‹ JulieChapitre 174 sur 200 · TROISIEME PARTIE. a6i · texte numérisé non relu

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d'espoir que d'épouvante; elle n'effraya jamais que Tame du luécliant , nous aimions à l'avoir pour témoindevos entretiens, à nous élever conjointement jusqu'à lui. Si quelquefois nous étions humiliés par la honte , nous nous disions en déplorant nos foiblesses , aa moins il voit le fond de nos cœurs , et nous eu étions plus tranquilles.

Si cette sécurité nous égara, c'est au principe sur lequel elle étoit fondée à nous ramener. N'est-il pas l)ieii indigne d'un homme de ne pouvoir jamais s'accorder avec lui-même, d'avoir une règle pour ses actions, une autre pour ses sentiments, de penser comme s'il étoit sans corps, d'agir comme s'il ttoit sansame, et de ne jamais approprier à soi tout entier rien de ce qu'il (ait eu toute sa vie ? Pour moi , je trouve qu'on est bien fort avec nos anciennes maximes quand on ne les borne pas à de vaines spéculations. La foiltlesse est de l'homme, et le Dieu clément qui le lit la lui pardonnera sans doute; mais Je crime est du méchant , et ne restera point im})uni devant l'auteur de toute justice. Un incrédule, d'ailleurs heureusement né , se livre aux vertus qu'il aime; il fait le bien par goût et non par choix. Si tous ses désirs sont droits, il les suit sans contrainte ; il les sui vroit de même s'ils ne l'étoicnt pas , car pourquoi se gêneroit-il? Mais relui qui recounoit et sert le père commua des hommes se croit une plus haute destination; l'ardeur de la remplir anime sou zèle; et suivant une n-glc plus sûre ([uc ses peuichanis, il sait faire le bien qui lui coûte, et sacrifier les désirs de son cœur à la loi du devoir. Tel r.s! , n»on ami, le sairiliiM" héroKjue auquel nous

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sommes tous deux appelés. L'amour qui nous unissoit eût fait le charme de notre vie. Il survécut à respérance; il brava le temps et réloi;:rnement ; il supporta toutes les épreuves. Un sentiment si parfait ne devoit point périr de lui-même; il étoit digne de n'être immolé qu'à la vertu.

Je vous dirai plus : tout est changé entre nous ; il faut nécessairement que votre cœur change. Julie de Wolmar n'est plus votre ancienne Julie; la révolution de vos sentiments pour elle est inévitable , et il ne vous reste que le choix de faire honneur de ce changement au vice ou à la vertu. J'ai dans la mémoire un passage d'un auteur que vous ne récuserez pas : 1 L'amour, dit-il, est privé de son plus « grand charme quand l'honnêteté l'abandonne. Pour « en sentir tout le prix, il faut que le cœur s v com- « plaise, et qu'il nous élevé en élevant l'objet aime. « Otez l'idée de la perfection, vous ôtez l'enthou- « siasme; ôtez l'estime, et lamour n'est plus rien. « (Comment une femme honorera-t-elle un homme « qu'elle doit mépriser? Comment pourra -t-il ho- « norer lui-même celle qui n'a pas craint de s aban- « donner à un vil corrupteur? Ainsi bientôt ils se m mépriseront mutuellement. L'amour, ce sentiment « céleste , ne sera plus pour eux qu'un honteux coni- « merce. Ils auront perdu l'honneur, et n'auront ■ point trouvé la félicité (i) ». Voilà notre leçon, mon ami, c'est vous qui l'avez dictée. Jamais nos cœurs s'aimerent-ils plus délicieusement, et jamais l'honnêleté leur fut-elle aussi chère que dans le

(i) Voyez la première partie, lettre XXIV.

temps lieureux où cette lettre fut écrite ? Voyez donc à quoi nous meneroient aujourd'hui de coupables feux nourris aux dépens des plus doux transports qui ravissent Tame ! L'horreur du vice qui nous est si naturelle à tous deux s'étendroit bientôt sur le complice de nos fautes; nous nous haïrions pour nous être trop aimés, et l'amour s'éteindroit dans les remords. Ne yaut-il pas mieux épurer un sentiment si cher pour le rendre durable? Ne vaut-il pas mieux en conserver au moins ce qui peut s'accorder avec l'innocence? N'est-ce pas conserver tout ce qu'il eut de plus charmant? Oui, mon bon et digne ami, pour nous aimer toujours il faut renoncer l'un à l'autre. Oublions tout le reste, et soyez l'amant de mon ame. Cette idée est si douce qu'elle console de tout.

Voilà le fidèle tableau de ma vie et l'histoire naïve de toutcequis'estpassé dans mon cœur. Je vous aime toujours,n' en doutez pas. Le sentiment qui m'attache à vous est si tendre et si vif encore , qu'une autre en serort peut-être alarmée; ])our moi j'en connus un trop différent pour me défier de celui-ci. Je sens qu'il a changé de nature; et du moins en cela me» fautes passées fondent ma sécurité présente. Je sais que l'exacte bienséance et la vertu de parade exigeroient davantage encore , et ne seroient pas contentes (|uc vous ne fussiez tout-à-fait oublié. Je croij» avf)ir une règle plus sûre et je m'y tiens, J écoule en secret ma conscience; elle ne me reproche rien, et j.iiiiiiis elle ne trompe une ame f|ui la consulte «inrrrciiH'ut. Si cela ne suffit pas pour me justifier dans le niuude , cela suffit pour ma propre tranquil-

204 LA NOUVELLE H EL OISE, lité. Conimeut s'est fait cet heureux, changement? Je l'ignore. Ce que je sais, c'est que je l'ai vivement désiré. Dieu seul a fait le reste. Je penserois qu'une ^ ame une fois corrompue l'est pour toujours , et ne revient plus au hien d'elle-même, à moins que quelque révolution subite, quelque brusque changement de fortune et de situation ne change tout-à-coup ses rapports, et par uu violent ébranlement ne l'aide à retrouver une bonne assiette. Toutes ses habitudrs étant rompues et toutes ses passions modifiées , dans ce bouleversement général , on reprend quelquefois son caractère primitif, et l'on devient comme un nouvel être sorti récemment des mains de lanatuif. Alors le souvenir de sa précédente bassesse peut servir de préservatif contre une rechute. Hier ou étnit abject et foible; aujourd'hui l'on est fort et magnanime. En se coiitemplant de si près dans deux états si différents, on en sent mieux le prix de celui ^' où l'on est remonté, et l'on en devient plus attentif ^ à s'y soutenir. Mou mariage m'a fait éprouver quel- F' que chose de semblable à ce que je tâche de vous expliquer. Ce lier, si redouté me délivre d'une servitude beaucoup plus redoutable, et mon époux m'en devient plus cher pour m'avoir rendue à moi-même. Nous étions trop unis vous et moi pour qu'e» changeant d'espèce notre union se détruise. Si vous perder, une tendre amante, vous gagnez une fidèle amie ; et quoi que nous en ayons pu dire durant nos illusions , je doute que ce changement vous soit désavantageux. Tirez-en le même parti que moi, je vous en conjure, pour devoîiir meilleur et plus sage, et pour épurer par des mœurs chrétienne» les

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leçons de la philosopliie. Je ne serai jamais henreuse I at; vous ne soyez, heureux aussi, et je sens plus que uiiais qu'il n'y a point de bonheur sans la vertu. i A ous m'aimez véritablement, donnez -moi la ijuce consolation de voir que nos cœurs ne s ac-

■ rdeut pas moins dans leur retour au bien qu'ils accordèrent dans leur égarement.

Je ne crois pas avoir besoiu d apologie pour cette ongue lettre. Si vous m'étiez moins cher, elle seoit plus courte. Avant de la finir il me reste une ;race à vous demander. Un cruel fardeau me pesé ur le cœur. Ma conduite passée est ignorée de A. de Wolmar, mais une sincérité sans réserve fait (artie de la fidélité que je lui dois. J'aurois déjà ent fois tout avoué, vous seul m'avez retenue. Quoi- |ue je connoisse la sagesse et la modération de M. de Volmar, c'est toujours vous compromettre que de ous nommer, et je n'ai point voulu le faire sans ■otre consentement. Seroit-ce vous déplaire que de ous le demander? etaurois-je trop présumé de vous m de "moi en me flattant de l'obtenir? Songez, je ous supplie, que cette réserve ne sauroit être inlocente , qu'elle m'est chaque jour plus cruelle , et (ue, jusqu'à la réception de votre réponse , je n'auai pas un instant de tranquillité.

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