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me réussit mal : on ne sort point de son naturel impunément. Insensée que j'étais! j'accélérai ma perte au lieu de la prévenir, j'employai du poison pour palliatif; et ce qui devait vous faire taire fut précisément ce qui vous fit parler. J'eus beau, par une froideur affectée, vous tenir éloigné dans le téte-à-téte; cette contrainte même me trahit : vous écrivîtes; au lieu de jeter au feu votre première lettre ou de la porter à ma mère, j'osai l'ouvrir : ce fut là mon crime, et tout le reste fut forcé. Je voulus m'empécher de répondre à ces lettres funestes que je ne pouvais m'empêcher de lire. Cet affreux combat altéra ma ^anté : je vis l'abime où j'allais me précipiter, j'eus horreur de moi-même, et ne pus me résoudre à vous laisser partir. Je tombai dans une sorte de désespoir; j'aurais mieux aimé que vous ne fussiez plus, que de n'être point a moi : J'en vins jusqu'à souhaiter votre mort, jusqu'à vous la demander. Le ciel a vu mon cœur : cet effort doit racheter quelques fautes.
Vous voyant prêt à m'obéir, il fallut parler. J'avais reçu de la Cbaillot des leçons qui ne me firent que mieux connaître les dangers de cet aveu. L'amour qui me l'arrachait m*appril à en éluder l'effet. Vous fûtes mon dernier refuge; j'eus assez de confiance en vous pour vous armer contre ma faiblesse; je vous crus digne de me sauver moimême, et je vous rendis justice. En vous voyant respecter un dépôt si cher, je connus que ma passion ne m'aveuglait point sur les vertus qu'elle me faisait trouver en vous. Je m'y livrais avec d'autant plus de sécurité , qu'il me sembla que nos cœurs se suffisaient l'un à l'autre. Sûre de ne trouver au fond du mien que des sentiments honnêtes , je goûtais sans précaution les charmes d'une douce familiarité. Hélas I je ne voyais pas que le mal s'invétérait par ma négligence, et que l'habitude était plus dangereuse que l'amour. Touchée de votre retenue, je crus pouvoir sans risque modérer la mienne; dans l'innocence de mes désirs, je pensais encourager en vous la vertu même par
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les tendres caresses de l'amilié. J'appris daiis-le bosquet de Glarens que j'avais trop compté sur moi , et qu'il ne faut rien accorder aux sens quand on veut leur refuser quelque chose. Un instant, un seul instant, embrasa les miens d'un feu que rien ne put éteindre; et si ma volonté résistait encore, dès lors mon coeur fut corrompu.
Vous partagiez mon égarement : votre lettre me fit trembler. Le péril était double : pour me garantir de vous et de moi, il fallut vous éloigner. Ce fut le dernier effort d'une vertu mourante. £n fuyant, vous achevâtes de vaincre; et sitôt que je ne vous vis plus, ma langueur m'ôta le peu de force qui me restait pour vous résister.
Mon père, en quittant le service, avait amené chez lui M. de Wolmar; la vie qu'il lui devait, et une liaison de vingt ans, lui rendaient cet ami si cher, qu'il ne pouvait se séparer de lui. M. de Wolmar avançait en âge, et, quoique riche et de grande naissance, ne trouvait point de femme qui lui convînt. Mon père lui avait parlé de sa fille en homme qui souhaitait de se faire un geodre de son ami : il fut question de la voir, et c'est dans ce dessein qu'ils firent le voyage ensemble. Mon destin voulut que je plusse à M. de Wolmar, qui n'avait jamais rien aimé. Ils se donnèrent secrètement leur parole ; et M. de Wolmar ayant beaucoup d'affaires à régler dans une cour du Nord où étaient sa famille et sa fortune , il en demanda le temps , et partit sur cet engagement mutuel. Après son départ, mon père nous déclara, a ma mère et à moi, qu'il me l'avait destiné pour époux, et m'ordonna, d'un ton qui ne laissait point de réplique à ma timidité , de me disposer à recevoir sa main. Ma mère, qui n'avait que trop remarqué le penchant de mon cœur, et qui se sentait pour vous une inclination naturelle, essaya plusieurs fois d'ébranler cette résolution : sans oser vous proposer, elle parlait de manière k donner à mon père de la considération pour vous et le désir de vous connaître : mais la qualité qui vous manquait le rendit insensible à toutes celles que
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TOUS possédiez; et s'il convenait que la naissance ne les pouvait remplacer, il prétendait qu'elle seule pouvait les faire valoir.
L'impossibilité d'être heureuse irrita des feux qu'elle eût dû éteindre. Une flatteuse illusion me soutenait dans mes peines ; je perdis avec elle la force de les supporter. Tant qu'il me fût resté quelque espoir d'être à vous, peutêtre aurais-je triomphé de moi ; il m'en eût moins coûté de vous résister toute ma vie que de renoncer à vous pour jamais; et la seule idée d'un combat éternel m'ôta le courage de vaincre.
La tristesse et l'amour consumaient mon cœur ; je tombai dans un abattement dont mes lettres se sentirent. Celle que vous m'écrivîtes de Meillerie y mit le comble ; à mes propres douleurs se joignit le sentiment de votre désespoir. Hélas I c'est toujours l'âme la plus faible qui porte les peines de toutes deux. Le parti que vous m'osiez proposer mit le comble k mes perplexités. L'infortune de mes jours était assurée, l'inévitable choix qui me restait k faire était d'y joindre celle de mes parents ou la vôtre. Je ne pus supporter cette horrible alternative . les forces de la nature ont un terme; tant d'agitations épuisèrent les miennes. Je souhaitai d'être délivrée de la vie. Le ciel parut avoir pitié de moi; mais la cruelle mort m'épargna pour me perdre. Je vous vis, je fus guérie, et je péris!
Si je ne trouvai point le bonheur dans mes fautes, je n'avais jamais espéré l'y trouver. Je sentais que mon cœur était fait pour la vertu , et qu'il ne pouvait être heureux sans elle ; je succconbai par faiblesse et non par erreur : je n'eus pas même l'excuse de l'aveuglement. Il ne me restait aucun espoir; je ne pouvais plus qu'être infortunée. L'innocence et l'amour m'étaient également nécessaires : ne pouvant les conserver ensemble , et voyant votre égarement , je ne consultai que vous dans mon choix , et me perdis pour vous sauver.
Mais il n'est pas si facile qu'on pense de renoncer h la
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vertu : elle Unirmente longtemps ceux qui rabandonoeiit, et ses charmes, qui font les délices des âmes pures, font le premier supplice du méchant, qui les aime encore et n*en saurait plus jouir. Coupable et non dépravée , je ne pus échapper aux remords qui m'attendaient; Thonnéteté me fut chère même après l'avoir perdue ; ma honte, pour être secrète, ne m'en fut pas moins amère; et quand tout l'univers en eût été témoin , je ne l'aurais pas mieux sentie. Je me consolais dans ma douleur comme un blessé qui craint la gangrène , et en qui le sentiment de son mal soutient l'espoir d'en guérir.
Cependant cet état d'opprobre m'était odieux. A force de vouloir étouffer le reproche sans renoncer an crime, il m'arriva ce qu'il arrive à toute âme honnête qui s'égare et qui se plait dans son Rarement. Une illusion nouvelle vitti adoyeir l'amertume du repentir ; j'espérai tirer de ma faute un mayen de la réparer, et j'osai former le projet de contraindre mon père à nous unir. Le premier fruit de notre amour devait serrer ce éma. lien : je le demandais au ciel comme le gage de mon retour à la vertu et de notre bonheur commun; je le désirais comme une autre a ma place aurait pu le craindre : le tendre amour , tempérant par son prestige le murmure de la conscience, me consolait de ma faiblesse par l'effet que j'en attendais , et faisait d'une si chère attente le charme et Tespoir de ma vie.
Sitôt que j'aurais porté des marques sensibles de mon état, j'avais résolu d'en faire, en présence de toute ma famille, une déclaration publique à M. Perret*. Je suis timide, il est vrai; je sentais tout ce qu'il m'en devait coûter : mais l'honneur même animait mon courage, et j'aimais mieux supporter une fois la confusion que j'avais méritée, que de nourrir une honte éternelle au fond de mon cœur. Je savais que mon père me donnerait la mort
I Pasteur du lieu.