‹ Julie (volume 2)Chapitre 9 sur 187 · FA&TIB J, LETTB£ XII · texte numérisé non relu

FA&TIB J, LETTB£ XII

sophes sur le bonheur et sur la vertu ; employons à nous rendre bons et heureux le temps qu'ils perdent h chercher comment on doit l'être, et proposons-nous de grands exemples k imiter plutôt que de vains systèmes à suivre.

Jï-ai toujours cru que le bon n'était que le beau mis en] tion, que l'un tenait intimement à l'autre, et qu'ily avaient tous deux une source commune dans la nature bien ordonnée. Il suit de cette idée que le goût se perfectionne par les mêmes moyens que la sagesse, et qu'une âme bien touchée des charmes de la vertu doit à proportion être aussi sensible a tous les autres genres de beautés. On s*exerce à voir comme à sentir, ou plutôt une vue exquise n'est qu'un sentiment délicat et fin. C'est ainsi qu'un peintre, » l'aspect d'un beau paysage ou devant un beau tableau , s'extasie à des objets qui ne sont pas même remarqués d'un spectateur vulgaire. Combien de choses qu'on n^aperçoit que par sentiment , et dont il est impossible de rendre raison ! Combien de ces je ne sais quoi qui reviennent si fréquemment, et dont le goût seul décide ! Le goût est en quelque manière le microscope du jugement; c'est lui qui met les petits objets à sa portée, et ses opérations commencent où s'arrêtent celles du dernier. Que faut-il donc pour le cultiver? S'exercer à voir ainsi qu'a sentir, et à juger du beau par inspection , comme du bon par sentiment. Non , je soutiens qu'il n'appartient pas même à tous les cœurs d'être émus au premier regard de Julie.

Voilà, ma charmante écolière, pourquoi je borne toutes vos études à des livres de goût et de mœurs; voila pourquoi , tournant toute ma méthode en exemples , je ne vous donne point d'antre définition des vertus qu'un tableau des gens vertueux , ni d'autres règles pour bien écrire quoles livres qui sont bien écrits.

Ne soyez donc pas surprise des retranchements que je fais a vos précédentes lectures; je suis convaincu qu'il faut

les resserrer pour les rendre utiles , et je vob ious les jours mieux que tout ce qui ne dit rien à Tâme n'est pas digne de vous occuper. Nous allons supprimer les langues, hors ritalienne que vous savez et que vous aimez. Nous laisserons là nos éléments d'algèbre et de géométrie. Nous quitterions môme la physique, si les termes qu'elle vous fournit m'en laissaient le courage. Nous renoncerons pour jamais a l'histoire moderne, excepté celle de notre pays; encore n'est-ce que parce que c'est un pays libre et simple , où l'on trouve des hommes antiques dans les temps modernes : car ne vous laissez pas éblouir par ceux qui disent que l'histoire la plus intéressante pour chacun est celle . de son pays. Cela n'est pas vrai. Il y a des pays dont l'histoire ne peut pas môme être lue, à moins qu'on ne soit imbécile ou négociateur. L'histoire la plus intéressante est celle où Ton trouve le plus d'exemples de mœurs , de caractères de toute espèce, en un mot le plus d'instruction. Us vous diront qu'il y a autant de tout cela parmi nous que parmi les anciens. Cela n'est pas vrai. Ouvrez leur histoire, et faites-les taire. Il y a des peuples sans physionomie auxquels il ne faut point de peintres; il y a des gouvernements sans caractère auxquels il ne faut point d'historiens, et où, sitôt qu'on sait quelle place un homme occupe, on sait d'avance tout ce qu'il y fera. Ils diront que ce sont les lK>ns historiens qui nous manquent; mais demandez-leur pourquoi. Cela n'est pas vrai. Donnez matière à de bonnes histoires, et les bons historiens se trouveront. ^Enûn ils diront que les hommes de tous les temps se ressemblent, qulls ont les mômes vertus et les mômes vices ; qu'on n'admire les anciens que parce qu'ils sont anciens. Cela n'est pas vrai non plus ; car fcn faisait autrefois de grandes /choses avec de petits moyens, et l'on fait aujourd'hui tout I le contraire.)Les anciens étaient contemporains de leurs historiens, 'et nous ont pourtant appris à les admirer. Assurément, si la postérité jamais admire les nôtres, elle ne l'aura pas appris de nous.

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J'ai laissé par égard pour votre inséparable coosine quelques livres de petite littérature que je n'aurais pas laissés pour vous. Hors le Pétrarque , le Tasse, le Métastase, et les maîtres du théâtre français, je n'y mêle ni poètes ni livres d'amour, contre l'ordinaire des lectures consacrées à votre sexe. Qu'apprendrions-nous de l'amour dans ces livres? Ah! Julie, notre cœur nous en dit plus qu'eux, et le langage imité des livres est bien froid pour quiconque est passionné lui-même. D'ailleurs ces études ^énervent l'âme , la jettent dans la mollesse , et lui ôtent tout son ressort. Au contraire , l'amour véritable est un feu dévorant qui porte son ardeur dans les autres sentiments, et les anime d'une vigueur nouvelle. C'est pour cela qu'on a dit que l'amour faisait des héros. Heureux celui que le sort eût placé pour le devenir, et qui aurait Julie pour amante !

LETTBE illl. — DE JULIE.

Je vous le disais bien que nous étions heureux; rien ne me l'apprend mieux que l'ennui que j'éprouve au moindre changement d'état. Si nous avions des peines bien vives , une al)sence de deux jours nous en ferait-elle tant? Je dis nous , car je sais que mon ami partage mon impatience ; il la partage, parce que je la sens, et il la sent encore pour lui-même : je n'ai plus besoin qu'il me dise ces choses-là.

Nous ne sommes à la campagne que d'hier au soir; il n'est pas enq^re Theure où je vous verrais à la ville, et cependant mon déplacement me fait déjà trouver votre absence plus insupportable. Si vous ne m'aviez pas défendu la géométrie , je vous dirais que mon inquiétude est en raison composée des intervalles du temps et du lieu ; tant je trouve que l'éloignement ajoute au chagrin de l'absence.

J'ai apporté votre lettre et votre plan d'études pour méditer l'un et l'autre , et j'ai déjà relu deux fois la première : la fin m'en touche extrêmement. Je vois, mon

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ami, que vous sentez le véritable amour, puisqu'il De vous a point ôté le goût des choses honnêtes, et que vous savez encore dans la partie la plus sensible de votre cœur faire des sacrifices à la vertu. En effet , employer la voie de l'instruction pour corrompre une femme, est de toutes les séductions la plus condamnable; et vouloir attendrir sa maîtresse a l'aide des romans , est avoir bien peu de ressources en soi-même. Si vous eussiez plié dans vos leçons la philosophie à vos vues , si vous eussiez tâché d'établir des maximes favorables à votre intérêt, en voulant me tromper vous m'eussiez bientôt détrompée; mais la plus dangereuse de vos séductions est de n'en point employer. Du moment que la soif d'aimer s'empara de mon cœur, et que j'y sentis naître le besoin d'un éternel attachement, je ne demandai point au ciel de m'unir à un homme aimable, mais a un homme qui eût l'âme belle; car je sentais bien que c'est , de tous les agréments qu'on peut avoir, le moins sujet au dégoût, et que la droiture et l'honneur ornent tous les sentiments qu'ils accompagnent. Pour avoir bien placé ma préférence, j'ai eu, comme Salomon, avec ce que j'avais demandé, encore ce que je ne demandais pas. Je tire un bon augure pour mes autres vœux de l'accomplissement de celui-là, et je ne désespère pas, mon ami, de pouvoir vous rendre aussi heureux un jour que vous méritez de l'être. Les moyens en sont lents, difficiles^ douteux; les obstacles, terribles. Je n'ose rien me promettre ; mais croyez que tout ce que la patience et l'amour pourront faire ne sera pas oublié. Continue! cependant à complaire en tout à ma mère, et préparez-vous, au retour de mon père, qui se retire enfin tout à fait après trente ans de service, k supporter les hauteurs d'un vieux gentilhomme brusque, mais plein d'honneur, qui vous aimera sans vous caresser, et vous estimera sans le dire.

J'ai interrompu ma lettre pour m'aller promener dans des bocages qui sont près de notre maison. O mon doux ami! je l'y conduisais avec moi, ou plutôt je l'y portais

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