BILLET INCLUS DANS LA PRÉCÉDENTE LETTBE
Je rends k Jolie d'Étange le droit de disposer d'ellemême, et de donner sa main sans consulter son cœur.
Je voulais vous décrire la scène qui vient de se passer, et qui a produit le billet que vous avez dû recevoir; mais mon père a pris ses mesures si justes, qu'elle n'a fini qu'un moment avant le départ du courrier. Sa lettre est sans doute arrivée à temps à la poste; il n'en peut être de même de celle-ci : votre résolution sera prise et votre réponse partie avant qu'elle vous parvienne ; ainsi tout détail serait désormais inutile. J'ai fait mon devoir; vous ferez le vôtre : mais le sort nous accable, l'honneur nous trahit; qous serons séparés à jamais, et, pour comble d'horreur, je vais passer dans les... Hélas I j'ai pu vivre dans les tiens I O devoir! kquoi sers-tu? O Providence 1... il faut gémir et se taire.
La plume échappe de ma main. J'étais inconmiodée depuis quelques jours; l'entretien de ce matin m'a prodigieusement agitée... la tête et le cœur me font mal... je me sens défaillir... Le ciel aurait-il pitié de mes peines?... Je ne puis me soutenir... je suis forcée à me mettre au lit, et me console dans l'espoir de n'en point relever. Adieu , mes uniques amours. Adieu pour la dernière fois, cher et tendre ami de Julie. Ahl si je ne dois plus vivre pour toi, n'ai-je pas déjà cessé de vivre?
LETTRE XIII. — DE JULIE A MADAME d'ORBE.
Il est donc vrai , chère et cruelle amie, que tu me rappelles à la vie et à mes douleurs? J'ai vu l'instant heureux
OÙ j'allais rejoindre la plus tendre des mères; tes soins inhumains m'ont enchaînée pour la pleurer plus longtemps; et quand le désir de la suivre m'arrache k la terre, le regret de te quitter m'y retient. Si je me console de vivre, c'est par l'espoir de n'avoir pas échappé tout entière à la mort. Ils ne sont plus ces agréments de mon visage que mon cœur a payés si cher; la maladie dont je sors m'en a délivrée. Cette heureuse perte ralentira l'ardeur grossière d'un honmie assez dépourvu de délicatesse pour m'oser épouser sans mon aveu. Ne trouvant plus en moi ce qui lui plut, il se souciera peu du reste. Sans manquer de parole à mon père, sans offenser Tamî dont il tient la vie , je saurai rebuter cet importun : ma bouche gardera le silence, mais mon aspect parlera pour moi. Son dégoût me garantira de sa tyrannie , et il me trouvera trop laide pour daigner me rendre malheureuse.
Ah ! chère cousine , tu connus un cœur plus constant et plus tendre qui ne se fût pas ainsi rebutq. Son goût ne se bornait pas uux traits et a la figure ; c'était moi qu'il aimait et non pas mon visage ; c'était par tout notre être que nous étions unis l'un k l'autre ; et tant que Julie eût été la même, la beauté pouvait fuir, l'amour fût toujours demeuré. Cependant il a pu consentir... Tingrat!... ïl Ta dû, puisque j'ai pu l'exiger. Qui est-ce qui retient par leur parole ceux qui veulent retirer leur cœur? Ai-je donc voulu retirer le mien?... l'ai-je fait? O Dieu I faut-il que tout me rappelle incessamment un temps qui n'est plus , et des feux qui ne doivent plus être ! J'ai beau vouloir arracher de mon cœur cette image chérie, je l'y sens trop fortement attachée : je le déchire sans le dégager , et mes efforts pour en effacer un si doux souvenir ne font que l'y graver davantage.
Oserai-je te dire un délire de ma fièvre, qui, loin de s'éteindre avec elle , me tourmente encore plus depuis ma guérison? Oui, connais et plains l'égarement d'esprit de ta malheureuse amie , et rends grâces au ciel d'avoir préservé ton cœur de l'horrible passion qui le donne. Dans un