TROISIEME PARTIE
habit peur mieux faire son service? La grande erreur est de donner trop dimportance à la vie: comme si notre être en dépeiidoit, et qu'après la mort on ne fût plus rien. Notre vie n'est rien aux yeux de Dieu , elle n'est rien aux yeux de la raison , elle ne doit rien être aux nôtres; et quand nous laissons notre corps, nous ne faisons que poser un vêtement incommode. Est-ce la peine d'en faire un si grand bruit? Mylord, ces déclamateurs ne sont point de bonne foi; absurdes et cruels dans leurs raisonnements , ils aggravent le prétendu crime ^ comme si Ion s'otoit l'existence , et le punissent , comme si l'on existoit toujours.
Quant au Pbcdon qui leur a fourni le seul argu-, ment spécieux qu ils aient jamais employé, cette question n'y est traitée que très légèrement et comme en passant. Socrate , condamné par un jugement iuique à perdre la vie dans quelques heures , n'a voit pas besoin d'examiner bien attentivement s'il lui éloit permis d'en disposer. En supposant qu'il ait tenu réellement les discours que Platon lui fait tenir, croyez -moi, mylord, il les eût médités avec plus de soin dans l'occasion de les mettre en pratique ; et la preuve qu'on ne peut tirer do cet immortel ouvrage aucune bonne objection contre le droit de disposer de sa propre vie, c'est que Caton le lut par deux fois tout entier la nuit même qu'il quitta la terre.
Ces mêmes sophistes demandent si jamais la vie peut être un mal. En considérant cette foule d'erreurs , de tourments et de vices dont elle est remplie , on seroit bien plus tenté de demander si jamais
aSS LA NOUVELLE H EL OISE, elle fnt un bien. Le crime assiège sans cesse l'homme le plus vertueux; chaque instant qu'il vit, il est prêt à devenir la prcie du méchant ou méchant luimême. Combattre et souf/rir, voilà son sort dans ce monde; mal faire et souffrir, voilà celui du malhonnête homme. Dans tout le reste ils différent entre eux , ils n'ont rien en commun que les misères de la vie. S'il vous falloit des autorités et des faits, je vous citerois des oracles, des réponses de sages, des actes de vertu récompensés par la mort. Laissons tout cela, raylord : c'est à vous que je parle, et je vous demande quelle est ici -bas la principale occupation du sage , si ce n'est de se concentrer, .pour ainsi dire , au fond de son ame , et de s'efforcer d'être mort durant sa vie. Le seul moyen qu'ait trouvé la raison pour, nous soustraire .aux maux de l'humanité n'est-il pas de nous détacher des objets terrestres et de tout ce qu'il y a de mortel en nous, de nous recueillir au-dedans de nous-mêmes, de nous élever aux sublimes contemplations.' et si nos passions et nos erreurs font nos infortunés , avec quelle ardeur devons-nous soupirer après uTi éîat qui nous délivre des unes et des autres ! Que font ces hommes sensuels qui multiplient si indiscrètement leurs douleurs par leurs voluptés? ils anéantissent, pour ainsi clire, leur existence à force de l'étendre sur la terre ; ils aggravent le poids de leurs chaînes par le nombre de leurs attachements ; ils n'ont point de jouissances qui ne leur préparent mille ameres privations: plus ils sentent, et plus ils souffrent; plus ils s'enfoncent dans la vie, e plus ils sont malheureux.
Mais qu'en général ce soit, si Ton veut , un biea pour l'homme de ramper tristement sur la terre , j'y consens : je ne prétends pas que tout le genre humain doive s'immoler d'un commun accord, ni faire un vaste tombeau du monde. Il est, il est des ufortunés trop privilégiés pour suivre la route commune , et pour qui le désespoir et les ameres douleurs sont le passe-port de la nature : c'est à ceux-là |u'il seroit aussi inseusé de croire que leur vie est an bien, qu'il l'étoit an sophiste Possidonius tourueMté de la goutte de nier qu'elle fiit un mal, lant [u'il nous est bon de vivre nous le desirons fortenent , et il n'y a que le sentiment des maux extrêr nés qui puisse vaincre en nous ce dcsir : car nous vous tpus reçu de la nature une très grande horreur le la mort, et cette hoi-reur déguise à nos yeux les niseres de la condition humaine. On supporte longemps une vie pénible et douloureuse avant de se ésoudre à la quitter ; mais rjuand une fois l'ennui le vivre l'emporte sur l'horreur de mourir, alors la ic est évidemment un grand mal, et l'on ne peut 'en délivrer trop tôt. Ainsi, quoiqu'on ne puisse xactement assigner le point où elle cesse d'être un ien , on sait très certainement au moins qu'elle est .n mal long-temps avant de nous le paroître ; et chez 3Ut homme sensé le droit d'y renoncer en précède }DJours de beaucoup la tentation.
Ce n'est pas tout ; après avoir nié que la vie puisse tre un mal pour nous oler le droit de nous en dédrc , ils disent ensuite qu'elle est un mal pour nous procher de ne la pouvoir cmhirer. Selon eux, c'est ne lâcheté de se soustraire à ses douleurs et à ses
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peines, et il u'y a jamais que des poltrons qui se tlonnent la mort. O Rome, conquérante du monde, quelle troupe de poltrons t'en donna l'empire! Qu'Arrie, Eponine, Lucrèce, soient dans le nombre, elles étoient femmes; mais Brntus, mais Cassins , et toi qui partageois avec les dieux les respects delà terre étonnée, grand et divin Caton , toi dont l'image auguste et sacrée animoit les Romains d'un saint zèle et faisoit frémir les tyrans, tes fiers admirateurs ne pensoient pas qu'un jour dans le coin poudreux d'un collège de vils rhéteurs prouveroient que tu ne fus qu'un lâche pour avoir refusé au crime heureux l'hommage de la vertu dans les fers, lorcc
et grandeur des écrivains modernes, que vous êtes suhlimes, et qu'ils sont intrépides la plume à îa main! Mais dites-moi, brave et vaillant héros qui vous sauvez si courageusement d'un combat pour supporter plus long-temps la peine de vivre , quand uu tison brûlant vient à tomber sur cette éloquente main, pourquoi la retirez-vous si vite.-* Quoi.' vous avez la lâcheté de n'oser soutenir l'ardeur du feu! Rien, dites-vous, ne m'oblige à supporter le tison; et moi , qui m'oblige à supporter la vie.' La génération d'un homme a-t-elle coûté plus à la Providence que celle d un félu.^ et l'une et l'autre n'est-elle pas également son ouvrage .•*
Sans doute il y a du courage à souffrir avec constance les m:iux qu'on ne peut éviter ; mais il n'y a «ju'un insensé qui souffre volontairement ceux dont il peut s'exempter sans mal faire, et c'est souvent \\n très grand mal d'endurer un mal sans nécessité. Celui qui ne snit j-as se délivrer d'une vie doulou-