‹ JulieChapitre 165 sur 200 · TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE

Hk)i vous aviez moins de patience , et que les maux dont mon ame étoit accablée mettroieut la vôtre au désespoir; c'est par cette raisou que je vous cachai toujours avec soin les engagements de mon père; et à notre séparation , voulant profiter du zèle de mylord Edouard pour votre fortune et vous en inspirer un pareil à vous-même , je vous flattai d'un espoir que je n'avois pas. Je fis plus ; connoissan^le danger qui nous menaçoit , je pris la seule précaution qui pouvoit ncut» en garantir; et vous engageant avec ma parole ma liberté autant qu'il m'étoit possible, je tâchai d'inspirer à vous de la confiance , à moi de la fermeté, par une promesse que je n'osasse enfreindre et qui pût vous tranquilliser. C'étoit un devoir puéril, j'en conviens, et cependant je ne m'en serois jamais départie. La vertu est si nécessaire à nos cœurs , que quand on a une fois abandonné la véritable , on s'en fait ensuite une à sa mode , et l'on y tient plus fortement peut-être parcequ'elle est de notre choix.

Je ne vous dirai point combien j'éprouvai d'agitations depuis votre éloigneraent : la pire de toutes étoit la crainte d'être oubliée. Le séjour où vous étiez me faisoit trembler ; votre manière d'y vivre «jugmentoit mon effroi; je croyois déjà vous voir avilir jus(ju'à n'être plus qu'un homme à bonne» fortunes. Cette ignominie m'étoit plus cruelle que tous mes maux; j'aurois mieux aimé vous savoir malheureux que méprisable; après tant de peines auxquelles j'étoi» acooutumée , votre déshonneur étoit la seule que je ne pouvois supporter.

Je fus rassurée s^r des craintes que le ton de toa

lettres coniniencoit à conilrracr; et je le fus par un moyen qui eût pu mettre le comble aux alarmes d'une autre. .Te parle du désordre où vous tous laissâtes entraîner, et flont le prompt et libre aveu fut de toutes les preu"\ies de votre franchise celle qui m'a le plus touchée. Je vous connoissois trop pour ignorer ce qu'un pareil aveu déçoit vous coûter, quand même j'aurois cessé devons être chère; je vis que l'amour, vainqueur de la honte, avoit pu seul vous l'arracher. Je jugeai qu'un cœur si sincère étoit incapable d'nne infidélité cachée; je trouvai moins de tort dans votre faute que de mérite à la confesser , et , me rappelant va anciens engagements , je me guéris pour jamais de la jalousie.

Mon ami, jo n'en fus pas pins heureuse; pour un tourment de moins ^ans cesse il en renaissoit mille autres , et je ne connus jamais mieux combien il est insensé de chercher dans l'éearement de son cœnr un repps qu'on ne trouve que dans la sagesse. Depuis long-temps je pleurois en secret la meilleure des mères qu'une langueur mortelle consnmoit insensiblement. Rabi, à qui le fatal effet de ma clin te m'avoit forcée à me confier, me trahit et lui découvrit nos amours et mes fautes. A peine eus-je retiré vos lettres de chez ma cousine qu'elles furent surprises. Le témoignage étoit convaincant ; la tristesse acheva d'ôter à ma mère le peu de forces que son mal lui avoit laissées. .le faillis expirer de regret à ses pieds. Loin de m'exposera la mort que je m<rilois, elle voila ma honte, et se contenta d'en gémir: vous-niènic, qui l'aviez si cruellement abusée , ne pûtes lui devenir odieux. Je fus témoin de l'eflet

TROISIEME PAKTIE. aJy

que produisit votre lettre sur son cœur tendre el compatissant. Hélas! elle desiroit votre bonheur et le luien. Elle tenta plus d'une fois... Que sert de rappeler une espérance à jamais éteinte? Le ciel en avoit autrement ordonné. Elle finit ses tristes jonrs dans la douleur de n'avoir pu flécliir un époux sévère , et de laisser une fille si peu di.p^ne d'elle.

Accablée d'une si cruelle perte, ifton ame n'eut plus de force que pour la sentir; la voix de la nature gémissante étouffa les murmures de l'amour. Je pris dans une espèce d'horreur la cause de tant de maux ; je voulus étouffer enfin l'odieuse pnssiou qui me les avoit attirés, et renoncer à vous pour jamais. Il le falloit, sans doute; n'avois-je pas assez de quoi pleurer le reste de ma vie, sans chercher incesiamment de nouveaux sujets de larmes? Tout sembloit favoriser ma résolution. Si la tristesse attendrit l'ame , une profonde affliction l'endurcit. Le souvenir de ma mère mourante elfacoit le vôtrej nous étions éloif^nés, l'espoir m'avoit abandonnée. Jamais mon incomparable amie ne fut si sul)lime ni si digne d'occuper seule tout mon cœur; sa vertu, sa raison, son amitié, ses tendres caresses, sembloient l'iivoir purifié: je vous crus oublié, je me crus guérir. Il étoit trop tard; ce fjue j'avois pris pour la froideur d'un amour éteint n'étoit que l'abal- Icmeut du désespoir.

(-'onime un malade qui cesse de souffrir eu toinbaiit en foiblessc se ranime à de plus vives (louleurs, je sentis bientôt reiiaitrc tontes les niicnn«'.s (juan»! mon p'.Tc iti'eut annonce le prochain retour di- M. de VVoli.iar. Co fut alors que l'invincible amoui' nw.

a4o LA NOUVELLE HÉLOISE.

rendit des forces que je croyois n'avoir pins. Pour la premier© fois de ma yie j'osai résister en face à mon père ; je lui protestai nettement que jamais M, de Wolmar ne me seroit rien, que j'étois dëterrainée à mourir fille, qu'il étoit maître de ma vie mais non pas de mon cœur, et que rien ne me feroil changer de volonté. Je ne vous parlerai ni de sa colère ni des traitements que j'eus à souffrir. Je fus inébranlable : ma timidité siirmoutée m'avoit portée à l'autre extrémité; et si j'avois le ton moins impérieux que mon père, je l'avois tout aussi résolu.

Il vit que j'avois pris mon parti , et qu'il ne gagneroit rien sur moi par autorité. Un instant je me crus délivrée de ses persécutions; mais que devin^-je quand tout-à-coup je vis à mes pieds le plus sivere des pères attendri et fondant en larmes ? Sans me permettra de me lever il me serroit les genouK, et , fixant ses , eux mouillés sur les miens, il médit d'une voix touchante que j'entends encore au -dedans de moi: Ma fille, respecte les cheveux blancs de ton malheureux père ; ne le fais pas descendre avec donleur au tombeau , comme celle qui te porta dans son sein : ah I veux-tu donner la mort à toute ta famille ?

Concevez mon saisissement. Cette attitude , ce ton, ce geste, ce discours , cette affreuse idée , me bouleversèrent au point que j e me laissai aller demitoorte entre ses bras, et ce ne fut qu'après bien des sanglots dont j'étois oppressée que je pus lui répondre d'une voix altérée et foible : O mon père I j'avois des armes contre vos menaces, je n'en ai

point contre vos pleurs ; c'est vous qui ferez mourir rotre fille.

Nous étions tous deux tellement agités que nous ae pûmes de long-temps nous remettre. Cependant en repassant en moi-même ses derniers mots, je conçus qu'il étoit plus instruit que je n'avois cru ^ et, résolue de me prévaloir contre lui de ses propres coonoissances , je me préparois à lui faire au péril de ma vie un aveu trop long-temps différé , juand , m'arrêtant avec vivacité comme s'il eût prévu et craint ce que j'allois lui dire, il me parla tinsi :

« Je sais quelle fantaisie indigne d'une fille bien ( née vous nourrisser au fond de votre cœur : il test temps de sacrifier au devoir et à l'honnêteté une passion honteuse (jui vous déshonore et que vous ne satisferez jamais qu'aux dépens de ma vie. Ecoutez une fois ce que l'honneur d'un père et le vôtre exii^ent de vous , et j ugez-vous vous - même. « M. de Woliiiar est un homme d'une grande naissance, distingué par toutes les qualités qui peuvent la soutenir, qui jouit de la considération publique et qui la mérite. Je lui dois la vie; vous savez les engagements que j'ai pris avec lui. Ce qu'il faut vous apprendre encore, c'est qu'étant allé dans son |)ays pour mettre ordre à ses affaires , il s'est trouvé envelOj)pé dans la dernière révohitioii, qu'il y a perdu ses biens, qu'il n'a lui-même échnpjjé à l'exil eu Sibérie (|ue par un liouin'ur singulier, et qu'il revient avec le triste dcbris de .sa fortune, sur la parole de son ami, qui n'eu Nouv. uÉLoisB. 'JL. 21

i\i LA WOUTELLE HÉLOISE.

« luanqna jamais à persouue. Prescrirez-moi maint» « naat la réception qu'il faut lui /aire à son retoarj « Lui dirai-je : Monsieur, je vous promis ma lill« « tandis que tous ttier- riche; mais à présent qn« « vous n'avez plus rien je me rétracte, el ma iille ni « vent point de vous ? Si ce n'est pas ainsi que j'é- «nonce mon refus, o'esi ainsi qu'on l'interprétera « vos amours allègues seront pris pour un prétexte « ou ne seront pour moi qu'un affront de plus ;e « nous passerons, vous pour une fille perdue , rao « pour un mal-honnéte homme qui sacrifie sonde « voir et sa foi a un vil intérêt , et joint l'ingratiiud» «à l'infîdéliré. Ma fille, il est trop tard pour fini a dans l'opprobre une vie sans tache ; et soixaiit « ans d'honneur ne s'abandonnent pas en un (juart « d'heure.

'< Voyez donc, continua-t-il , combien tout ce qu « vous pouvez ine dire est a présent hors de propos « vovez si des préférences que la pudeur désnvoue « et quelque feu passager de jeunesse, peuvent janiai « être mis en balance avec le devoir d'une fille c « l'honneur compromis d'un p^re. S'il ii'étoit (juei « tion pour l'un des dsux que d'immoler son bon R heur à l'autre, ma tendresse vous disj)Uteroit ii a si doux sacrifice ; mais, mon enfant, l'honneur « parlé , et , dans le sang dont tu sors , c'est toujotti « lui qui décide. »

Je ne manquois pas de bonnes réjionses à ce diî cours; mais k'S préjugés de mon père lai donner des principes si différents des miens , que des ra sons qui me .senibloient sans réplique ne l'auroier pas même cLninlé. D ailicuri, ne sachant :.i do

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