PREMIERE PARTIE
ette qualité ua établissement convenable. Tobi pare voit rejeté avec mépris cette proposition, et e'ctoit à-dessus que les propos commeaçoient à s'échaufer. Sachez, lui disoit mylord, malgré vos préjugés, ju il est de tous les hommes le plus digne d'elle et )eut-êtte le plus propre à la rendre heureuse. Tous es dons qui ne dépendent pas des hommes il les a •eçus de la nature , et il y a ajouté tous les talenis jui ont dépendu de lui. Il est jeune, grand, bien ait , robuste , adroit ; il a de l'éducation , du sens , les mœurs, du courage; il a l'esprit orné, l'amc i.ûne ; que lui manque-t-il donc pour mériter votre veu .•* La fortune .'* il l'aura. Le tiers de mon bien iuflît pour en faire le plus riche particulier dupavs .1'; Vaud, j'en donnerai s'il le faut jusqu'à la moitié, La noblesse.'* vaine prérogative dans un pays où elle '.st plus nuisible qu'utile. Mais il l'a encore, n'en l'.outez pas, non point écrite d'encre en de vieux [> II chemins, mais gravée au fond de son cœur en caractères ineffaçables. En un mot , si vous préférez la raison au préjugé , et si vous aimez mieux votre lille que vos titres , c'est à lui que vous la donnerez. Là-dessus Ion père s'emporta vivement. Il traita la proposition d'absurde et de ridicule. Quoi! mylord, dit -il, uu homme d'honneur comme vous peut -il seulement penser que le dernier rejeton d'une famille illustre aille éteindre ou dégrader sou nom dans celui d'un quidam sans asile et réduit à y vivre d'aumùnes?.,. Arrêtez, interrompit lùlourn-d ; vous parlez de mon ami , «ongez que je [)r«'n<ls pour moi tous les outrages qui lui sont faits <'n ma présence, et que les aomsinjurieu:^ à uuhummu d'huu-
a38 LA NOUVELLE HËLOISE.
neur le sont encore plus à celui qui les prononce. De tels quidams sont plus respectables que tous les Laubereaux de l'Europe, et je vous défie de trouver uucnn rûoyen plus honorable d'aller à la fortune que les hommages de l'estime et les dons de l'amitié. Si le gendre que je vous propose ne compte point , comme vous, une longue suite d'aieux toujours incertains, il sera le fondement et l'honneur de sa maison comme votre premier ancêtre le fut de la votre. Vous seriez-vous donc tenu pour déslionoré par l'alliance du chef de votre famille , et ce mépris ne rejailliroit.il pas sur vous-même .' Combien de grands noms retomberoieut dans l'oubli si l'on ne tenoit compte que de ceux qui ont commencé par un homme estimable! Jugeons du pas>é par le présent; sur deux ou trois citoyens qui s'illustrent par des moyens honnêtes, mille coquins ennoblissent tous les jours leur, famille ; et que prouvera cette noblesse dont leurs descendants seront si fiers , sinon les vols et l'infamie de leur ancêtre (i)? On voit, je l'avoue, beaucoup de malhonnêtes gens parmi les roturiers ; mais il y » toujours vingt à parier contre un qu'un gentilhomme descend d'un frippon. Laissons , si vous voulez , l'origine à part , et pesons le mérite et les services. Vous avez porté les armes chez un prince étranger, son père les a portées gratuitement pour la patrie.
(i) Les lettres d»- nol)lesse sont rares en ce siècle, et même elles y ont été illustrées au moins une fois. Mais quant à la noblesse qui s'acquiert à prix d'argeut , et qu'on acliette avec d«'S cli.irges , tout ce que j'v vois de plus honorable est le privilège de n'être pas pcudu.
Si VOUS avez bien servi , vous avez été bien payé ; et quelque honneur que vous ayez acquis à la guerre , cent roturiers en ont acquis encore plus que
vous.
De quoi s'honore donc, continua mylord Edouard , cette noblesse dont vous êtes si fier? Que fait -elle [>our la gloire de la patrie ou le bonheur du genre humain? Mortelle ennemie des iois et de la liberté ; qu'a-t-elle jamais produit dans la plupart des pays où elle brille , si ce n'est la force de la tyrannie et l'oppression des peuples ? Osez-vous dans une républi- ([uc vous honorer d'un état où l'on se vante de l'esclavage , et où l'on rougit d'être homme ? Lisez les annales de votre patrie (i): en quoi votre ordre a-t-il bien mérité d'elle? quels nobles comptez-vous ])armi ses libérateurs? Les Furst , les Jell, les i>iOuffacher, étoient-ils gentilshommes ? Quelle est donc cette gloire insensée dont vous faites tant d« Il ait ? Celle de servir un homme , et d'être à charge a l'état.
Conçois, ma chère, ce que je souffrois de voir cet lioimête homme nuire ainsi par une àpreté déplacée aux: intérêts de l'ami qu'il vouloit servir. En effet ti)n père , irrité par tant d'invectives piquantes quoi- (|ue générales , se mit à les repousser par des personnalités. Il dit nettement à mylord Edouard que jamais homme de sa condition n'avoit tenu les propos qui venoient de lui échapper. Ne plaidez pas inu-
(1) Il y a ici boaurou]) d'inrxactltudc. Le pays de Vaud n'a janiai.s fait partie de I.t Suisse : c'est une conquête des Hernoie; et ses Iiabitants ne sont ni citoyen*, ni libres, mais sujets.
tilement la cause d'autrui, a jonta-t-il d'un ton brusque ; tout grand seigneur que vous êtes , je doute que TOUS pussiez bien défendre la TMtre sur le sujet en question. Vous demandez ma fille pour votre ami prétendu sans savoir si vous-même seriez bon pour elle, et je connois assez la noblesse d'Angleterre pour avoir sur vos discours une médiocre opinion de la vôtre.
Pardieu! dit mvlord , quoi que vous pensiez de moi, .je serois bien fàchJ- de n'avoir d'autre preuve de mon mérite que celui d'un homme mort depuis cinq cents ans. Si vous connoissez la noblesse d'Angleterre, vous savez qu'elle est la plus éclairée, la mieux instruite, la plus sage, et la plus brave de l'Europe : avec cela, je n'ai pas besoin de chercher si elle est la plus antique ; car, quand on parle de ce qu'elle est, il n'est jias question de ce qu'elle fut. Nous ne sommes point , il est vrai , les esclaves du prince , mais ses amis , ni les tyrans du peuple , mais ses chefs. Garants de la liberté, soutiens de la patrie , et appuis du trône, nous formons un invincible équilibre entre le peuple et le roi. Notre premier devoir est envers la nation, le second envers celui qui la gouverne : ce n'est pas sa volonté mais son droit que nous consultons. Ministres supn'mes des lois dans la chambre des pain», quelquefois même législateurs , nous rendons également justice au peuple et au roi , et nous ne souffrons point que personne dise , Dieu et mon épée, mais seulement DifUi et mon droit.
Voilà, monsieur, continua-t-il , quelle est cette noblesse respectable . aneicune autant qu'aucune au-