‹ Julie (volume 2)Chapitre 71 sur 187 · PARTIE III, LETTBE XIV · texte numérisé non relu

PARTIE III, LETTBE XIV

dans rantichambre les forces lui manquèrent; il respirait avec peine, et fut contraint de s'asseoir.

Alors démêlant quelques objets à la faible lueur d'une lumière éloignée : Oui , dit-il avec un profond soupir , je reconnais les mêmes lieux. Une fois en ma vie je les ai traversés... à la même heure... avec le même mystère... j'étais tremblant comme aujourd'hui... le cœur me palpitait de même... O téméraire 1 j'étais mortel, et j'osais goûter... ! Que vais-je voir maintenant dans ce même asile où tout respirait la volupté dont mon âme était enivrée, dans ce même objet qui faisait et partageait mes transports? l'image du trépas , un appareil de douleur , la vertu malheureuse , et la beauté mourante I

Chère cousine , j'épargne à ton pauvre cœur le détail de cette attendrissante scène. Il te vit , et se tut; il l'avait promis : mais quel silence! Il se jeta à genoux; il baisait tes rideaux en sanglotant; il élevait les mains et les yeux; il poussait de sourds gémissements; il avait peine à contenir sa douleur et ses cris. Sans le voir, tu sortis machinalement une de tes mains ; il s'en saisit avec une espèce de fureur; les baisers de feu qu'il appliquait sur cette main malade t'éveillèrent mieux que le bruit et la voix de tout ce qui t'environnait. Je vis que tu l'avais reconnu ; et, malgré sa résistance et ses plaintes , je l'arrachai de la chambre a l'instant , espérant éluder l'idée d'une si courte apparition par le prétexte du délire. Mais, voyant ensuite que tu ne m'en disais rien , je crus que tu Ta vais oubliée ; je défendis à Babi de t'en parler , et je sais qu'elle m'a tenu parole. Vaine prudence que l'amour a déconcertée, et qui n'a fait que laisser fermenter un souvenir qu'il n'est plus temps d'effacer !

Il partit comme il l'avait promis, et je lui fis jurer qu'il ne s'arrêterait pas au voisinage. Mais , ma chère , ce n'est pas tout ; il faut achever de te dire ce qu'aussi bien tu ne pourrais ignorer longtemps. Milord Edouard passa deux jours après; il se pressa pour l'atteindre; il le joignit »

jon, et le trouva malade. L'infortuné avait gagné la pe^ file vérole : il m'avait caché qu'il ne l'avait point eue , et je le l'avais mené sans précaution. Ne pouvant guérir ton mal , il le voulut partager. £n me rappelant la manière dont il baisait ta main, je ne puis douter qu'il ne se soit inoculé volontairement. On ne pouvait être plus mal pré* paré; mais c'était l'inoculation de l'amour, elle fut heureuse. Ce père de la vie l'a conservée au plus tendre amant qui fut jamais : il estguéri; et, suivant la dernière lettre de milord Edouard , ils doivent être actuellement repartis pour Paris.

Voilà , trop aimable cousine, de quoi bannir les terreurs funèbres qui t'alarmaient sans sujet.! Depuis longtemps Ui as renoncé à la personne de ton ami , et sa vie est en sûreté. Ne songe donc qu'à conserver la tienne , et à t'acquitler de bonne grâce du sacrifice que ton cœur a promis à l'amour paternel. Cesse enfin d'être le jouet d'un vain espoir , et de te repaître de chimères. Tu te presses beaucoup d'être fière de ta laideur ; sois plus humble , croismoi , tu n'as encore que trop sujet de l'être. Tu as essuyé une cruelle atteinte , mais ton visage a été épargné. Ce que tu prends pour des cicatrices ne sont que des rougeurs qui seront bientôt effacées. Je fus plus maltraitée que cela , et cependant tu vois que je ne suis pas trop mal encore. Mon ange, tu resteras jolie en dépit de toi; et l'indifférent Wolmar, que trois ans d'absence n'ont pu guérir d'un amour conçu dans huit jours, s'en guérira-t-il en te voyant à toute heure? Oh ! si ta seule ressource est de déplaire , que ton sort est désespéré !

C'en est trop, c'en est trop. Ami, tu as vaincu. Je ne suis point à l'épreuve de tant d'amour; ma résistance est épuisée. J'ai fait usage de toutes mes forces; ma con-

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