‹ Julie (volume 2)Chapitre 74 sur 187 · PARTIE m , LÈTTBE XVI · texte numérisé non relu

PARTIE m , LÈTTBE XVI

Tarnoor seul reste . et ses charmes se sont éclipsés. Fille trop soamise , amante sans courage , tous nos maux nous viennent de tes erreurs. Hélas 1 un cœur moins pur t'aurait bien moins égarée ! Oui , c'est Thonnôteté du tien qui nous perd ; les sentiments droits qui le remplissent en ont chassé la sagesse. Tu as voulu concilier la tendresse filiale avec l'indomptable amour; en te livrant à la fois à tous tes penchants, tu les confonds au lieu de les accorder, et deviens coupable a force de vertus. O Julie, quel est ton inconcevable empire ! Par quel étrange pouvoir tu fascines ma raison I même en me faisant rougir de nos feux, tu te fais encore estimer par tes fautes ; tu me forces de t'admirer en partageant tes remords... Des remords!... était-ce à toi d'en sentir?... toi que j'aimai... toi que je ne puis cesser d'adorer... Le crime pourrait-il approcher de ton cœur?... Cruelle ! en me le rendant ce cœur qui m'appartient , rends-le-moi tel qu'il me fut donné.

Que m'as-tu dit?... qu'oses^tu me faire entendre?.... Toi , passer dans les bras d'un autre !... un autre te posséder!... N'être plus à moi!... ou, pour comble d'horreur , n'être pas k moi seul ! Moi , j'éprouverais cet af^ freux supplice!... je te verrais survivre à toi-même 1... Non, j'aime mieux te perdre que te partager... Que le ciel ne me donna-t-il un courage digne des transports qui m'agitent !... avant que ta main se fût avilie dans ce nœud funeste abhorré par l'amour et réprouvé par Thonneur , j'irais de la mienne te plonger un poignard dans le sein ; J'épuiserais ton chaste cœur d'un sang que n'aurait point souillé l'infidélité. A ce pur sang je mêlerais celui qui brûle dans mes veines d'un feu que rien ne peut éteindre ; je tomberais dans tes bras; je rendrais sur tes lèvres mon dernier soupir... je recevrais le tien... Julie expirante !... ces yeux si doux éteints par les horreurs de la mort!... ce sein , ce trône de Tamour, déchiré par ma main, versant à gros bouillons le sang et la vie !... Non ; vis et souffre , porte la peine de ma lâcheté. Non ; je voudrais que lu

ne fussies plus ; mais je ne puis l'aimer assses pour te poignarder.

Oh ! si tu connaissais l*état de ce cceur serré de détresse ! jamais il ne brûla d'un feu si sacré, jamais ton ittnoeence et ta vertu ne lui furent si chères. Je suis amant, je sais aimer , je le sens ; mais je ne suis qu'un homme, et il est au dessus de la force humaine de renoncer k la suprême félicité. Une nuit, une seule nuit a changé pour jamais toute mon âme. Ote-moi ce dangereux souvenir , et je suis vertueux. Mais cette nuit fatale règne au fond de mon cœur , et va couvrir de son ombre le reste de ma vie. Ah I Julie , objet adoré , s'il faut être à jamais misérables, encore une heure de bonheur , et des regrets éternels I

Écoute celui qui t'aime. Pourquoi voudrions-nous être plus sages nous seuls que tout le reste des hommes , et suivre avec une simplicité d*enfants de chimériques vertus dont tout le monde parle et que personne ne pratique? Quoi ! serons-nous meilleurs moralistes que ces foules de savants dout Londres et Paris sont peuplés, qui tous se raillent de la fidélité conjugale et regardent Tadultère comme un jeu? Les exemples n'en sont point scandaleux; il n'est pas même permis d'y trouvera redire; et tous les honnêtes gens se riraient ici de celui qui, par respect pour Le mariage , résisterait au penchant de son cœur. £n effet, disent-ils , un tort qui n'est que dans l'opinion n'est-il pas nul quand il est secret? Quel mal reçoit un mari d'une infidélité qu'il ignore ? De quelle complaisance une femme ne rachète-t-elle pas ses fautes * ? quelle douceur n'emploiet-elle pas a prévenir ou guérir ses soupçons ? Privé d'un bien imaginaire , il vit réellement plus heureux ; et ce pré-

■ Et où le bon Suisse avait-il va cela? 11 y a longtemps que les femmes galantes l'ont pris sur un plus haut ton. Elles commencent par établir fièrement leurs amants dans la maison; et si l'on daigne y souffrir le mari, c'est autant qu'il se comporte envers eux avec le respect qu'il leur doit. Une femme qnl se cacherait d'un mauvais commerce ferait croire qu'elle en a honte rt serait déshonorée ; pas une bonnéte femme ne voudrait lu volrv

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tendu crime dont on fait tant de bruit n'est qu'un lien de plus dans la société.

A Dieu ne plaise , ô chère amie de mon cœur , que je veuille rassurer le tien par ces honteuses maximes 1 je les abhorre sans savoir tes combattre , et ma conscience y répond mieux que ma raison. Non que je me fasse fort d'un courage que je hais, ni que je voulusse d'une vertu si coûteuse : mais je me crois moins coupable en me reprochant mes fautes qu'en m'efforçant de les justifier , et je regarde comme le comble du crime d'en vouloir ôter les remords.

Je ne sais ce que j'écris : je me sens l'âme dans un état affreux, pire que celui m<ême où j'étais avant d'avoir reçu ta lettre. L'espoir que tu me rends est triste et sombre ; il éteint cette lueur si pure qui nous guida taot de fois ; tes attraits s'en ternissent et ne deviennent que plus touchants; jeté vois tendre et malheureuse; mon cœur est inondé des pleurs qui coulentde tes yeux, et je me reproche avec amertume un bonheur que je ne puis plus goûter qu^aux dépens du tien.

Je sens pourtant qu'une ardeur secrète m'anime encore, et me rend le courage que veulent m'ôter les remords. Chère amie , ahl sais-tu de combien de pertes un amour pareil au mien peut te dédommager? Sais-tu jusqu'à quel point un amant qui ne respire que pour toi peut te faire aimer la vie? Conçois-tu bien que c'est pour toi seule que je veux vivre, agir, penser, sentir désormais? Non, source délicieuse de mon être, je n'aurai plus d'âme que ton âme , je ne serai plus rien qu'une partie de toi-même, et tu trouveras au fond de mon cœur une si douce existence, que tu ne sentiras point ce que la tienne aura perdu de ses charmes. Eh bien I nous serons coupables, mais nous ne serons point méchants ; nous serons coupables , mais nous aimerons toujours la vertu : loin d'oser excuser nos fautes , nous en gémirons , nous les pleurerons ensemble ; nous les rachèterons , s'il est possible , à force d'être bienfaisants et bons. Julie ! ô Julie ! que ferais-lu ? que peux-tu faire? Tu ne

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peux échapper à mon cœur; n'a-Uil pas épousé le tien? Ces valus projets de fortune qui m'ont si grossièrement abusé sont oubliés depuis longtemps. Je vais m'occuper uniquement des soins que je dois à milord Edouard : il veut m'entrainer en Angleterre; il prétend que je puis Ty servir. Hé bien I je l'y suivrai : mais je me déroberai tous les ans ; je me rendrai secrètement près de toi. Si je ne puis te parler, au moins je t'aurai vue ; j'aurai du moins baisé tes pas; un regard de tes yeux m'aura donné dix mois de vie. Forcé de repartir, en m'éloignant de celle que j'aime je compterai pour me consoler les pas qui doivent m'en rapprocher. Ces fréquents voyages donneront le change k ton malheureux amant ; il croira déjà jouir de la vue en partant pour t'aller voir; le souvenir de ses transports l'enchanters^ durant son retour; malgré le sort cruel, ses tristes ans ne seront pas tout à fait perdus ; il n'y en aura point qui ne soient marqués par des plaisirs, et les courts moments qu'il passera près de toi se multiplieront sur sa vie entière.

LETTBE XVII. — DE MADAME d'ORBE A L' AMANT DE JULIE.

Votre amante n'est plus; mais j'ai retrouvé mon amie, et vous en avez acquis une dont le cœur peut vous rendre beaucoup plus que vous n'avez perdu. Julie est mariée , et digne de rendre heureux l'honnête homme qui vient d'unir son sort au sien. Après tant d'imprudences, rendez grâces au ciel qui vous a sauvés tous deux, elle de l'ignominie, et vous du regret de l'avoir déshonorée. Respectez son nouvel état, ne lui écrivez point, elle vous en prie. Attendez qu'elle vous écrive ; c'est ce qu'elle fera dans peu. Voici le temps où je vais connaître si vous méritez l'estime que j'eus pour vous, et si votre cœur est sensible à une amitié pure et sans intérêt.

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