eoeur , ma Julie, qu*est le fard de ton visage, et celui-là ne s'imite point. Ceci tient, je l'avoue, à rinsuffisance de Fart; mais c'est au moins la faute de l'artiste de n'avoir pas été exact en tout ce qui dépendait de lui. Par exemple^ il a placé la racine des cheveux trop loin des tempes , ce qui donne au front un contour moins agréable, et moins de finesse au regard. Il a oublié les rameaux de pourpre que font en cet endroit deux ou trois petites veinj^ sous la pedu, k peu près comme dans ces fleurs d'ins que nous considérions un jour au jardin de Clarens. Le coloris des joues est trop près des yeux, et ne se fond pas délicieusement en couleur de rose vers le bas du visage comme sur le modèle ; on dirait que c'est du rouge artificiel plaqué comme le carmin des femmes de ce pays. Ce défaut n'est pas peu de chose, car il te rend l'œil moins doux et l'air plus hardi. Mats , dis-moi , qu'a-t-il fait de ces nichées d'Amours qui se cachent aux deux coins de ta bouche , et que dan$ mes jours fortunés j'osais réchauffer quelquefois de la mienne? Il n'a point donné leur grâce a ces coins , il n'a pas mis à cette bouche ce tour agréable et sérieux qui change tout à coup a ton moindre Sourire, et porte au cœur je ne sais quel enchantement inconnu, je ne sais quel soudain ravissement que rien ne peut exprimer. Il est vrai que ton portrait ne peut passer du sérieux au sourire. Ah 1 c'est précisément de quoi je me plains : pour pouvoir exprimer tous tes charmes, il faudrait te peindre dans tous les instants de ta vie.

Passons au peintre d'avoir omis quelques beautés; mais en quoi il n'a pas fait moins de tort à ton visage , c'est d'avoir omis les défauts. Il n'^a point fait cette tache presque imperceptible que tu as sous Toeil droit , ni celle qui est au cou du côté gauche. Il n'a point mis... ô dieux f cet homme était-il de bronze?... jl a oublié la petite cicatrice qui Test restée sons la lèvre^. Il't'a fait les cheveux et

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les sourcils de la mène couleur , ce qui n'est pas : les sourcils sont plus châtains, et les cheveux plus cendrés :

Blonda tesfi , occhi azuni , c bnino clglto '.

Il a fait le bas du visage exactement ovale. JI n*a pas remarqué cette légère sinuosité qui , séparant le menton des joues , rend leur contour moins régulier et plus gracieux. Voilk les défauts les plus sensibles. Il en a omis beaucoup d'autres, et je lui en sais fort mauvais gré; car ce n'est pas seulement xle tes beautés que je suis amoureux , mais de toi tout entière telle que tu es. Si tu ne veux pas que le pinceau te prête rien, mol je ne veux pas qu'il t'ôte rien ; et mon cœur se soucie aussi peu des attraits que tu n'as pas, qu'il est jaloux de ce qui tient leur place.

Quant k l'ajustement, je le passerai d'autant moins que, parée ou négligée, je t'ai toujours vue mise avec beaucoup plus de goût que tu ne l'es dans ton portrait. La coiffure est trop chargée : on me dira qu'il n'y a que des fleurs; hé bien I ces fleurs sont de trop. Te souviens-tu de ce bal où tu portais ton habit à la valaisane, et où ta cousine dit que je dansais en philosophe ? tu n'avais pour toute coiffure qu'une longue tresse de tes cheveux roulée autour de ta tête et rattachée avec une aiguille d'or, k la manière des villageoises de Berne. Non, le soleil orné de tous ses rayons n'a pas l'éclat dont tu frappais les yeux et les cœurs ; et sûrement quiconque te vit ce jour-lk ne t'oubliera de sa vie. C'est ainsi, ma Julie, que tu dois être coiffée ; c'est l'or de tes cheveux qui doit parer ton visage , et non cette rose qui les cache et que ton teint flétrit. Dis k la cousine ( car je reconnais ses soins et son choix) que ces fleurs dont elle a couvert et profané ta chevelure ne sont pas de meilleur goût que celles qu'elle

> Blonde chevelare , yrux blf aa , et sourcib bruns. Mariitc.

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recueille dans VAdone <, et qu'on peut leur passer de suppléer à la beauté , mais non de la cacher.

A regard du buste, il est singulier qu'un amant sdit làdessus plus sévère qu'un père ; mais , en effet, je ne t'y trouve pas vêtue avec assez de soin. Le portrait de Julie doit être modeste comme elle. Amour! ces secrets n'appartiennent qu'à toi. Tu dis que le peintre a tout tiré de son imagination. Je le crois , je le crois ! Ah I s'il eût aperçu le moindre de ces charmes voilés, ses yeux l'eussent dévoré , mais sa main n'eût point tenté de les peindre : pourquoi faut-il que son art téméraire ait tenté de les imaginer? Ce n'est pas seulement un défaut de bienséance , je soutient que c'est encore un défaut de goût. Oui, ton visage est trop chaste pour supporter le désordre de ton sein ; on voit que l'un de ces deux objets doit empêcher l'autre de paraître : il n'y a que le délire de l'amour qui puisse les accorder ; et quand sa main ardente ose dévoiler celui que la pudeur couvre , l'ivresse et le trouble de tes yeux dit alors que tu l'oublies, et non que tu l'exposes.

Voilà la critique qu'une attention continuelle m'a faii faire de ton portrait. J'ai conçu là-dessus le dessein de le réformer selon mes idées. Je les ai communiquées à un peintre habile ; et sur ce qu'il a déjà fait , j'espère te voir bientôt plus semblable à toi-même. De peur de gâter le portrait, nous essayons les changements sur une copie que je lui en ai fait faire , et il ne les transporte sur l'original que <)uand nous sommes bien sûrs de leur effet. Quoique je dessine assez médiocrement, cet artiste ne peut se lasser d'admirer la subtilité de mes observations ; il ne comprend pas combien celui qui me les dicte est un maître plus savant que lui. Je lui paraisaussi quelquefois fort bizarre : il dit que je suis le premier amant qui s'avise de cacher des objets qu'on n'expose jamais assez

' Poëroe en vingt chants du cavalier Marin.

au gré des autres: et quand je lui réponds que e*est pour mieux le voir tout entière que je t'habille avec tant de soin , il me regarde comme un fou. Ah ! que ton portrait serait bien plus touchant , si je pouvais inventer des moyens d'y montrer ton âme avec ton visage, et d'y peindre k la fois ta modestie et tes attraits ! Je te jure, ma Julie, qu'ils gagneront beaucoup à cette réforme. On n'y voyait que ceux qu'avait supposés le peintre , et le spectateur ému les supposera tels qu'ils sont. Je ne sais quel enchantement secret règne dans ta personne , mais tout ce qui la touche semble y participer ; il ne faut qu'apercevoir un coin de ta robe pour adorer celle qui la porte. On sent, en regardant ton ajustement, que c*est partout le voile des grâces qui couvre la beauté ; et le goût de ta modeste parure semble annoncer au cœur tous les charmes qu'elle recèle.

' Julie, ô Julie ! ô toi qu'un temps j'osais appeler mienne, et dont je profane aujourd'hui le nom ! la plume échappe à ma main tremblante; mes larmes inondent le papier; j'ai peine a former les premiers traits d'une lettre qu'il ne fallait jamais écrire ; je ne puis ni me taire ni parler. Viens , honorable et chère image , viens épurer et raffermir un cœur avili par la honte et brisé par le repentir. Soutiens mon courage qui s'éteint, donne à mes remords la force d'avouer le crime involontaire que ton absence m'a laissé conmiettre.

Que tu vas avoir de mépris pour un coupable ! mais bien moins que je n'en ai moi-même. Quelque abject que j'aille être a tes yeux , je le suis cent fois plus aux miens propres ; car en me voyant tel que je suis , ce qui m'humilie le plus encore, c'est de te voir, de te sentir au fond de mon cœur, dans un lieu désormais

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