‹ Julie (volume 2)Chapitre 8 sur 187 · PARTIE I , L£TTBE XI · texte numérisé non relu

PARTIE I , L£TTBE XI

jusqu'à vous, s'adressent à votre image, et c'est sur elle que je me venge du respect que je suis contraîat de vous porter.

Cependant je languis et me consume ; le feu coule dans mes veines; rien ne saurait Téteindre ni le calmer, et je rirrite en voulant le contraindre. Je dois être heureux, je le suis , j'en conviens ; je ne me plains point de mon sort; tel qu'il est, je n'en changerais pas avec les rois dq la terre. Cependant un mal réel me tourmente, je cherche vaiomnent à le fuir; je ne voudrais point mourir, et toutefois je me meurs; je voudrais vivre pour vous, et c'est vous qui m'ôtez la vie.

p LETTRE XI. — DE JULIE.

Mon ami , je sens que je m'attache à vous chaque jour davantage; je ne puis plus me séparer de vous ; la moindre absence m'est insupportable , et il faut que je vous voie ou que je vous écrive , afin de m'occuper de vous sans cesse.

Ainsi mon amour s'augmente avec le vôtre; car je connais a présent combien vous m'aimez par la crainte réelle que vous avez de me déplaire, au lieu que vous n'en aviez d*ahord qu'une apparente pour mieux venir a vos fins. Je sais fort bien distinguer en vous l'empire que le cœur a su prendre , du délire d'une imagination échauffée; et je vois cent fois plus de passion dans la contrainte où vous êtes que dans vos premiers emportements. Je sais bien aussi que votre état, tout gênant qu'il est, n'est pas sans plaisirs. Il est doux pour un véritable amant de faire des sacrifices qui lui sont tous comptés, et dont aucun D'est perdu dans le cœur de ce qu'il aime. Qui sait même si , connaissant ma sensibilité, vous n'employez pas pour me séduire une adresse mieux entendue? Mais non, je suis injuste, et vous n'êtes pas capable d'user d'artifice avec moi. Cependant, si je suis sage, je me défierai plus encore

iÂ4 LA NOUVELLE IlÉLOÏSE.

de la pitié que de Tamour. Je me sens mille fois plus attendrie par vos respects que par vos transports, et je crains bien qu'en prenant le parti le plus honnête vous n'ayez pris enfin le plus dangereux.

11 faut que je vous dise, dans i'épanchement de mon cœur, une vérité qu'il sent fortement, et dont le vôtre doit vous convaincre : c'est qu'en dépit de la fortune, des parents et de nous-mêmes, nos destinées sont à jamais unies, et que nous ne pouvons plus être heureux ou malheureux qu'ensemble. Nos âmes se sont pour ainsi dire touchées par tous les points, et nous avons partout senti la même cohérence. (Corrigez-moi , mon ami , si j'applique mal vos leçons de physique. ) Le sort pourra bien nous séparer , mais non pas nous désunir. Nous n'aurons plus que les mêmes plaisirs et les mêmes peines ; et comme ces aimants dont vous me parliez, qui ont, dit-on, les mêmes mouvements en différents lieux, nous sentirons les mêmes choses aux deux extrémités du monde.

Défaites-vous donc de l'espoir, si vous l'eûtes jamais, de vous faire un bonheur exclusif, et de l'acheter aux dépens du mien. N'espérez pas pouvoir être heureux si j'étais déshonorée, ni pouvoir, d'un œil satisfait, contempler mon ignominie et mes larmes. Croyez-moi, mon ami, je connais votre cœur bien mieux que vous ne le connaissez. Un amour si tendre et si vrai doit savoir commander aux désirs; vous en avez trop fait pour achever sans vous perdre, et ne pouvez plus combler mon malheur sans faire le vôtre. '

Je voudrais que vous pussiez sentir combien il est important pour tous deux que vous vous en remettiez à moi du soin de notre destin commun. Doutez-vous que vous ne me soyez aussi cher que moi-même? et pensez-vous qu'il pût exister pour m[oi quelque félicité que vous ne partageriez pas? Non, mon ami; j'ai les mêmes intérêts que vous, et un peu plus de raison pour les conduire. J'avoue que je suis la plus jeune; mais n'avez-vous jamais remar-

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qûé que si la raison d'ordinaire est plus faible et s'éteint plus tôt chez les femmes, elle est aussi plus tôt formée, comme un frôle tournesol croît et meurt avant un chêne? Nous nous trouvons, dès le premier âge -, chargées d'un si dangereux dépôt, que le soin de le conserver nous éveille bientôt le jugement; et c'est un excellent moyen de bien voir les conséquences des choses , que de sentir vivement tous les risques qu'elles nous font courir. Pour moi, plus je m'occupe de notre situation, plus je trouve que la raison vous demande ce que je vous demande au nom de l'amour. Soyez donc docile a sa douce voix, et laissez-vous conduire, hélas! par un autre aveugle, mais qui tient au moins un appui.

Je ne sais, mon ami, si nos cœurs auront le bonheur de s'entendre, et si vous partagerez, en lisant cette lettre, la tendre émotion qui l'a dictée; je ne sais si nous pourrons jamais nous accorder sur la manière de voir comme sur celle de sentir : mais je sais bien que l'avis de celui des deui qui sépare le moins son bonheur du bonheur de l'autre , est l'avis qu'il faut préférer.

LETTBE XTI. — A JULIE.

Ma Julie, que la simplicité de votre lettre est louchante ! que j'y vois bien la sérénité d'une âme innocente, et la tendre sollicitude de l'amour! Vos pensées s'exaltent sans art et sans peine; elles portent au cœur une impression délicieuse que ne produit point un style apprêté. Vous donnez des raisons invincibles d'un air si simple, qu'il y faut réfléchir pour en sentir la force; et les sentiments élevés vous coûtent si peu , qu'on est tenté de les prendre pour des manières de pensées communes. Ah ! oui sans doute, c'est a vous de régler nos destins ; ce n'est pas un droit que je vous laisse, c'est un devoir que j'exige de vous ; c'est une justice que je vous demande, et votre raison me doit dédommager du mal que vous avez fait a la mienne.

56 Là NOUVELLE H£LO!SE.

Dès cet iostant je vous remets po\ir ma vie Tempire de mes voloatés : disposez de moi comme d'un homme qui n'est plus rien pour lui-même , et dont tout l'être n'a de rapport qu'à vous. Je tiendrai; n'en doutez pas, l'engagement que je prends, quoi que vous puissiez me prescrire. Ou j'en vaudrai mieux, ou vous en serez plus heureuse, et je vois partout le prix assuré de mon obéissance. levons remets donc sans réserve lesoinde notre bonheur commun : faites le vôtre, et tout est fait. Pour moi , qui ne puis ni vous oublier un instant ni penser a vous sans des transports qu'il faut vaincre, je vais m'occuper uniquement des soins que vous m'avez imposés.

Depuis un an que nous étudions ensemble, nous n'avons guère fait que des lectures sans ordre et presque au hasard, plus pour consulter votre goût que pour l'éclairer. D'ailleurs tant de trouble dans l'âme ne nous laissait guère de liberté d'esprit. Les yeux étaient mal fixés sur le livre; la bouche en prononçait les mots, l'attention manquait toujours. Votre petite cousine, qui n'était pas si préoccupée , nous reprochait notre peu de conception , et se faisait un honneur facile de nous devancer. Insensiblement elle est devenue le maître du maître; et quoique nous ayons quelquefois ri de ses prétentions, elle est au fond la seule des trois qui sait quelque chose de tout ce que nous avons appris.

Pour regagner donc le temps perdu ( ah I Julie, en fut-il jamais de mieux employé!), j'ai imaginé une espèce de plan qui puisse réparer, parla méthode, le tort que les distractions ont fait au savoir. Je vous l'envoie ; nous le lirons tantôt ensemble, et je me contente d'y faire ici quel* ques légères observations.

Si nous voulions, ma charmante amie, nous chaîner d'un étalage d'érudition , et savoir pour les autres plus que pour nous, mon système ne vaudrait rien; car il tend toujours a. tirer peu de beaucoup de choses, et à faire un petit recueil d'une grande bibliothèque. La science est,

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dans la plupart de ceux qui la callivent, une monnaie dont on fait grand cas, qui cependant n'ajoute au bien-être qu'autant qu'on la communique ^ et n'est bonne que dans le commerce. Otez à nos savants le plaisir de se faire écouter , le savoir ne sera rien pour eux. Ils n'amassent dans le cabinet que pour répandre dans le public; ils ne yeulent être sages qu'aux yeux d'autrui , et ils ne se soucieraient plus de rétude s'ils n'avaient plus d'admirateurs ^ Pour nous qui voulons profiter de nos connaissances, nous ne les amassons point pour les revendre, mais pour les convertir a notre usage , ni pour nous en charger , mais pour nous en nourrir. Peu lire, et penser beaucoup à nos lectures, ou, ce qui est la même chose, en causer beaucoup , entre nous, est le moyen de les bien digérer. Je pense que, quand on a une fois l'entendement ouvert par l'habitude de réfléchir, il vaut toujours mieux trouver de soi-même les choses qu'on trouverait dans les livres; c'est le vrai secret de les bien mouler à sa tête et de se les approprier : au lieu qu'en les recevant telles qu'on nous les donne, c'est presque toujours sous une forme qui n'est pas la nôtre, rïous sommes plus riches que nous ne pensons; mais, dit Montaigne, on nous dresse à l'emprunt et k la quête ; on nous apprend à nous servir du bien d'autrui plutôt que du nôtre ; ou plutôt, accumulant sans cesse, nous n'osons toucher à rien : nous sonunes comme ces avares qui ne songent qu'a remplir leurs greniers, et dans le sein de l'abondance se laissent mourir de faim.

Il y a, je l'avoue, bien des gens à qui cette méthode serait fort nuisible, et qui ont besoin de beaucoup lire et peu méditer, parce qu'ayant la tête mal faite, ils ne rassemblent rien de si mauvais que ce qu'ils produisent

' C'est ainsi que pensait Sénèque lai-même. «Si l'on me donnait, dit-il» la » science à condition de ne la pas montrer, je n'en yondrais point. » Sublime philosophie , ToUA donc ton usage * !

* \oicl le passage de Sénèque : Si cum hac exceptione detur sapientia ut itlam ineluimm teneam , nec enwUiem » rejiciam. Epist. vi.

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d'eox-mômes. Je vous recommande tout le contraire, h vous qui mettez dans vos lectures mieux que ce que vous y trouvez , et dont Tesprit actif fait sur le livre un autre livre, quelquefois meilleur que le premier. Nous nous communiquerons donc nos idées; je vous dirai ce que les autres auront pensé, vous me direz sur le même sujet ce que vous pensez vous-même, et souvent après la leçon j'en sortirai plus instruit que vous.

Moins vous aurez de lecture à faire, mieux il faudra la choisir, et voici les raisons de mon choix. La grande erreur de ceux qui étudient est, comme je viens de vous dire, de se fier trop à leurs livres, et de ne pas tirer assez de leur fonds , sans songer que de tous les sophistes notre propre raison est presque toujours celui qui nous ahuse le moins. Sitôt qu'on veut rentrer en soi-même, chacun sent ce qui est bien , chacun discerne ce qui est beau ; nous n'avons pas besoin qu'on nous apprenne à connaître ni l'un ni l'autre, et l'on ne s'en impose là-dessus qu'autant qu'on s'en veut imposer. Mais les exemples du très-bon et du très-beau sont plus rares et moins connus ; il les faut aller chercher loin de nous. La vanité, mesurant les forces de la nature sur notre faiblesse, nous fait regarder comme chimériques les qualités que nous ne sentons pas en nousmêmes ; la paresse et le vice s'appuient sur cette prétendue impossibilité; et ce qu'où ne voit pas tous les jours, l'homme faible prétend qu'on ne le voit jamais. C'est cette erreur qu'il faut détruire; ce sont ces grands objets qu'il faut s'accoutumer a sentir et a voir, afin de s'ôter tout prétexte de ne les pas imiter. L'âme s'élève, le cœur s'enflamme à la contemplation de ces divins modèles ; à force de les considérer on cherche a leur devenir semblable , et l'on ne souffre plus rien de médiocre sans un dégoût mortel.

N'allons donc pas chercher dans les livres des principes et des règles que nous trouvons plus sûrement au dedans de nous. Laissons la toutes ces vaines disputes des philo-

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