‹ JulieChapitre 167 sur 200 · TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE

père ni à mon amant, et que je n'accorderois jamais les droits de l'amour et du sang qu'aux dépens de rhonnèteté. Ainsi tons mes bons sentiments ache- Terent de s'éteindre , toutes mes facultés s'altérèrent, le crime perdit son horreur à mes yeux , | e me sentis tout autre au- dedans de moi ; enfin , les transports effrénés d'une passion rendue furiense par les obstacles me jetèrent dans le plus affreux désespoir qui puisse accabler une ame ; j'osai désespérer de la vertu. Votre lettre, plus propre à réveiller les remords qu'à lis prévenir, acheva de m' égarer. Mon cœur étoit si corrompu que ma raison ne put résister aux discours de vos philosophes ; des horreurs dont l'idée n'avoit jamais souillé mon esprit osèrent s'y présenter. La volonté les combattoit encore , mais l'imagination s'accoutumolt à les voir ; et si je ne portois pas d'avance le crime au fond de mon cœur, je n'y portois' plus ces résolutions généreuses qui seules peuvent lui résister.

.l'ai peine à poursuivre : arrêtons un moment. Rappelez-vous ces temps de bonheur et d'innocence où ce feu si vif et si doux dont nous étions animés cpuroit tous nos sentiments, où sa sainte ardeur (1) nous rendoit la pudeur plus chère et l'honnêteté plus aimable, où les désirs m^^mes ne sembloient naitre que pour nous donner l'honneur de les vaincre et d'en être plus dignes l'un de l'autre. Relisez, nos premières lettres, songez à ces moments si courts «t trop peu goiités où l'amour se paroif à nos yeux

(r) Sainte ardeur I Julie, ah! Julie, quel mot pour un» femme aus«i hioa guérie que vous croyez I^tro !

ai.

2a6 la nouvelle héloise,

de tous les charmes de la vertu , et ou nous nous aimions trop pour former entre nous des liens désavoués par elle.

Qu'étions-nous, et que sommes-nous devenus? Deux tendres amants passèrent ensemble une année entière dans le plus rigoureux silence : leurs soupirs n'osoient s'exhaler, mais leurs cœurs s'entendoient ; ils croyoient souffrir, et ils étoient heureux. A force de s'entendre ils se parlèrent; mais, contents de savoir triompher d'eux-mêmes et de s'en rendre mutuellement l'honorable témoignage, ils passèrent une autre année dans une réserve non moins sévère; ils se disoient leurs peines, et ils étoient heureux. Ces loues combats furent mal soutenus; un instant de foiblesse les égara; ils s'oublièrent dans les nlaisirs : mais s'ils cessèrent d'être chastes, au moins ils étoient fidèles, au moins le ciel et la nature autorisoient les nœuds qu ils avoient formés , au moins la vertu leur étoit toujours chère , ils l'aimoient encore et la savoient encore honorer; ils s'étoient moins corrompus qu'avilis. Moins dignes d'être heureux , ils l'étoient pourtant encore.

Que font maintenant ces amants si tendres, qui brùloient d'une flamme si pure, qui senloient si bien le prix de rhonnêteté.-* Qui l'apprendra sans gémir sur eux.-* Les voilà livrés au crime; l'idée même de souiller le lit conjugal ne leur fait plus d'horreur... ils méditent des adultères ! Quoi ! sontils bien les mêmes? leurs âmes nont- elles point changé? Comment cetle ravissante image que le méchant n'apperçut jamais peut-elle s'effacer des cœurs où elle a brillé? comment l'attrait de la vertu ne dé-

goûte-t-il pas pour toujours du vice ceux qui l'ont une fois connue ? Combien de siècles ont pu produire ce changement étrange? quelle longueur de temp*; put détruire un si charmant souvenir , et faire perdre le vrai sentiment du bonlieur à qui l'a pu savourer une fois ? Ah. ! si le premier désordre est pénible et lent , que tous les autres sont prompts et faciles ! Prestige des passions , tu fascines ainsi la raison , tu trompes la sagesse et changes la nature avant qu'on s'en apperçoive ! Ou s'égare un seul moment de la vie, on se détourne d'un seul pas de la droite route ; aussitôt une pente inévitable nous entraîne et nous perd ; on tombe enfin dans le gouffre , et l'on se réveille épouvanté de se trouver couvert de crimes avec un cœur né pour la vertu. Mon bon ami, laissons retomber ce voile: avons-nous besoin de voir le précipice affreux qu'il nous cache pour éviter d'en approcher ? Je reprends mon récit.

M. de Wolmar arriva , et ne se rebuta pas du changement de mon visage. Mon père ne me laissa pas respirer. Le deuil de ma mère alloit finir, et ma douleur étoit à l'épreuve du ten>ps. Je ne pouvois alléguer ni l'un ni l'autre pour éluder ma promesse ; il fallut l'accomplir. liC jour qui devoit m'ôter pour jamais à vous et à moi me parut le dernier de ma vie. J'aurois vu les apprêts de ma sépulture avec moins d'effroi que ceux de mon mariage. Plus j'approchois du moment fatal, moins je pouvois déraciner de mou coeur mes premières affections ; elles «'irriloient par mes efforts pour les éteindre. Enfin y je me lassai de combattre inutilement. Dans l'iii-.

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staut mriue ou j'étois prête à jurer à un antre une éternelle fidélité, mon cœur vous jnrolt encore nu amour éternel , et je fus menée au temple comme une victime impure qui souille le sacrifice où l'on va l'immoler.

Arrivée à l'église, je sentis en entrant une sorte d'émotion que je n'avois jamais éprouvée. Je ne sais quelle terreur vint saisTr mon ame dans ce lieu simple et auguste, tout rempli delà majesté de celui qu'on y sert. Une frayeur soudaine me fit frissonner; tremblante et prête à tomber en défaillance, j'eus peine à me traîner jusqu'au pied de la chaire. Loin de me remettre, je sentis mon trouble augmenter dui'ant la cérémonie; et s'il me laissoit appercevoir les objets, c'étoit pour en être épouvantée. Le jour sombre de l'édifice , le profond silenre des spectateurs, leur maintien modeste et recueilli, le cortège de tous mes parents, l'imposant aspect de mon vénéré pcre, tout donnoit à ce qui s'ailoit passer un air de solennité qui m'exciloit à l'attention et au respect , et qui m'eût fait frémir à la seule idée d'un parjure. Je crus voir l'organe Je la Providence et entendre la voix de Dieu dans le ministre prononçant gravement la sainte liturgie. La pureté , la dignité , la sainteté du mariage si vivement exjv>sées dans les paroles de l'écriture , ses cbastes et sublimes devoirs si importants au bonheur, à l'ordre , H la paix, à la durée du genre humain, si doux à remplir pour eux-mêmes; tout cela me fit une tefltimpression , que je crus sentir intérieurement uru* révolution subite. Une puissance inconnue scnib! corrige» tout-;»-coup le desordre de mes af ectior.s

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