‹ JulieChapitre 151 sur 200 · TROISIEME PARTIE. an · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE. an

mais mon aspect parlera pour moi. Son dégoût me garantira de sa tyrannie , et il me trouvera trop laide pour daigner me rendre malheureuse.

Ah ! chère cousine , tu connus un cœur plus constant et plus tendre qui ne se fut pas ainsi rebuté. Son goùt ne se hornoit pas aux traits et à la figure ; c'étoit moi qu'il aimoit et non pas mon visage ; c'étoit par tout noire être que nous étions nuis l'un à l'autre; et tant que Julie eût été la même , la beauté pouvoit fuir, l'amour fût toujours demeuré. Cependant il a pu consentir... l'ingrat!... Il l'a dû puisque j'ai pu l'exiger. Qui est-ce qui retient par leur parole ceux qui veulent retirer leur cœur? Ai-je donc voulu retirer le mien?... l'ai-je fait? O dieu ! faut-il que tout me rappelle incessamment un temps qui n'est plus , et des feux qui ne doivent plus être ! .l'ai beau vouloir arracher de mon cœur cette image chérie; je l'y sens trop fortement attachée : je le déchire sans le dégager, et mes efforts pour en effacer un si doux souvenir ne font que l'y graver davantage.

Ose ai-je te dire un délire de ma fîevre , qui , loin de s'éteindre avec elle, me tourmente encore plus depuis nia guérison? Oui, coniiois et plains l'égarement d'esprit de ta malheureuse amie , et rends grâces au ciel d'avoir préservé ton cœur de l'horrible passion qui le donne. Dans un des moments ou j'étois le plus mal , je crus , durant l'ardeur du redoublement, voira côté île mon lit cet infortnn<'- , non tri «jii'il cliarmoit jadis njcs regards durant le court bonheur de ma vie, mais p.Alc, défait^ mal en ordre , et le désespoir dans Ich veux. Il étoit à

aia LA NOUVELLE HÉLOISE.

genoux; il prit une de mes mains, et sans se dégoûter de l'état où elle étoit , sans craindre la communication d'un venin si tej-jible, il la couvroit de baisers et de larmes. A son aspect j'éprouvai cette vive et délicieuse émotion que me donuoit quelquefois sa présence inattendue. Je voulus m'élancer vers lui; on me retint ; tu l'arraclias de ma présence; et ce qui me toucha le plus vivement , ce furent ses gémissements que je crus entendre à mesure qu'il s'éloignoit.

Je ne puis te représenter l'effet étonnant que ce rêve a produit sur moi. Ma fièvre a été longue et violente; j'ai perdu la connoissance durant plusieurs jours ; j'ai souvent rêvé à lui dans mes transports ; mais aucun de ces rêves n'a laissé dans mon imagination des impressions aussi profondes qne celle de ce dernier. Elle est telle qu'il m'est impossible de l'effacer de ma mémoire et de mes sens. A chaque minute, à chaque instant , il me semble le voir dans la même attitude ; son air, son habillement , son geste, son triste regard, frappent encore mes yeux: je crois sentir ses lèvres se presser sur ma main ; je la sens mouiller de ses larmes; les sons de sa voix plainfive me font tressaillir; je le vois entraîner loin de moi , je fais effort pour le retenir encore : tout me retrace une scène imaginaire avec plus de force que les événements qui me sont réellement arrivés.

J'ai long -temps hésité à te faire cette confidence; la honte m'empêche de te la faire de bouche; mais mou agitation, loin de se calmer, ne fait qu'augmenter de jour en jour, et je ne pjiis r>lus

TROISIEME PARUE. aii

ésister aa besoia de t'avouer ma folie. Ah ! qu'elle

empare de moi tout entière ! Que ne puis-je achever

e perdre ainsi la raison , puisque le peu qui m'en

ste ne sert plus qu'à me tourmenter !

Je reviens à mon rêve. Ma cousine , raille-moi ,

tu veux , de ma simplicité; mais il y a dans celte

ision je ne sais quoi de mystérieux qui la distingue

u délire ordinaire. Est-ce un pressentiment de la

lort du meilleur des hommes.»* est-ce un avertisse-

lent qu'il n'est déjà plus .^ Le ciel daigne-t-il me

aider au moins une fois, et m'invite-t-il à suivie

lui qu'il me lit aimer.'' Hélas! l'ordre de mourir

;ra pour moi le premier de ses bienfaits.

J'ai beau nie rappeler tous ces vains discours

3nt la philosophie amuse les gens qui ne sentent

en; ils ne m'eq. imposent plus, et je sens que je

s méprise. On ne voit point les esprits , je le veux

oire ; mais deuxamés si étroitement unies ne sau-

)ient-elles avoir entre elles une communication

amédJiate, indépendante du corps et des sens?

impression directe que l'une reçoit de l'autre ne

îut-elle pas la transmettre au cerveau, et recevoir

î lui par contrecoup les sensations qu elle lui a

innées .•'... Pauvre Julie , que d'extra vaga nces ! Que

s passions nous rendent crédules ! et (ju'un cœur

vement touché ,se détache avec peine des erreurs

ême qu'il apperçoit !

ai4 LA NOUVELLE HÉLOISE.

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