TROISIEME PARTIE
repos ; mais je ne vous ai jamais vu qu'amoureux : que sais- je ce que vous seriez devenu cessant de l'être? L'amour éteint vous evit toujours laissé la vertu, je l'ayoue ; mais en est-ce assez pour être lieureux dans un lien que le cœur doit serrer ! et combien d'hommes vertueux ne laissent ])as d'être des maris insupportables! Surtout cela vous en pouvez dire autant de moi.
Pour M. de Woluiar, nulle illusion ne nous prévient l'un pour l'autre: nous nous voyons tels que nous sommes; le sentiment qui nous joint n'est point l'aveugle transport des cœurs passionnés , mais l'immuable et constant attachement de deux personnes honnêtes et raisonnables, qui, destinées à passer ensemble le reste de leurs jours, sont contentes de leur sort, et tâchent de se le rendre doux l'une à l'autre. Il semble que quand on nous eût formés exprès pour nous unir , on n'auroit pu réussir mieux. S'il avoit le cœur aussi tendre que moi , il seroit impossible que tant de sensibilité de part et d'autre ne se heurtât quelquefois, et qu'il n'en résultât des querelles. Si j'étois aussi tranquille que lui, trop de froideur régneroit entre nous, et rendroit la société moins agréable et moins douce. S'il ne m'aimoi l point , nous vivrions mal ensemble : s'il m'eût trop aimée, il m'eût été importun. Chacun des deux est précisément ce qu'il faut à l'autre; il m'éclaire et je l'anime; nous en valons mieux réunis, et il semble que nous soyons destinés à ne faire entre nous qu'une seule ame, dont il est l'entendement et moi la volonté. Il n'y a pas jns(|u'à son âge un peu avancé qui ne tourne au commun avantage : car,
îfouv. HKiiOisK. 2. a4
«73 LA IN'OUVELLE HKLOISE.
avec la passion dont j'étois tourmentée, il est certain que s'il eût été pins jeune je l'aurois épousé avec plus (le peine encore , et cet excès dp répucjnance eût peut-être em]>ècîié 1 heureuse révolution qui s'e«t faite en moi.
Mon ami, le ci ;1 éclaire la bonne intention des pères , et récomp? use la docilité des enfants. A Dieu ne plaise que je veuille insulter à vos déplaisirs. Le seul desir de vous rassurer pleinement sur mon sort me fait ajouter ce que je vais vous dire. Quand avec les sentiments que j'eus ci-devant pour vous , et les connoissances que j"ai maintenant, je serois libre encore et maîtresse de me choisir un mari , je prends à témoin de ma sincérité ce Dieu qui daigne m'éclairer et qui lit au fond (!e mon cœur , ce n'est pas vous que je choisirois, c'est M. de Wolmar.
Il importe peut-être à votre entière guérison que j'achève de vous dire ce qui me reste sur le cœur. M. de Wolmar est plus âgé que moi. Si pour me punir de mes fautes le ciel m'otoit le digne époux que j'ai si pcn mérité, ma ferme résolution est de n'en prendre jamais un autre. S'il n"a pas eu le bonheur de trouver une fille chaste , il laissera du moins une chaste veuve. Vous me connoissez trop bien pour croire qu'après vous avoir fait cette déclaration je sois femme à m'en rétracter jamais (i).
(i) Nos situations diverses déterraiueut et cliaugcnt malgré nous les affections de nos cœurs : nous serons vicieux et méchants tant que nous aurons intérêt à l'être, et niaUuureusemeut les cliaînes dont nous sommes chargés raultipli<nt cet intérêt autour de nous. L'effort de corriger le désordre de nos désirs est presque toujours