‹ Julie (volume 2)Chapitre 68 sur 187 · PARTIE m , LBTTaB VU · texte numérisé non relu

PARTIE m , LBTTaB VU

abusé de sacoafiance , elle craignit de tout perdre en voulant tout sauver, et d*exposer les jours de sa fille pour rétablir son honneur. Elle sonda plusieurs fois son mari sans succès; elle voulut plusieurs fois hasarder une confidence entière, et lui montrer toute retendue de son devoir : >a frityeur et sa timidité la retinrent toujours. Elle hésita tant qu'elle put parler ; lorsqu'elle le voulut , il n'était plus temps ; les forces lui manquèrent; elle mourut avec le fatal secret : et moi qui connais l'humeur de cet homme sévère , sans savoir jusqu'où les sentiments de la nature auraient pu la tempérer , je respire en voyant au moins les jours de Julie en sûreté.

Elle n'ignore rien de tout cela ; mais vous dirai -je ce que je pense de ses remords apparents? L'amour est plus ingénieux qu'elle. Pénétrée du regret de sa mère, elle voudrait vous oublier; et, malgré qu'Ole en ait , il trouble sa conscience pour la forcer de penser à vous. Il veut que ses pleurs aient du rapport à ce qu'elle aime. Elle n'oserait plus s'en occuper directement; il la force de s'en occuper encore , au moins par son repentir* Il l'abuse avec tant d'art , qu'elle aime mieux souffrir davantage et que vous entriez dans le sujet de ses peines. Votre cœur n'entend pas peut-être ces détours du sien ; mais ils n'en sont pas moins naturels : car votre amour k tous deux, quoique égal en force , n'est pas semblable en effets ; le vôtre est bouillant et vif, le sien est doux et tendre; vos sentiments s'exhalent au dehors avec véhémence, les siens retournent sur elle-même, et, pénétrant la substance de son âme , l'altèrent et la changent insensiblement. L'amour anime et soutient votre cœur, il affaisse et abat le sien ; tous les ressorts en sont relâchés , sa force est nulle , son courage est éteint, sa vertu n'est plus rien. Tant d'héroïques facultés ne sont pas anéanties, mais suspendues; un moment de crise peut leur rendre toute leur vigueur , ou les effacer sans retour. Si elle fait encore un pas vers le découfagemenl , elle est perdue: mais si ce(*

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âme excellente se relève un instant, elle sera plus grande, plus forte , plus vertueuse que jamais , et il ne sera plus question de rechute. Croyez-moi , mon aimable ami, dans cet état périlleux sachez respecter ce que vous aimâtes. Tout ce qui lui vient de vous , fût-ce contre vous-même, ne lui peut être que mortel. Si vous vous obstinez auprès d'elle , vous pourrez triompher aisément ; mais vous croirez en vain posséder la môme Julie^ vous ne la retrouverez plus.

LETTBE VIII. — DE MILQBD ÉDOUAKD A l'AMANT DE JULIE.

J'avais acquis des droits sur ton cœur; tu m'étais nécessaire, et j'étais prêt à t'aller joindre. Que t'importent mes droits, mes besoins , mon empressement? Je suis oublié de toi ; tu ne daignes plus m'écrire. J'apprends ta vie solitaire et farouche, je pénètre tes desseins secrets. Tu t'ennuies de vivre.

Meurs donc , jeune insensé ; meurs , homme à la fois féroce et lâche ; mais sache , en mourant , que tu laisses dans l'âme d'un honnête homme à qui tu fus cher la douleur de n'avoir servi qu'un ingrat.

LETTRE IX. — BÉPONSE.

Venez , milord : je croyais ne pouvoir plus goûter de plaisir sur la terre ; mais nous nous reverrons. Il n'est pas vrai que vous puissiez me confondre avec les ingrats; votre cœur n'est pas fait pour en trouver, ni le mien pour l'être.

Il est temps de renoncer aux erreurs de la jeunesse, et d'abandonner un trompeur espoir : je ne serai jamais à vous. Rendez-moi donc la liberté que je vous ai engagée,

LETTBE Xî. .365

et dont mon père veut disposer, ou mettez le eombie à mes malheurs par un refus qui nous perdra tous deux sans vous être d'aucun usage. iulie d'btange.

LETTBE X. — DU BAflON d'ÉTANGE,

DAlfS LAQUELLE ETAIT LE PRECEDENT BILLET.

S'il peut rester dans l'âme d'un suborneur quelque sentiment d'honneur et d'humanité, répondez à ce billet d'une malheureuse dont vous avez corrompu le cœur, et qui ne serait plus si j'osais soupçonner qu'elle eût porté plus loin l'oubli d'elle-même. Je m'étonnerai peu que la même philosophie qui lui apprit à se jeter à la tête du premier venu lui apprenne encore à désobéir a son père. Pensez-y cependant. J'aime a prendre en toute occasion l^s voies de la douceur et de l'honnêteté, quand j'espère qu^elles peuvent suffire; mais, si j'en veux bien user avec vous , ne croyez pas que j'ignore comment se venge l'honneur d'un gentilhomme offensé par un honmie qui ne l'est pas.

LETTBE XI. — BÉPONSE.

Épargnez-vous, monsieur, des menaces vaines qui ne m'effrayent point, et d'injustes reproches qui ne peuvent m'humilier. Sachez qu'entre deux personnes de même âge il n'y a d'autre suborneur que l'amour, et qu'il ne vous appartiendra jamais d'avilir un homme que votre fille honora de son estime.

Quel sacrifice osez-vous m'imposer, et à quel titre l'exigez-vous? Est-ce à l'auteur de tous mes maux qu'il faut immoler mon dernier espoir? Je veux respecter le père de Julie; mais qu'il daigne être le mien s'il faut que j'apprenne à lui obéir. Non, non, monsieur, quelque opinion que vous ayez de vos procédés, ils ne m'obligent point à renoncer pour vous à des droits si chers et si bien mérités^ de mon cœur. Vous faites le malheur de ma vie. Je n^^

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dois que de la haine ^ et vous n'avez rien a prétendre de moi. Julie a parlé, voilà mon consentement. Ah! qu'elle ^oit toujours obéie! Un autre la possédera, mais j'en serai plus digne d^elle.

Si votre fille eût daigiKë me consulter sur les bornes de votre autorité, ne doutez pas que je ne lui eusse appris k résister k vos prétentions injustes. Quel qtte soit l'empire dont vous abusez, mes droits sont plus sacrés que les vôtres; la chaîne qui nous lie est la borne du pouvoir paternel, même devant les tribunaux humains; et quand vous osez réclamer la nature , c'est vous seul qui bravez ses lois.

N'alléguez pas non plus cet honneur si bizarre et si délicat que vous parlez de venger; nul ne l'offense que vousmême. Respectez le choix de Julie , et votre honneur est en sûreté ; car mon cœur vous honore malgré vos outrages ; et, malgré les maximes gothiques, l'alliance d'un honnête homme n'en déshonorera jamais un autre. Si ma présomption vous offense , attaquez ma vie ; je ne la défendrai jamais contre vous. Au surplus, je me soucie fort peu de savoir en quoi consiste l'honneur d'un gentilhomme : mais quant a celui d'un homme de bien , il m'appartient, je sais le défendre, et le conserverai pur et sans tache jusqu'au dernier soupir.

Allez , père barbare et peu digne d*un nom si doux , méditez d'affreux parricides, tandis qu'une fille tendre et soumise immole son bonheur a vos préjugés I Vos regrets me vengeront un jour des maux que vous me faites, et vous sentirez trop iard que votre haine aveugle et dénaturée ne vous fut pas moins funeste qu'a moi. Je serai malheureux , sans doute; mais, si jamais la voix du sang s'élève au fond de votre cœur, combien vous le serez plus encore d'avoir sacrifié a des chimères l'unique fruit de vos entrailles , unique au monde en beauté, en mérite, en vertus, et pour qui le ciel , prodigue de ses dons , n'oublia rien qu'un meilleur père !

PAfiTlE m, LETTBE XIII. 367

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