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qui me pèse cruellement. J'en serai plus tranquille , je le sens, après le lui avoir déclaré; mais loi, peut-être, le sera-t-il moins ; et ce serait bien mal réparer mes torts que de préférer mon repos au sien.
Que ferai-je donc dans le doute où je suis ? En attendant que le ciel m'éclaire mieux sur mes devoirs, Je suivrai le conseil de votre amitié ; je garderai le silence, je tairai mes fautes a mon époux, et je tâcherai de les effacer par une conduite qui puisse un jour en mériter le pardon.
Pour commencer une réforme aussi nécessaire, trouvez bon , mon ami , que nous cessions désormais tout commerce entre nous. Si M. de Wolmar avait reçu ma confession, il déciderait jusqu'à quel point nous pouvons nourri r les sentiments de Tamitié qui nous Ue, et nous en donner les innocents témoignages; mais, puisque je n'ose le consulter Ik-dessus, j'ai trop appris à mes dépens combien nous peuvent égarer les habitudes les plus légitimes en apparence. Il est temps de devenir sage. Malgré la sécurité de mon cœur , je ne veux plus être juge en ma propre cause , ni me livrer , étant femme , à la même présomption qui me perdit étant fille. Voici la dernière lettre que vous recevrez de moi : je vous supplie aussi de ne plus m'écrire. Cependant, comme je ne cesserai jamais de prendre à vous le plus tendre intérêt, et que ce sentiment est aussi pur que le jour qui m'éclaire , je serai bien aise de savoir quelquefois de vos nouvelles , et de vous voir parvenir au bonheur que vous méritez. Vous pourrez de temps ^a autre écrire à madame d'Orbe dans les occasions où "vous aurez quelque événement intéressant à nous apprendre. J'espère que Thonnéteté de votre âme se peindra toujours dans vos lettres. D'ailleurs ma cousine est vertueuse , et assez sage pour ne me communiquer que ce qu'il me conviendra de voir , et pour supprimer celte correspondance si vous étiez capable d'eu abuser.
Adieu , mon cher et bon ami : si je croyais que la for-
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tune pût vous rendre heureux , je vous dirais, Courez à la fortune ; mais peut-être avez-vous raison de la dédaigner avec tant de trésors pour vous passer d'elle : j'aime mieux vous dire, Courez h la félicité, c'est la fortune du sage. Nous avons toujours senti qu'il n'y en avait point sans la vertu ; mais prenez garde que ce mot de vertu trop abstrait n'ait plus d'éclat que de solidité , et ne soit un nom de parade qui sert plus à éblouir les autres qu'à nous contenter nous-mêmes. Je frémis quand je songe que des gens qui portaient l'adultère au fond de leur cœur osaient parler de vertu. Savez-vous bien ce que signifiait pour nous un terme si respectable et si profané , tandis que nous étions engagés dans un commerce criminel? c'était cet amour forcené dont nous étions embrasés l'un et l'autre qui déguisait ses transports sous ce saint enthousiasme , pour nous les rendre encore plus chers et nous abuser plus longtemps. Nous étions faits , j'ose le croire , pour suivre et chérir la véritable vertu; mais nous nous trompions en la cherchant, et ne suivions qu'un vain fantôme. Il est temps que l'illusion cesse , il est temps de revenir d'un trop long égarement. Mon ami , ce retour ne vous sera pas difficile : vous avez votre guide en vous-même ; vous l'avez pu négliger, mais vous ne l'avez jamais rebuté. Votre âme est saine, elle s'attache à tout ce qui est bien ; et si quelquefois il lui échappe , c'est qu'elle n'a pas usé de toute sa force pour s'y tenir. Rentrez au fond de votre conscience, et cherchez si vous n'y retrouveriez point quelque principe oublié qui servirait a mieux ordonner toutes vos actions , à les lier plus solidement entre elles et avec un objet commun. Ce n'est pas assez, croyez-inoi , que la vertu soit la base de votre conduite, si vous n'établissez cette base même sur un fondement inébranlable. Souvenez-vous de ces Indiens qui font porter le monde sur un grand éléphant, et puis l'éléphant sur une tortue ; et quand on leur demande sur quoi porte la tortue , ils ne savent plus que dire.
PAfiTifi III) LETTfiB XXI. 42o
Je VOUS conjure de faire quelque attention aux discours' de votre amie , et de choisir pour aller au boaheur une route plus sûre que celle qui nous a si longtemps égarés. Je ne cesserai de demander au ciel , pour vous et pour moi, cette félicité pure, et ne serai contente qu'après ravoir obtenue pour tous les deux. Ah I si jamais nos cœurs se rappellent malgré nous les erreurs de notre jeunesse, faisons au moins que le retour qu'elles auront produit en autorise le souvenir, et que nous puissions dire avec cet ancien : Hélas I nous périssions si nous n'eussions péri 1 1
Ici finissent les sermons de la prêcheuse^: elle aura désormais assez à faire à se prêcher elle-même. Adieu, mon aimable ami, adieu pour toujours; ainsi l'ordonne l'inflexible devoir : mais croyez que le cœur de Julie ne sait point oublier ce qui lui fut cher.... Mon Dieu I que faisje?... Vous le verrez trop k l'état de ce papier. Ah 1 n'estil pas permis de s'attendrir en disant à son ami le dernier adieu?
LETTRE XXI. — DE l' AMANT DE JULIE A MILOBD SDOUABD.
Oui, milord, il est vrai , mon âme est oppressée du poids de la vie ; depuis longtemps elle m'est à charge : j'ai perdu tout ce qui pouvait me la rendre chère, il ne m'en reste que les ennuis. Mais ou dit qu'il ne m'est pas permis d'en disposer sans l'ordre de celui qui me l'a donnée. Je sais aussi qu'elle vous appartient à plus d'un titre ; vos soins me l'ont sauvée deux fois, et vos bienfaits me la conservent sans cesse : je n'en disposerai jamais que je ne sois sûr de le pouvoir faire sans crime, ni tant qu'il me restera la moindre espérance de la pouvoir employer pour vous.
> Met de Thémistocle rapporté par Tliitarque , Dicis notables des roys et grands capitaines» f 4o.
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Vous disiez que je vous étais nécessaire : pourquoi me Irompiez-vous? Depuis que nous sommes à Londres, loin que vous songiez à m'occuper de vous , vous ne vous occupez que de moi. Que vous prenez de soins superflus ! Milord, vous le savez, je hais le crime encore plus que la vie ; j'adore TÉtre éternel. Je vous dois tout , je vous aime, je ne tiens qu'à vous sur la terre : Tamitié, le devoir y peuvent enchaîner un infortuné ; des prétextes et des sophismes ne Ty retiendront point. Éclairez ma raison, parlez à mon cœur : je suis prêta vous entendre; mais souvenez- vous que ce n'est point le désespoir que l'on abuse.
Vous voulez qu'on raisonne : hé bien ! raisonnons. Vous voulez qu'on proportionne la délibération à l'importance de la question qu'on agite ; j'y consens. Cherchons la vérité paisiblement, tranquillement; discutons la proposition générale comme s'il s'agissait d'un autre. Robeck fit l'apologie de la mort volontaire avant de se la donner. Je ne veux pas faire un livre à son exemple, et je ne suis pas fort content du sien ; mais j'espère imiter son sang-froid dans cette discussion ^
J'ai longtemps médité sur ce grave sujet; vous devez le savoir, car vous conns^issez mon sort, et je vis encore. Plus j'y réfléchis, plus je trouve que la question se réduit à cette proposition fondamentale : Chercher son bien et fuir son mal en ce qui n'offense point autrui, c'est le droit de la nature. Quand notre vie est un mal pour nous et n'est un bien pour personne , il est donc permis de s'en délivrer. S'il y a dans le monde une maxime évidente et
' Jean Robeck, né à Calmar en i67S, renonça à sa patrie pour se faire Jésuite, pais quitta les Jésuites et devint prêtre missionnaire. En i7M, après quelque temps de séjour à Rinteln , il distribua tout ce qu'il possédait , et alla à Brème, où on le vit monter dans un bateau. Le lendemain son corps fut trouvé sur les bords du Wcser. Sa dissertation latine sur le suicide , le seul ouvrage qu'on ait de lui , fut imprimée l'année suivante à Rinteln , sons ce titre : Joan. Robeck. Exercitatio de morte voluntaria , izse, in-4".
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certaine, je pense que c'est celle-là; et si Ton venait à bout de la renverser, il n'y a point d'action humaine dont on ne pût faire un crime.
Que disent Ta-dessus nos sophistes? Premièrement il» regardent la vie comme une chose qui n'est pas à nous , parce qu'elle nous a été donnée : mais c'est précisément parce qu'elle nous a été donnée qu'elle est à nous. Dieu ne leur a-t-il pas donné deux bras? cependant, quand ils craignent la gangrène, ils s'en font couper un , et tous les deux, s'il le faut. La parité est exacte pour qui croit l'immortalité de l'âme ; car, si je sacrifie mon bras à la conservation d'une chose plus précieuse , qui est mou corps, je sacrifie mon corps à la conservation d'une chose plus préeieuse, qui est mon bien-être. Si tous les dons que le ciel nous a faits sont naturellement des biens pour nous, ils ne sont que trop sujets à changer de nature; et il y ^ouUi la raison pour nous apprendre à les discerner. Si cette règle ne nous autorisait pas à choisir les uns et rejeter les autres, quel serait son usage parmi les hommes?
Cette objection si peu solide, ils la retournent de mille manières. Ils regardent l'homme vivant sur la terre comme un soldat mis en faction. Dieu, disent-ils, t'a placé dans ce monde : pourquoi en sors-tu sans son congé? Mais toimême , il t'a placé dans ta ville : pourquoi en sors-tu sans son congé? Le congé n'est-il pas dans le mal-être? En quelque lieu qu'il me place, soit dans un corps , soit sur la terre , c'est pour y rester autant que j'y suis bien, et pour en sortir dès que j'y suis. mal. Voilà la voix de la nature et la voix de Dieu. Il faut attendre l'ordre , j'en conviens ; mais, quand je meurs naturellement , Dieu ne m'ordonne pas de quitter la vie , il me l'ôte ; c'est en me la rendant insupportable qu'il m'ordonne de la quitter. Dans le premier cas, je résiste de toute ma force; dans le second , j'ai le mérite d'obéir.
Concevez-vous qu'il y ait des gens assez injustes pour taxer la mort volontaire de rébellion contre la Providence.
4'2S LA NOUVELLE HÉLOiSB.
comme si l*on voulait se soustraire a ses lois? Ce n*est point pour s'y soustraire qu*0Q cesse de vivre, c'est pour les exécuter. Quoil Dieu nVt-il de pouvoir que sur mon corps? est-il quelque lieu dans l'univers où quelque être existant ne soit pas sous sa main? et agira-t*il moins immédiatement sur moi quand ma substance épurée sera plus une et plus semblable à la sienne ? Non , sa justice et sa bonté font mon espoir; et, si je croyais que la mort pût me soustraire à la puissance , je ne voudrais plus mourir.
C'est un des sophismes du Phédon , rempli d'ailleurs de vérités sublimes. Si ton esclave se tuait, dit Socrate à Cebès, ne le punirais-tu pas, s'il t'était possible, pour l'avoir privé injustement de ton bien? Bon Socrate, que nous dites-vous? N'appartient-on plus à Dieu quand on est mort? Ce n'est point cela du tout; mais il fallait dire : Si tu charges ton esclave d'un vêtement qui le gêne dans le service qu'il te doit, le puniras-tu d'avoir quitté cet liabit pour mieux faire son service? La grande erreur est de donner trop d'importance à la vie; comme si notre être en dépendait, et qu'après la mort on ne fût plus rien. Notre vie n'est rien aux yeux de Dieu, elle n'est rien aux yeux de la raison, elle ne doit rien être aux nôtres; et quand nous laissons notre corps, nous ne faisons que poser un vêtement incommode. Est-ce la peine d'en faire un si grand bruit? Milord , ces déclamateurs ne sont point de bonne foi; absurdes et cruels dans leurs raisonnements, ils aggravent le prétendu crime, comme si l'on s'ôtait l'existence y et le punissent, comme si l'on existait toujours.
Quant au Phédon qui leur a fourni le seul argument spécieux qu'ils aient jamais employé , cette question n'y est traitée que très-légèrement et conmie en passant. Socrate, condamné par un jugement inique à perdre la vie dans quelques heures , n'avait pas besoin d'examiner bien attentivement s'il lui était permis d'eu disposer. En suppo-
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SBnt quMl ait tenu réellement les discours que Platon lui fait tenir, croyez-moi , milord, il les eût médités avec plus de soin (î^ns Toccasion de les mettre en pratique ; et la preuve qu'on ne peut tirer de cet immortel ouvrage aucune bonne objection contre.le droit de disposer de sa propre vie, c'est que Caton le lut par deux fois tout entier la nuit même qu'il quitta la terre.
Ces mêmes sophistes demandent si jamais la vie peut être un mal. En considérant cette foule d'erreurs, de tourments et de vices dont elle est remplie, on serait bien plus tenté de demander si jamais elle fut un bien. Le crime assiège sans cesse l'homme le plus vertueux ; chaque instant qu'il vit, il^t prêt à devenir la proie du méchant, ou méchant lui-même. Combattre et souffrir , voila son sort dans ce monde; mal faire et souffrir, voilà celui du malhonnête homme. Dans tout le reste ils diffèrent entre eux, ils n'ont rien en commun que les misères de la vie. S'il vous fallait des autorités et des faits, je vous citerais des oracles, des réponses de sages , des actes de vertu récompensés par la mort. Laissons tout cela , milord : c'est à vous que je parle, et je vous demande quelle est ici-bas la principale occupation du sage, si ce n'est de se concentrer pour ainsi dire au fond de son âme , et de s'efforcer d'être mort durant sa vie. Le seul moyen qu'ait trouvé la raison pour nous soustraire aux maux de l'humanité n'est-il pas de nous détacher des objets terrestres et de tout ce qu'il y a de mortel en nous, de nous recueillir au dedans de nous-mêmes, de nous élever aux sublimes contemplations? et si nos passions et nos erreurs font nos infortunes, avec quelle ardeur devons-nous soupirer après un état qui nous délivre des unes et des autres ! Que font ces honmies sensuels qui multiplient si indiscrètement leurs douleurs par leurs voluptés? Ils anéantissent pour ainsi dire leur existence à force de l'étendre sur la terre ; ils aggravent le poids de leurs chaînes par le nombre de leurs attachements ; ils n'ont point de jouissances qui
ne leur préparent mille amères privations : plus Ils sentent et plus ils souffrent, plus ils s'enfoncent dans la vie , et plus ils sont malheureux.
Mais qu'en général ce soit, si Ton veut, un bien pour Thomme de ramper tristement sur la terre , j'y consens : je ne prétends pas que tout le genre humain doive s'im^ moler d'un commun accord , ni faire un vaste tombeau du monde. Il est, il est des infortunés trop privilégiés pour suivre la route conunune , et pour qui le désespoir et les amères douleurs sont le passe-port de la nature : c'est a ceux-là qu'il serait aussi insensé de croire que leur vie est un bien , qu'il l'était au sophiste Possidonius tourmenté de la goutte de nier qu'elle fût un mal. Tant qu'il nous est bon de vivre , nous le désirons fortement , et il n'y a que le sentiment des maux extrêmes qui puisse vaincre en nous ce désir : car nous avons tous reçu de la nature une trèsgrande horreur de la mort, et cette horreur déguise à nos yeux les misères de la condition humaine. On sij^pporte longtemps une vie pénible et douloureuse avant de se ré-, soudre à la quitter; mais quand une fois l'ennui de vivre l'emporte sur Thorreur de mourir , alors la vie est évidemment un grand mal , et Voa ne peut s'en délivrer trop tôt. Ainsi, quoiqu'on ne puisse exactement assigner le point où elle cesse d'être un bien , on sait très-certainement au moins qu'elle est un mal longtemps avant de nous le paraître ; et chez tout homme sensé le .droit d'y renoncer en précède toii^ours de beaucoup la tentation.
Ce n'est pas tout : après avoir nié que la vie puisse être un mal pour nous ôter le droit de nous en défaire, ils disent ensuite qu'elle est un mal pour nous reprocher de ne la pouvoir endurer. Selon eux, c'est une lâcheté de se soustraire à ses douleurs et à ses peines , et il n'y a jamais que des poltrons qui se donnent la mort. O Rome , conquérante du monde, quelle troupe de poltrons t'en donna Tempire ! Qu'Arrie , Êponine , Lucrèce , soient dans le nombre , elles étaient femmes ; mais Brutus , mais Cassius,
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et toi qui partageais avec les dieux les respects de la terre étonnée , grand et divin Gaton , toi dont l'image auguste et sacrée animait les Romains d'un saint zèle et faisait frémir les tyrans , tes fiers admirateurs ne pensaient pas qu'un jour, dans le coin poudreux d'un collège , de Tils rhéteurs prouveraient que tu ne fus qu'un lâche pour avoir refusé au crime heureux l'hommage de la vertu dans les fers. Force et grandeur des écrivains modernes , que vous êtes sublimes, et qu'ils sont intrépides la plume à la main ! Mais dites-moi , brave et vaillant héros, qui vous sauvez si courageusement d'un combat pour supporter plus longtemps la peine de vivre, quand un tison brûlant vient à tomber sur cette éloquente main , pourquoi la retirez-vous^ vite? Quoi I vous avez la lâcheté de n'oser soutenir l'ardeur du feu ! Rien, dites-vous , ne m'oblige à supporter le tison ; et moi , qui m'oblige à supporter la vie? La génération d'un homme a-trcUe coûté plus k la Providence que celle d'un fétu? et l'une et l'autre n'est-elle .pas également son ouvrage ?
Sans doute , il y a du courage à souffrir avec constance les maux qu'on ne peut éviter; mais il n'y a qu*un insensé qui souffre volontairement ceux dont il peut s'ex^ empter sans mal faire , et c'est souvent un très-grand mal d'endurer un mal sans nécessité. Celui qui ne sait pas se délivrer d'une vie douloureuse par une prompte mort ressemble à celui qui aime mieux laisser envenimer une plaie que de la livrer au fer salutaire d'un chirurgien. Viens, respectable Parisot ^ , coupe-moi cette jambe qui me ferait périr : je te verrai faire sans sourciller, et me laisserai traiter de lâche par le brave qui voit tomber la sienne en pourriture , faute d'oser soutenir la môme opération.
J'avoue qu'il est des devoirs envers autrui qui ne permettent pas à tout homme de disposer de lui-même ; mais
' Ctklnirgien de Lyon , homme d'hoonear, bon citoyen , ami tendre et généraux , négligé , mais non pas oublié de tel qui fut honoré de ses bienfaits *. * Il en fait l'éloge dans ses ConfêtsUmSt au livre vu.
eu revanche combien en est-il qui l'ordonnent 1 Qu'iîn ma* gistrat a qui tient le salut de la patrie , qu'un père de famille qui doit la subsistance à ses enfants , qu'un 'débiteur insolvable qui ruinerait ses créanciers, se dévouent à leur devoir, quoi qu'il arrive ; que mille autres relations civiles et domestiques forcent un honnête homme infortuné de supporter le malheur de vivre pour éviter le malheur plus graad d'être injuste, est-il permis pour cela, dans des cas tout différents, de conserver aux dépens d'un 3 foule de misérables une vie qui n'est utile qu'à celui qui n'ose mourir? Tue-moi, mon enfant, dit le sauvage décrépit à son tils qui le porte et fléchit sous le poids; les ettnemls sont là ; va combattre avec tes frères , va sauver tes enfants, et n'expose pas ton père à tomber vif entre les mains de ceux dont il mangea les parents. Quand la faim , les maux , la misère, ennemis domestiques pires que les sauvages, permettraient à un malheureux estropié de consommer dans son lit le.pain d'une famille qui peut à peine en gagner pour elle, celui qui ne tient à rien , celui que le ciel réduit à vivre seul sur la terre , celui dont la malheureuse existence ne peut produire aucun bien, pourquoi n'aurait-il pas au moins le droit de quitter un séjour où ses plaintes sont importunes et ses maux sans utilité?
Pesez ces considérations, milord, rassemblez toutes ces raisons , et vous trouverez qu'elles se réduisent au plus simple des droits de la nature qu'un homme sensé ne mit jamais en question. En effet, pourquoi serait-il permis de se guérir de la goutte et non de la vie? L'une et l'autre ne nous vient-elle pas de la même main ? S*il est pénible de mourir, qu'est-ce à dire? Les drogues fontelles plaisir à prendre ? Combien de gens préfèrent la mort à la médecine I Preuve que la nature répugne à l'une et à Taulre. Qu'on me montre donc comment il est plus permis de se délivrer d'un mal passager en faisant des remèdes, que d'un mal incurable en s'ôlant la vie; et comment on est moins coupable d*user de quinquina
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pour la fièvre que d*opium pour la pierre. Si nous regardons à l'objet , Tun et l'autre est de nous délivrer du mal-étre; si nous regardons au moyen, Tun et l'autre est également naturel ; si nous regardons à la répugnance, il y en a également des deux côtés; si nous regardons à la volonté du maître , quel mal veutron combattre qu*il ne nous ait pas envoyé? A quelle douleur veut-on se soustraire qui ne nous vienne pas de sa main ? Quelle est la borne où finit sa puissance et où l'on peut légitimement résister? Ne nous est-il donc permis de changer l'état d'aucune chose, parce que tout ce qui est est comme il l'a voulu? Faut-il ne rien faire en ce monde de peur d'enfreindre ses lois? et, quoi que nous fassions, pouvonsnous jamais les enfreindre? Non , milord , la vocation de l'homme est plus grande et plus noble : Dieu ne Ta point animé pour rester immobile dans un quiétisme éternel ; mais il lui a donné la liberté pour faire le bien, la conscience pour le vouloir, et la raison pour le choisir; il l'a constitué seul juge de ses propres actions; il a écrit dans son cœur : Fais ce qui t'est salutaire et n'est nuisible à personne. Si je sens qu'il m'est bon de mourir, je résiste k son ordre en m'opiniâtrant à vivre; car, en me rendant la mort désirable , il me prescrit de la chercher.
Bomston, j'en appelle à votre sagesse et à votre candeur; quelles maximes plus certaines la raison peut-elle déduire de la religion sur la mort volontaire! Si les chrétiens en ont établi d'opposées , il ne les ont tirées ni des principes de leur religion , ni de sa règle unique , qui est l'Écriture, mais seulement des philosophes païens. Lactance et Augustin , qui les premiers avancèrent cette nouvelle doctrine dont Jésus-Christ ni les apôtres n'avaient pas dit un mot, ne s'appuyèrent que sur le raisonnement du Phédon^ que j'ai déjb combattu ; de sorte que les fidèles , qui croient suivre en cela l'autorité de l'Évangile , ne suivent que celle de Platon. En effet, où verra-t-on dans la Bible entière une loi contre le suicide, ou même une simple improba-
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lion? et n'esl-il pas bien étrange que, dans les exemples de gens qui se sont donné la mort, on n'y trouve pas un seul mot de blâme contre aucun de ces exemples? Il y a plus , celui de Samson est autorisé par un prodige qui le venge de ses ennemis. Ce miracle se serait-il fait pour justifier un crime? et cet homme , qui perdit sa force pour s'être laissé séduire par une femme, l'eût-il recouvrée pour commettre un forfait authentique? comme si Dieu luimême eût voulu tromper les hommes 1
Tu ne tueras point, dit leDécalogue. Que s'ensuit-il de là? Si ce commandement doit être pris à la lettre , il ne faut tuer ni les malfaiteurs ni les ennemis; et Moïse, qui fit tant mourir de geos , entendait fort mal son propre précepte. S'il y a quelques exceptions, la première est certainement en faveur de la mort volontaire, parce qu'elle est exempte de violence et d'injustice , les deux seules considérations qui puissent rendre l'homicide criminel, et que la nature y a mis d'ailleurs un suffisant obstacle.
Mais, disent-ils encore, souffrez patiemment les maux que Dieu vous envoie; faites-vous un mérite de vos peines. Appliquer ainsi les maximes du christianisme, que c'est mal en saisir Tespritl l'homme est sujet k mille maux, sa vie est un tissu de misères, et il ne semble naître que pour souffrir. De ces maux, ceux qu'il peut éviter, la raison veut qu'il les évite; et la religion, qui n'est jamais contraire a la raison, l'approuve. Mais que leur somme est petite auprès de ceux qu'il est forcé de souffrir malgré lui I C'est de ceux-ci qu'un Dieu clément permet aux hommes de se faire un mérite; il accepte en hommage volontaire le tribut forcé qu'il nous impose, et marque au profit de l'autre vie la résignation dans celle-ci. La véritable pénitence de l'homme lui est imposée par la nature; s'il endure patiemment tout ce qu'il est contraint d'endurer, il a fait à cet égard tout ce que Dieu lui demande , et si quelqu'un montre assez d'orgueil pour vouloir faire davantage, c'est un fou qu'il faut enfermer, ou un fourbe qu'il faut