‹ Julie (volume 2)Chapitre 98 sur 187 · LETTRE VI. — DE SAINT-PREUX A MILOBD EDOUARD · texte numérisé non relu

LETTRE VI. — DE SAINT-PREUX A MILOBD EDOUARD

Je me lève au milieu de la nuit pour vous écrire. Je ne saurais trouver un moment de repos. Mon coçur agité, transporté, ne peut se contenir au dedans de moi ; il a besoin de s'épancher. Vous qui Favez si souvent garanti du désespoir , soyez le cher dépositaire des premiers plaisirs qu'il ait goûtés depuis si longtemps.

Je l'ai vue , milord ! mes yeux l'ont vue ! J'ai entendu sa voix; ses mains ont touché les miennes; elle m'a reconnu, elle a marqué de la joie à me voir ; elle m'a appelé son ami, son cher ami; elle m'a reçu dans sa maison; plus heureux que je ne fus de ma vie , je loge avec elle sous un même toit , et maintenant que je vous écris je suis a trente pas d'elle.

Mes idées sont trop vives pour se succéder ; elles se présentent toutes ensemble; elles se nuisent mutuellement. Je vais m'arrêter et reprendre haleine pour tâcher de mettre quelque ordre dans mon récit.

A peine, après une si longue absence, m'étais-je livré près de vous aux premiers transports de mon cœur en embrassant mon ami , mon libérateur et mon père , que vous songeâtes au voyage d'Italie. Vous me le fîtes désirer dans l'espoir de m'y soulager enfin du fardeau de mon inutilité pour vous. Ne pouvant terminer sitôt les affaires qui vous retenaient a Londres, vous me proposâtes de partir le premier, pour avoir plus de temps à vous attendre ici. Je demandai la permission d'y revenir; je l'obtins, je partis; et quoique Julie s'offrît d'avance a mes regards, en songeant que j'allais m'approcher d'elle, je sentis du regret à m'éloigner de vous. Milord, nous sommes quittes, ce seul sentiment vous a tout payé.

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Il ne faut pas vous dire que durant toute la route je n'é- . tais occupé que de l'objet de mon voyage ; mais une chose a remarquer , c'est que je commençai de voir sous un autre point de vue ce même objet qui n'était jamais sorti de mon cœur. Jusque-là je m'étais toujours rappelé Julie brillante comme autrefois des charmes de sa première jeunesse; j'avais toujours vu ses beaux yeux animés du feu qu'elle m'inspirait ; ses traits chéris n'offraient a mes regards que des garants dé mon bonheur ; son amour et le mien se mêlaient tellement avec sa figure , que je ne pouvais les en séparer. Maintenant j'allais voir Julie mariée , Julie mère . Julie indifférente. Je m'inquiétais des changements que huit ans d'intervalle avaient pu faire à sa beauté. Elle avait eu la petite vérole; elle s'en trouvait changée : à quel point le pouvait-elle être? Mon imagination me refusait opiniâtrement des taches sur ce charmant visage ; et sitôt que j'en voyais un marqué de petite vérole , ce n'était plus celui de Julie. Je pensais encore à l'entrevue que nous allions avoir, à la réception qu'elle m'allait faire. Ce premier abord se présentait k mon esprit sous mille tableaux différents ; et ce moment qui devait passer si vite revenait pour moi mille fois le jour.

Quand j'aperçus la cime des monts, le cœur me battit fortement; en me disant : Elle est la ! La même chose venait de m'arriver en mer à la vue des côtes de l'Europe. La même chose m'était arrivée autrefois a Meillerie , en découvrant la maison du baron d'Étange. Le monde n'est jamais divisé pour moi qu'en deux régions ; celle où elle est et celle où elle n'est pas. La première s'étend quand je m'éloigne, et se resserre b mesure que j'approche , conmie un lieu où je ne dois jamais arriver. Elle est a présent bornée aux murs de sa chambre. Hélas 1 ce lieu seul est habité ; tout le reste de l'univers est vide.

Plus j'approchais de la Suisse, plus je me sentais ému. L'instant où des hauteurs du Jura je découvris le lac de Genève fut un instant d'extase et de ravissement. La vue

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de mon pays , de ce pays si chéri , où des torrents de plaisirs avaient inondé mon cœur; Tair des Alpes si salutaire et si pur; le doux air de la patrie, plus suave que les parfums de rOrient; cette terre riche et fertile, ce paysage unique , le plus beau dont Fceil humain fut jamais frappé; ce s^our charmant auquel je n'avais rien trouvé d'égal dans le tour du monde ; Paspect d^un peuple heureux et libre , la douceur de la saison , la sérénité du climat , mille souvenirs délicieux qui réveillaient tous les sentiments que j'avais goûtés : tout cela me jetait dans des transports que je ne puis décrire , et semblait me rendre a la fois la jouissance de ma vie entière.

En descendant vers la côte, je sentis une impression nouvelle dont je n'avais aucune idée : c'était un certain mouvement d'effroi qui me resserrait le cœur et me troublait malgré moi. Cet effroi , dont je ne pouvais démêler la cause , croissait a mesure que j'approchais de la ville : il ralentissait mon empressement d'arriver, et fit enfin de tels progrès , que je m'inquiétais autant de ma diligence que j'avais fait jusque-là de ma lenteur. En entrant a Vevay, la sensation que j'éprouvai ne fut rien moins qu'agréable : je fus saisi d'une violente palpitation qui m'empêchait de respirer; je parlais d'une voix altérée et tremblante* Teus peine à me faire entendre en demandant M. de Wolmar; car je n'osai jamais nommer sa femme. On me dit qu'il demeurait a Clarens. Cette nouvelle m'ôta de dessus la poitrine un poids de cinq cents livres ; et , prenant les deux lieues qui me restaient à faire pour un répit, je me réjouis de ce qui m'eût désolé dans un autre temps; mais j'appris avec un vrai chagrin que madame d'Orbe était a Lausanne. J'entrai dans une auberge pour reprendre les forces qui me manquaient : il me fut impossible d'avaler un seul morceau; je suffoquais en buvanl, et ne pouvais vider un verre qu'à plusieurs reprises. Ma terreur redoubla quand je vis mettre les chevaux pour repartir. Je crois que j'aurais donné tout au monde pour

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