PARTIE ILI, LETTRE \III
des moments où j'étais le plus mal , je crus, durant Tardeur du redoublement, 7oir a côte de mon lit cet infortuné, non tel qu'il charmait jadis mes regards durant le court bonheur de ma yie, mais pâle, défait, mal en ordre, et le désespoir dans les yeux. Il était à genoux; il prit une de mes mains , et sans se dégoûter de l'état où elle était, sans craindre la communication d'un venin si terrible, il la couvrait de baisers et de larmes. A son aspect j'éprouvai cette vive et délicieuse émotion que me donnait quelquefois sa présence inattendue. Je voulus m'élancer vers lui, on me retint; tu l'arrachas de ma présence; et ce qui me toucha le plus Vivement, ce furent ses gémissements que je crus entendre à mesure qu'il s'éloignait.
Je ne puis te représenter l'effet étonnant que ce rêve a produit sur moi. Ma fièvre a été longue et violente ; j'ai perdu la connaissance durant plusieurs jours; j'ai souvent rêvé à lui dans mes transports; mais aucun de ces rêves n'a laissé dans mon imagination des impressions aussi profondes que celle de ce dernier. Elle est telle, qu'il m'est impossible de l'effacer de ma mémoire et de mes sens. A chaque minute, à chaque instant, il me semble le voir dans la même altitude; son air, son habillement, son geste, son triste. regard, frappent encore mes yeux : je crois sentir ses lèvres se presser sur ma main ; je la sens mouiller de ses larmes ; les sons de sa voix plaintive me font tressaillir; je le vois entraîner loin de moi, je fais effort pour le retenir encore : tout me retrace une scène imaginaire avec plus de force que les événements qui me sont réellement arrivés.
J*ai longtemps hésité h te faire cette confidence ; la honte m'empêche de te la faire de bouche ; mais mon agitation , loin de se calmer, ne fait qu'augmenter de jour en jour, et je ne puis plus résister au besoin de l'avouer ma folie. Ah! qu'elle s'empare de moi tout entière! Que ne puis-je
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achever de perdre ainsi la raison, puisque le peu qui m'en reste ne sert plus qu'à me tourmenter I
Je reviens k mon rêve. Ma cousine, raille-moi, si tu yeux ) de ma simplicité , mais il y a dans cette vision je ne sais quoi de mystérieux qui la distingue du délire ordinaire. Est-ce un pressentiment de la mort du meilleur des hommes? est-ce un avertissement qu'il n'est déjà plus? le ciel daigne-t-ll me guider au moins une fois , et m'invite-t-il à suivre celui qu'il me fit aimer? Hélas 1 Tordre de mourir sera pour moi le premier de ses bienfaits.
J'ai beau me rappeler tous ces vains discours dont la philosophie amuse les gens qui ne sentent rien ; ils ne m'en imposent plus, et je sens que je les méprise. On ne voit point les esprits, je le veux croire ; mais deux âmes si étroitement unies. ne sauraient-elles avoir entre elles une communication immédiate, indépendante du corps et des sens? L'impression directe que l'une reçoit de Tautre ne peut-elle pas la transmettre au cerveau, et recevoir de lui par contre-ooup les sensations qu'elle lui a données?... Pauvre Julie , que d'extravagances! Que les passions nous rendent crédules! et qu'un cœur vivement touché se détache avec peine des erreurs mêmes qu'il aperçoit!
LETTRE XIV. — BÉPONSE.
Aht fille trop malheureuse et trop sensible, n'es-tu donc née que pour souffrir? Je voudrais en vain t'épargner des douleurs; tu semblés les chercher sans cesse, et ton ascendant est plus fort que tous mes soins. A tant de vrais sujets de peine n'ajoute pas au moins des chimères; et, puisque ma discrétion t'est plus nuisible qu'utile, sors d'une erreur qui te tourmente : peut-être la triste vérité te sera-t-elle encore moins cruelle. Apprends donc que ton rêve n'est point un rêve, que ce n'est point l'ombre de ton ami que lu as vue , mais sa personne , et que cette
PABTIE m, LETTBE XIV. 371
touchante scène, incessamment présente à ton imagination, s'est passée réellement dans ta chambre le surlendemain du jour où tu fus le plus mal.
La veille , je t'avais quittée assez tard , et M. d'Orbe , qui voulut me relever auprès de toi cette nuit-là, était prêt à sortir, quand tout a coup nous vîmes entrer brusquement et se précipiter à nos pieds ce pauvre malheureux dans un état à faire pitié. Il avait pris la poste k la réception de ta dernière lettre. Courant jour et nuit, il fit la route en trois jours , et ne s'arrêta qu'a la dernière poste en attendant la nuit pour entrer en ville. Je te l'avoue à ma honte, je fus moins prompte que M. d'Orbe à lui sauter au cou : sans savoir encore la raison de son voyage , j'en prévoyais la conséquence. Tant de souvenirs amers, ton danger, le sien, le désordre où je le voyais, tout empoisonnait une si douce surprise, et j'étais trop saisie pour lui faire beaucoup de caresses. Je l'embrassai pourtant avec un serrement de coBur qu'il partageait, et qui se fit sentir réciproquement par de muettes étreintes, plus éloquentes que les eris et les pleurs. Son premier mot fut : Que fait-elle f ah! que faii^lle? Donnez-moi la vie ou la mort. Je compris alors qu'il était instruit de ta maladie ; et, croyant qu'il n'en ignorait pas non plus l'espèce, j'en parlai sans autre précaution que d'atténuer le danger. Sitôt qu'il sut que c'était la petite vérole , il fit un cri et se trouva mal. La fatigue et l'insomnie , jointes a l'inquiétude d'esprit, l'avaient jeté dans un tel abattement, qu'on fut longtemps a le faire revenir. A peine pouvait-il parler ; on le fit coucher.
Vaincu par la nature , il dormit douze heures de suite , mais avec tant d'agitation , qu'un pareil sonmiçil devait plus épuiser que réparer ses forces. Le lendemain, nouvel embarras; il voulait te voir absolument. Je lui opposai le danger de te causer une révolution ; il offrit d'attendre qu'il n'y eût plus de risque, mais son séjour même en était un terrible. J'essayai de le lui faire sentir; il me coupa
durement la parole. Gardez votre barbare éloquence , me dit-il d'un ton d'indignation; c'est trop l'exercer à ma .ruine. N'espérez pas me chasser encore comme vous fîtes à mon exil : je viendrais cent fois du bout du monde pour la voir un seul instant. Mais je jure par l'auteur de mon être, ajouta-t-il impétueusement, que je ne partirai point d'ici sans l'avoir vue. Eprouvons une fois si je vous rendrai pitoyable, ou si vous me rendrez parjure»
Son parti était pris. M. d'Orbe fut d'avis de chercher les moyens de le satisfaire pour le pouvoir renvoyer avant que son retour fût découvert : car il n'était connu dans la maison que du seul Hanz dont j'étais sûre , et nous l'avions appelé devant nos gens d'un autre nom que le sien i. Je lui promis qu'il te verrait la nuit suivante, à condition qu'il ne resterait qu'un instant, qu'il ne te parlerait point , et qu'il repartirait le lendemain avant le jour : j'en exigeai sa parole. Alors je fus tranquille; je laissai mon mari avec lui , et je retournai près de toi.
Je te trouvai sensiblement mieux, l'éruption était achevée : le médecin me rendit le courage et l'espoir. Je me concertai d'avance avec Babi; et le redoublement, quoique moindre, t'ayant encore embarrassé la tête, je pris ce temps pour écarter tout le monde et faire dire à mon mari d'amener son hôte, jugeant qu'avant la fin de l'accès tu serais moins en état de le reconnaître. Nous eûmes toutes les peines du monde à renvoyer ton désolé père, qui chaque nuit s'obstinait à vouloir rester. Enfin je lui dis en colère qu'il n'épargnerait la peine de personne , que j'étais également résolue à veiller, et qu'il savait bien , tout père qu'il était, que sa tendresse n'était pas plus vigilante que la mienne. Il partit à regret; nous restâmes seules. M. d'Orbe arriva sur les onze heures, et me dit qu'il avait laissé ton ami dans la rue : je Tallai chercher; je le pris par la main : il tremblait comme la feuille. En passant
< On voit, dans la quatrième partie, que ce nom substitué était celui de Preux.