II. DE l'aman r UE JCLIE À MADAME d'ÉTANGE
L ÉiïtTRÉ d'une douleur qui doit durer autan ♦jue moi, je me jette à vos pieds, madame, noi pour vous marquer un repentir qui ne dépend pajjr de mon cœur, mais pour rxpirr un crime iuvolon ' taire en renonçant à tout ce qui pouvoit faire 1
TROISIEME PARTrE. iSS
louceur de ma vie. Comme jamais sentiments hu- Tiains n'approchèrent de ceux que m'inspira votre
ilorable fille , il n'y eut jamais de sacrifice égal à lelui que je viens faire à la plus respectable des iieres : mais Julie m'a trop appris comment il faut mmoler le bonheur au devoir; elle m'en a trop ;ourageusement donné l'exemple, pour qu'au moins me fois je ne sache pa« l'imiter. Si mon sang sufîsoit pour guérir vos peines, je le verserois en sience et me plaindrois de ne vous donner qu'une si oible preuve de mon r.ele : mais briser le plus doux , e plus pur, le plus sacré lien qui jcraais ait uni leux coeurs, ah ! c'est un effort que l'univers entier le m'eut pas fait faire, et qu'il n'àppartenoit qu'à TOUS d'obtenir.
Oui, je promets de vivre loin d'elle aussi longemps que vous l'exigerez,; je m'abstiendrai de la roir et de lui écrire, j'en jure par vos jours préieux, si nécessaires à la conservation des siens. Je ne sotimets, non sans effroi , mais sans murmure ,
tout ce que vous daignerez ordonner d'elle et de noi. Je dirai beaucoup plus encore ; son bonheur )eut me consoler de «la misère , et je mourrai conent --i vous lui donnez un époux digne d'elle. Ah ! piOn le trouve , et (ju'il m'ose dire , Je saurai mieux 'aimer que toi ! Madame, il aura vainement tout ;e qui me manque ; s'il n a mon ctuur il n'aura rien )Our Julie: n>ais je n'ai que ce cœur honnête cl endre. Hélas! je n'ai rien non pins. L'amonr qui approclje fdiit n'élevé point la personne; il n'élevé juc les .s'iit iiiienta. Ah ! si j'eusse ose- n'écouter que c» miens 2)rMir vous, combien de f<"»is, en von»
i86 LA NOUVELLE HÉLOISE.
parlant ma bouche eût prononcé le doux noiu tl niere !
Daignez vous confier à des serments qui ne scroi point vains , et à un homme qui n'est point tron peur. Si je pus un jour abuser de votre estime, ] ju'abnsai le premier moi-même. Mon cœur sai expérience ne connut le danijer que quand il n'cto plus temps de fuir, et je n'avois point encore appi de votre fille cet art cruel de vaincre l'amour p; lui-même, qu'elle m'a depuis si bien enseij,'né. Rai nissez vos craintes, je vous en conjure. Y a-tquelqu'un au monde à qui son repos, sa felicit' son honneur . soient plus chers qu'à moi ••* Non , n parole et mon cœnr vous sont parants de l'enpag ment que je prends an nom de mon illustre ai comme au mien. xSulle indiscrétion ne sera cor mise, sovez-en sûre ; et je rendrai le dernier soi pir sans qu'on sache quelle douleur termina Hi| jours. Calmez donc celle qui vous consume , et do( la mienne s'aigrit encore ; essuvez des pleurs q • m'arrachent lame ; rétablissez votre santé; rend à la plus tendre fille qui fut jamais le bonheur a quel elle a renoncé pour vous ; sovez vousrmèr heureuse par elle ; vivez, enfin , pour lui faire aim la vie. Ah ! malgré les erreurs de l'amour, être nir de Julie est encore un sort assez beau pour se fë tilcr de vivre.
m. DE l'amant de JULIE À MADAME d'oRBE ,
En lui envoyant la lettre précédente.
X ENEz, cruelle, voilà ma réponse. Ea la lisaat , fondez- en. larmes si vous connoissez mon cœui-, et si le vôtre est sensible encore; mais sur-lont ne m'accablez plus de cette estime impitoyable que vous me vendez si cher , et dont vous faites le tourment de ma vie.
Votre main barbare a donc osé les rompre ces doux noeuds formés sous vos yeux presque dès l'enfance, et que votre amitié sembloit partager avec tant de plaisir! Je r.uis donc aussi malheureux que vous le voulez et que je puis l'être ! Ah ! connoissezvous tout le mal que vous faites? Sentez-vous bien quv vous m'arrache/, l'ame , que ce que vous ra'ôtez est sans dédommagement, et qu'il vaut mieux cent fois mourir que ne j)lus vivre l'un pour l'antre.'* Que me parlez-vous du bonheur de Julie ? En peutil être sans le contentement du cœur? Que me parlezvous du dan;;er de sa mère.'' Ah ! qu'est-ce que la vie d'une mère, la mienne, la vôtre, la sienne même, qu'est-ce que l'existence du monde entier auprès du sentiment délicieux qui nous unissoit.»' Insensée et farouche vertu .' j'obéis à ta voix sans jnérite; je t'abhorre en faisant tout pour toi. Que M»iit tes vaincs consolutioiis contre les vives doii- Ijurs (!(• r.im. ;' Va, triste idole des iiialluni cii-v,
iS8 LA NOUVELLE HÉLOISE.
tu ne fais qu'augmenter leur misère en leur ôtant les ressources que la fortune leur laisse. J'obéirai pourtant; oui, cruelle, j'obéirai: je deviendrai, s'il se peut, insensible et féroce comme vous. J'oublierai tout ce qui me fut cber au monde. Je ne veux plus entendre prononcer le nom de Julie ni le vôtre. Je neveux plus m'en rappeler l'insupportable souvenir. TJn dépit, une rage inflexible m'aigrit contre tant de revers. Une dure opiniâtreté me tiendra lieu de courage : il m'en a trop coûté d'être sensible; il vaut mieux renoncer à l'ilumanité.