‹ Julie (volume 2)Chapitre 77 sur 187 · PARTIE 111, LETTRE WllI · texte numérisé non relu

PARTIE 111, LETTRE WllI

OU mon amant : cette alternative n*avait rien d'effrayant pour moi; et , de manière ou d'autre, j'envisageais dans cette démarche la fin de tous mes malheurs.

Tel était, mon bon ami , le mystère que je voulus vous dérober , et que vous cherchiez à pénétrer avec une si curieuse inquiétude. Mille raisons me forçaient à cette réserve avec un homme aussi emporté que vous, sans compter qu'il ne fallait pas armer d'un nouveau prétexte votre indiscrète importunité. Il était k propos surtout de vous éloigner durant une si périlleuse scène, et je savais bien que vous n'auriez jamais consenti à m'abandonner dans un danger pareil, s'il vous eût été connu.

Hélas! je fus encore abusée par une si douce espérance. ïje ciel rejeta des projets conçus dans le crime : je ne méritais pas l'honneur d'être mère; mon attente resta toujours vaine , et il me fut refusé d'expier ma faute aux dépens de ma réputation. Dans le désespoir que j'en conçus, l'imprudent rendez-vous qui mettait votre vie en danger fut une témérité que mon fol amour me voilait d'une si douce excuse : je m'en prenais à moi du mauvais succès de mes voeux , et mon cœur , abusé par ses désirs , ne voyait dans l'ardeur de les contenter que le soin de les rendre un jour légitimes.

Je les crus un instant accomplis : cette erreur fut la source du plus cuisant de mes regrets; et l'amour exaucé par la nature n'en fut que plus cruellemeut trahi par la destinée. Vous avez su * quel accident détruisit, avec le germe que je portais dans mon sein , le dernier fondement de mes espérances. Ce malheur m'arriva précisément dans le temps de notre séparation , comme si le ciel eût voulu m'accabler alors de tous les maux que j'avais mérités, et couper à la fois tous les liens qui pouvaient nous unir.

Vôtre départ fut la fin de mes erreurs ainsi que de mes

Ceci suppose d'autres lettres que nous n'avons pas.

388 LA NOUVELLE HELOlSE.

plaisirs; je reconnos, mais trop tard , les chimères qui m'avaient abusée. Je me vis aussi méprisable que je l*étais devenue, et aussi malheureuse que je devais toujours rêtre avec un amour sans innocence , et des désirs sans espoir qu'il m'était impossible d'éteindre. Tourmentée de mille vains regrets Je renonçai à des réflexions aussi douloureuses qu'inutiles; je ne valais plus la peine que je songeasse h moi-même , je consacrai ma vie à m'occuper de vous. Je n'avais plus d'honneur que le vôtre, plus d'espérance qu'en votre bonheur , et les sentiments qui me venaient de vous étaient les seuls dont je crusse pouvoir être encore émue.

L'amour ne m'aveuglait point sur vos défauts, mais il me les rendait chers ; et telle était son illusion , que je vous aurais moins aimé si vous aviez été plus parfait. Je connaissais votre cœur , vos emportements ; je savais qu'avec plus de courage que moi vous aviez moins de patience, et que les maux dont mon âme était accablée mettraient la vôtre au désespoir : c'est par cette raison que je vous cachai toujours avec soin les engagements de mon père; et, k notre séparation, voulant profiter du zèle de milord Edouard pour votre fortune et vous en inspirer un pareil à vous-même , je vous flattai d'un espoir que je n'avais pas. Je fis plus : connaissant le danger qui nous menaçait, je pris la seule précaution qui pouvait nous en garantir; et, vous engageant avec ma parole ma liberté autant qu'il m'était possible, je tâchai d'inspirer à vous de la confiance , a moi de la fermeté, par une promesse que je n'osasse enfreindre et qui pût vous tranquilliser. C'était un devoir puéril, j'en conviens , et cependant je ne m'en serais jamais départie. La vertu est si nécessaire à nos cœurs , que , quand on a une fois abandonné la véritable , on s'en fait ensuite une à sa mode , et l'on y tient plus fortement peut-être , parce qu'elle est de notre choix.

Je ne vous dirai point combien j'éprouvai d'agitations

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