PARTIE ni, LETTBE XYIII
Vous êtes depuis si loDgtemps le dépositaire de tous les secrets de mon cœur, qu'il ne saurait plus perdre uoe si douce habitude. Dans la plus importante occasion de ma vie, il veut s'épancher avec vous : ouvrez*lui le vôtre, mon aimable ami; recueillez dans votre sein les longs discours de Tamitié : si quelquefois elle rend diffus l'ami qui parle, elle rend toujours patient Tami qui écoute.
Liée au sort d'un époux , ou plutôt aux volontés d'un père, par une chaîne indissoluble, j'entre dans une nouvelle carrière qui ne doit finir qu'à la mort. £n la commençant, jetons un moment les yeux sur celle que je quitte; il ne nous sera pas pénible de rappeler un temps si cher, peut-être y trouverai-je des leçons pour bien user de celui qui me reste; peut-être y trouverez- vous des lumières pour expliquer ce que ma conduite eut toujours d'obscur à vos yeux. Au moins , en considérant ce que nous fûmes l'un à l'autre, nos cœurs n*en sentiront que mieux ce qu'ils se doivent jusqu'à la fin de nos jours.
Il y a six ans à peu près que je vous vis pour la première fois : vous étiez jeune, bien fait, aimable : d'autres jeunes gens m'ont paru plus beaux et mieux faits que vous; aucun ne m'a donné la moindre émotion , et mon cœur fut à vous dès la première vue *. Je crus voir sur votre visage les traits de Pâme qu'il fallait à la mienne. Il me sembla que mes sens ne servaient que d'organe à des sentiments plus nobles; et j'aimai dans vous moins ce que j'y voyais que ce que je croyais sentir en moi-même. Il n'y a pas deux mois que je pensais encore ne m'être pas trompée : l'aveugle
* M. Richardson se moque beaucoap de ces attacbemeots nés de la première me » et fondés sur des conformités indéfinissables. C'est fort bien fait de s'en moquer; mais comme il n'en existe pourtant que trop de cette espèce, au lieu de s'amuser h les nier, ne ferait -on pas mieui de nous apprendre à les vaincre ?
3S2 Là NOUVELLE HELOISE.
amour, me disais-je, avait raison; nous étions faits Tua pour Tautre; je serais à lui si l'ordre humain n'eût troublé les rapports de la nature ; et s*il était permis a quelqu'un d'être heureux, nous aurions dû l'être ensemble.
Mes sentiments nous furent communs : ils m'auraient abusée si je les eusse éprouvés seule. L'amour que j'ai connu ne peut naître que d'une convenance réciproque et d'un accord des âmes. On n'aime point si l'on n'est aimé , du moins on n'aime pas longtemps. Ces passions sans retour qui font , dit-on , tant de malheureux , ne sont fondées que sur les sens : si quelques-unes pénètrent jusqu'à l'âme , c'est par des rapports faux dont on est bientôt détrompé . L'amour sensuel ne peut se passer de la possession , et s'éteint par elle. Le véritable amour ne peut se passer du cœur, et dure autant que les rapports qui l'ont fait naître K Tel fut le nôtre en conunençant : tel il sera, j'espère, jusqu'à la fin de nos jours , quand nous l'aurons mieux ordonné. Je vis, je sentis que j'étais aimée et que je devais l'être : la bouche était muette, le regard était contraint, mais le cœur se faisait entendre. Nous éprouvâmes bientôt entre nous ce je ne sais quoi qui rend le silence éloquent, qui fait parler des yeux baissés, qui donne une timidité téméraire, qui montre les désirs par la crainte , et dit tout ce qu'il n'ose exprimer.
Je sentis mon cœur, et me jugeai perdue a votre premier mot. J'aperçus la gêne de votre réserve; j'approuvai ce respect, je vous en aimai davantage : je cherchais à vous dédommager d'un silence pénible et nécessaire sans qu'il en coûtât à mon innocence ; je forçai mon naturel ; j'imitai ma cousine, je devins badine et folâtre comme elle, pour prévenir des explications trop graves, et faire passer mille tendres caresses à la faveur de ce feint enjouement. Je voulais vous rendre si doux votre état présent, que la crainte d'en changer augmentât votre retenue. Tout cela
* Quand ces rapports sont chtinérlques , U dure autant que riUosloa qui nous les fait imaginer.