TROISIEME PARTIE. 25i
Dans le ravissement d'un cijangement si grand, si prompt, si inespéré, j'osai considérer l'état où j'étois la veille ; je frémis de l'indigne abaissement où m'aroit réduite l'oubli de moi-même et de tous les dangers que j'avois courus depuis mon premier égarement. Quelle heureuse révolution venoit de me luontrer l'horreur du crime qui m'avoit tentée, et réveilloit en moi le goût de la sagesse ! Par quel rare bonheur avois-j e été plus fidèle à l'amour qu'à l'honneur qui me fut si cher? Par quelle faveur du sort votre inconstance ou la mienne ne m'avoit-elle point livrée à de nouvelles inclinations ? Comment enssé-je opposé à un autre amant une résistance que le premier avoit déjà vaincue, et une honte accoutumée à céder aux désirs? Aurois-je plus respecté les droits d'un amour éteint que je n'avois respecté ceux de la vertu, jouissant encore de tout leur empire? Quelle sûreté avois-j e eue de n'aimer que vous seul au monde , si ce n'est un sentiment intérieur que croient avoir tous les amants, qui se jurent une constance éternelle , et se parjurent innocemment toutes les fois qu'il plaît au ciel de changer leur cœur? Chaque défaite eût ainsi ]>réparé la suivante ; l'habitude du vice en eût effacé l'iiorrcur à mes yfux. Entraînée du déshonneur à l'infanue sans trouver de prise pour m'arréter, d'une amante abusée je dcvciiois une fille perdue, l'opprobre de mon sexe et le désespoir d;' nia faniillc. Qui m'a garantie d'un effet «i naturel de ma proniicre faute? qui m'a retenue .'•près le premier pas? qui m'.i conservé ma répntali )n et l'estime de ceux f|ui me sont chers? qui m'a mise s(»us la sauvf-gardc d'un époux, vertueux, sage ,
2 52 LA \OUVELLE HÉLOISE.
aimnble p.'i!' son caract<'re et même par sa personne, et rempli pour moi d un respect et d'un attachement si peu mérités? qui me permet enfin d'aspirer encore au titre d honnrte femme, et me rend le conra^e d'en être digue P Je le vois, je le sens ; la main secourable qui m'a conduite à travers les ténèbres est celle qui levé à mes veux le voile de Terreur, et me rend à moi malgré moi-même. La voix secrète qui ne cessoit de murmurer au fond de mon cœur s'élève et tonne avec plus de foi ce au momentoùj'étois prête à périr. L'auteur de toute vérité n'a point souffert que j e sortisse de sa présence , coupable d'un vil parjure; et prévenant mon crime par mes remords, il m'a montré l'abvme où j'allois me précipiter. Proridence éternelle, qui fais ramper l'insecte et rouler les cieux , tu veilles sur la moindre de tes oeuvres ! tu me rappelles au bien que tu m'as fait aimer ! Daigne accepter d'un cœur épuré par tes soins Ihomraagc qae toi seule rends digne de t'être offert.
A 1 instant , pénétrée d'un vif senliment du danger dont j'étois délivrée, et de létal d'houneuret de sûreté où je me sentois rétablie , je me prosternai contre terre, j'élevai vers le ciel mes mains suppliantes, j'invoquai l'être dont il est le trône, et qui soutient ou drtruit quand il lui plaît par nos j)r<)pres /orces la liberté qu il nous donne. Je veux, lui dis-je, le bien que tu veux, et dont toi seul es la source. Je venx aimer l'époux que tu m'as donné. Je veux ttre lidele, parcerjue c'est le premier devoir qui lie la famille et toute la société. Je veux être charte , parrecjue c'est la première vertu qui nourrit toutes Ks autics. Je veux tout ce qui se rap^)orle à