‹ JulieChapitre 187 sur 200 · TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE

reuse par une prompte mort ressemble à celui qui aime mieux laisser envenimer une plaie que de la livrer au fer salutaire d'un chirurgien. Viens , respectable Parisot (i), coupe-moi cette jambe qui me feroit périr : je te verrai faire sans sourciller, et me laisserai traiter de lâche par le brave qui voit tomber la sienne en pourriture faute d'oser soutenir la même opération.

J'avoue qu'il est des devoirs envers autrui qui ne permettent pas à tout homme de disposer de luimême ; mais en revanche combien en est-il qui l'ordonnent ! Qu'un magistrat à qui tient le salut de la patrie , (ju'un père de famille qui doit la subsistance à ses enfants , qu'un débiteur insolvable qui ruineroi t ses créanciers, se dévouent à leur devoir, quoi qu'il arrive; que mille autres relations civiles et domestiques forcent un honnête homme infortuné de supporter le malheur de vivre pour éviter le mal- Iwnr plus grand d'être injuste; est-il permis pour cela", dans des cas tout différents, de conserver aux dépens d'une foule de misérables une vie qui n'est utile qu'à celui qui n'ose mourir? Tue -moi, mon enfant , dit le sauvage décrépit à son fils fjui le porte et fléchi t sous le poids ; les ennemis sont là ; va combattre avec tes frères, va sauver tes enfants, et n'expose pas ton père à tomber vif entre les mains de ceux dont il mangea les parents. Quand la faim , les maux , la misère , ennemis domestif|nes pires rpie les sauva;^es, pernieltroient à un malliturrux estropié

(i) (iliirurgim dirLyoïi, hoiniiu* d'Iioiimur , liou citoyen, aiiii Iriidrc vt f^iiiénux, iié^lij^'c, mais non pas oublié de tel qui fut iiuuoré de scâ bicufaits.

VLij-i LA NOUVELLE HÉLOISE.

de consommer dans son lit le pain d'une famille qui peut à peine en gagner pour elle; celui qui ne tient à rien, celui que le ciel réduit à vivre seul sur la terre, celui dont la mallieureuse existence ne peut produire aucun bien, pourquoi n'«uroit-il pas au moins le droit de quitter un séjour où ses plaintes sont importunes et ses maux sans utilité?

Pesez ces considérations , mvlord , rassemblez toutes ces raisons, et vous trouverez qu'elles se réduisent au plus simple des droits de la nature qu'uu homme sensé ne mit jamais en question. En effet, pourquoi seroit-il permis de se guérir de la goutte et non de la vie? L'une et l'autre ne nous vient-elle pas de la même main? S'il est pénible de mourir, qu'est-ce à dire? Les drogues font -elles plaisir à prendre? Combien de gens préfèrent la mort à la médecine! Preuve que la nature répugne à l'une et à l'autre. Qu'on me montre donc comment il est plus permis de se délivrer d'un mal passager en fiii- «anl des remèdes , que d'un mal incurable en s'ôtant la vie, et comment on est moins coupable d'user de quinquina pour la fîevre que d'opium pour la pierre. Si nous rej^ardons à l'objet , l'un et l'autre est de nous délivrer du mal-être; si nous regardons au moyen, l'un et l'autre est également naturel ; si nous regardons à la répugnance, il y en a également des deux côtés ; si noiLs regardons k la volonté du maître, quel mal veut-on combattre qu'il ne nous ait pas envoyé? A quelle douleur veut-on se soustraire qui ne nous vienne pas de sa main ? Quelle est la borne où finit sa puissance, et où l'on peut légitimement résister? Ne nous est-il donc permis de clianger l'état d'au-

Page 1